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Russie-Ukraine : la propagande comme l’un des beaux-arts

Russie-Ukraine : la propagande comme l’un des beaux-arts

Noam Chomsky nous a prévenus : « Plus une société est libre, plus elle a recours à la propagande. » La guerre en Ukraine en fournit la preuve éclatante. Derrière la machine de guerre occidentale, c’est une industrie de la propagande qui est à l’œuvre. Les Américains y excellent comme nul autre. Décryptage éclairé de l’un de nos plus grands russisants, Gérard Conio.

La propagande est l’art de cacher les vérités qui fâchent et de les couvrir sous une rhétorique fallacieuse. 

Aujourd’hui, la propagande a pris des proportions inédites, car elle doit enterrer dans la conscience collective la confiscation du pouvoir mondial par une caste de prédateurs qui rançonnent les pays et les peuples grâce aux subterfuges du simulacre démocratique1.

Noam Chomsky le constatait déjà en 2001 : « Plus une société est libre, plus elle a recours à la peur et à la propagande[…] quand un gouvernement ne peut plus contrôler la force brute, il contrôle les esprits.2 »

Pour pallier les échecs politiques, économiques et militaires essuyés par ce nouveau système de domination, la propagande est devenue le seul moyen de gouverner. 

Il fut un temps où la fiction littéraire servait à démasquer les falsifications de la réalité et à décrypter l’histoire, mais désormais la fiction a pris le pas sur la réalité et les mots se sont substitués aux faits pour créer une surréalité fantasmée qui a pris possession des esprits les plus ignorants comme les plus savants sous la tyrannie de l’unanimité. 

Les vérités cachées sont assimilées aux théories du complot et sont chuchotées discrètement par les rares adeptes d’une secte de mal-pensants coupables de mettre en danger la république et la paix universelle. 

Sous la pression d’une moraline sourcilleuse, les Parlements votent des lois scélérates pour inverser le bien et le mal, le mensonge et la vérité, afin d’interdire la propagation des idées qui menacent l’ordre public en incitant à la haine et à la subversion.

La fabrique du bouc émissaire

La cohésion de l’Occident collectif exigeait la fabrication d’un bouc émissaire comme alibi d’un appétit de puissance qui ne veut pas dire son nom. 

La fin de l’URSS et l’euphorie de la victoire sur l’« empire du mal » ont engendré dans l’élite occidentale le désir de profiter de son avantage en diabolisant un adversaire qui ne rêvait que de se rendre et devenait une proie facile pour les adeptes de la doctrine Wolfowitz qui préconise un monde unipolaire entièrement soumis à l’hégémonie américaine3.

Au moment où les conditions semblaient réunies pour une réconciliation, les néo-conservateurs américains ont imposé leur domination en exportant la démocratie dans la nouvelle Russie qui avait abjuré son passé totalitaire.

Cette émancipation était favorisée par le syndrome occidental qui pesait depuis Pierre le Grand sur l’histoire et la mentalité d’un Empire incapable de se réformer pour entrer dans l’orbite d’une Europe vassalisée par les États-Unis. 

Mais la prise du pouvoir par Poutine qui refusait la démission acceptée par ses prédécesseurs a changé la donne. 

Et quand l’usage de la force s’est révélé impuissant à empêcher le redressement d’un pays qui possédait l’arme nucléaire et occupait le plus grand territoire de la terre, la propagande a pris le relais pour en justifier le démembrement et la conquête. 

Les dirigeants des États-Unis ont donc élargi l’Otan pour perpétuer la guerre au nom de la paix. Il fallait pour cela que l’idéologie l’emporte sur les intérêts économiques afin de rompre les liens entre la Russie et une Europe vassalisée.

L’Ukraine à la botte

La haine viscérale des Russes chez les nationalistes ukrainiens a été instrumentalisée pour devenir le moteur d’une croisade qui s’inscrivait dans le sillage d’une rupture marquée par le schisme des Églises et la chute de Byzance. 

Coupable d’avoir mis au pas les oligarques et d’avoir rétabli la souveraineté de l’État, Vladimir Poutine n’a pourtant jamais cessé de croire dans une coopération équitable avec une Europe consciente de ses intérêts. 

Et jusqu’en 2004, tous les espoirs étaient encore permis pour un développement naturel des relations économiques et politiques entre la Russie et l’Europe. Mais sous l’impulsion de la Pologne et des Pays Baltes, l’Union européenne s’est inféodée irrémédiablement à l’Empire américain en arrachant l’Ukraine à la sphère d’influence russe, en profitant d’une révolte populaire noyautée par les nationalistes et les États-Unis pour renverser Ianoukovitch, corrompu et honni par la population, qui avait voulu jouer sur les deux tableaux en louvoyant entre l’Union douanière proposée par la Russie et un accord d’association avec l’Union européenne qui n’était qu’un jeu de dupes pour obliger l’Ukraine à se démettre de tous ses droits4.

Ces présupposés idéologiques orchestrés par une propagande forgée dans les officines de l’Otan ont eu raison des intérêts réels d’une population paupérisée qui trouvait dans l’exode l’unique condition de sa survie. 

Au lieu d’être un intermédiaire entre la Russie et l’Europe, l’Ukraine est devenue, par la force de la propagande, la proie d’une confrontation alimentée par la division endémique entre l’Est russophile et l’Ouest pro-occidental et par les oligarques qui ont mis le pays en coupe réglée. 

Le slogan d’une Ukraine souveraine et démocratique, brandi contre la Russie, ne correspond à aucune réalité concrète, mais a prévalu dans l’opinion occidentale pour prendre parti dans un conflit qui est en voie de consommer la ruine de l’Europe pour le plus grand profit des États-Unis. 

Qu’est-ce que la propagande ?

Les principes élémentaires de la propagande de guerre définis par Anne Morelli5 et par Michel Collon s’appliquent entièrement à la situation de l’Ukraine devenue l’enjeu de la rupture entre la Russie et l’Occident. Ces principes sont fondés sur une simulation de la réalité par la propagande. 

Le premier de ces principes consiste à passer sous silence les facteurs économiques et géopolitiques en les dissimulant sous des motifs humanitaires6.

Dans les débats télévisés, on présente la guerre comme un jeu vidéo pour cacher la vérité, à savoir que « le véritable fauteur de la guerre n’est pas celui qui l’a déclaré mais celui qui l’a rendu inévitable » (Jean-Antoine Mignet, historien, 1824). 

Selon le deuxième principe, on ignore l’histoire qui a précédé « l’agression de l’Ukraine par la Russie », puisque la guerre n’a pas commencé le 24 février 2022, mais en 2014, lorsque le vice-président Tourtchinov a lancé une opération « antiterroriste » contre les populations russophones du Donbass.

La propagande a servi à déformer la réalité d’un conflit dont les sources remontent à la fin de la guerre froide, à la réunification de l’Allemagne et à l’élargissement de l’Otan. 

Le troisième principe repose sur l’inversion des rôles en imputant aux  russes les crimes des ukrainiens qui ont massacré pendant huit ans, depuis 2014, les populations de Donetzk et de Lougansk7.

On cite couramment le chiffre de quinze mille morts en oubliant de rappeler que ces morts étaient des civils et notamment de nombreux enfants. 

On accuse aujourd’hui Vladimir Poutine d’avoir déporté ces enfants qui ont trouvé en refuge en Russie pour échapper à un sort déplorable, lorsque Porochenko se réjouissait qu’ils soient obligés de se terrer dans des caves, tandis que les enfants ukrainiens allaient à l’école et jouissaient d’une vie normale. 

Cette inversion des rôles a atteint des sommets avec le bombardement de la centrale nucléaire de Zaporija occupée par les Russes et attribué aux Russes qui, selon cette version, se bombarderaient eux-mêmes. Il en est de même avec la destruction du barrage hydraulique de Kakhovka en territoire russe par des armes ukrainiennes, mais dont on accuse les Russes, bien qu’ils en subissent les dommages et soient obligés d’évacuer une population russophone et russophile qui a accepté de rejoindre la Fédération de Russie par un référendum. Il est pourtant évident que cette inondation menace directement la Crimée qui est l’objectif de Zelinsky dans sa contre-offensive. 

Logique infernale de la diabolisation

Le quatrième principe est la diabolisation de l’adversaire.

Kissinger a dit que « la diabolisation de Poutine par les pays occidentaux n’est pas une politique, mais un alibi pour cacher leur incompétence ». 

Le cinquième principe est le monopole de l’information qui s’est traduit notamment par l’interdiction des chaînes russes par l’Union européenne. Dans les débats télévisées, des intervenants triés sur le volet présentent une version unilatérale des faits, interprétés, voire fabriqués, pour les besoins de la cause. 

Étant donné que les fake news gouvernent le monde, comme l’a prouvé Jacques Baud8, et que la fausse parole des Occidentaux a rendu impossibles des accords qui règlent leur contentieux avec la Russie, la question du « fiduciaire9 » est devenue déterminante pour « la paix en Ukraine ».

Il est utopique de croire dans « une réconciliation » et dans « une paix réelle » sans la confiance dans les négociations pour « une réconciliation » factice, appelée à être rompue en fonction des circonstances10.

Après avoir renié leur promesse de ne pas élargir l’Otan et après avoir bafoué leurs signatures des accords de Maïdan et ensuite des accords de Minsk, les partisans d’un monde unipolaire sous l’hégémonie américaine ne sauraient espérer convaincre leurs « partenaires » de leur bonne foi. 

Comme Clausewitz l’avait prescrit, « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens » et faute d’obtenir par la négociation la garantie de sa sécurité, la Russie se trouve obligée d’achever par les opérations militaires la « démilitarisation » d’un pays frère devenu le cheval de Troie de l’Occident collectif dans sa sphère d’influence11. Mais, du fait de la participation de l’Otan, ce qui n’était qu’une « opération militaire spéciale » est devenue une « guerre absolue » qui risque d’aboutir à l’affrontement nucléaire entre les États-Unis et la Russie. Et alors il sera trop tard de crier : « C’est la faute à Poutine ! » 

1. Jean Baudrillard : « Ce subterfuge génial qui est le secret de tous les discours de la manipulation a sans doute commencé dans la sphère politique avec le simulacre démocratique, c’est-à-dire la substitution de l’instance de Dieu par l’instance du peuple comme source de pouvoir… » Simulacres et simulation, Galilée, 1983. p. 53.

2. Noam Chomsky, Deux heures de lucidité (entretiens avec Denis Robert et Weronika Zarachowicz), Les Arènes, 2001, p. 125.

3. « La Doctrine Wolfowitz : pourquoi les États-Unis et la Russie ne seront jamais d’accord », Dr Dans Steinbock. En février 1990, James Baker, le secrétaire d’État, avait suggéré qu’en échange d’une coopération sur l’Allemagne, les États-Unis « pourraient faire des garanties à toute épreuve que l’Otan ne s’étendrait pas d’un pouce vers l’Est. » Alors que Gorbatchev accédait à l’alignement occidental de l’Allemagne à condition que les États-Unis limitent l’expansion de l’Otan et les hauts fonctionnaires de James Baker au Pentagone ont commencé à pousser l’Europe de l’Est dans l’orbite américaine. C’est ainsi que la doctrine Wolfowitz – du nom du sous-secrétaire à la Défense pour la politique, plus tard le prophète des néo-conservateurs de Georges W. Bush – a été élaborée à la fin de la guerre froide. La Doctrine considérait que les États-Unis demeuraient la seule superpuissance restante au monde et que son objectif principal était de conserver ce statut. Et donc « d’empêcher la réémergence d’un nouveau rival soit sur le territoire de l’ex-Union soviétique, soit ailleurs, qui représente une menace de l’ordre de celle posée autrefois par l’Union soviétique. »

On remarquera que les néo-conservateurs sont tous originaires des pays de l’Est autrefois sous la domination russe, tsariste, puis soviétique C’était le cas de tous les faucons qui ont inspiré la politique américaine d’endiguement de la Russie recommandée par Zbigniew Brzezinski dans Le grand échiquier, où il considérait que, sans l’Ukraine, la Russie deviendrait une puissance régionale. On peut citer parmi ces faucons Madeleine Albright, née à Prague, d’origine juive, qui avait été sauvée par les Serbes, le général Wesley Clark, dont le grand-père était un juif biélorusse émigré aux États-Unis pour échapper aux pogroms de l’Empire tsariste. Tous deux ont joué un rôle majeur dans l’invasion de l’Irak et dans la guerre du Kosovo. Et la doctrine Wolfowitz est toujours en vigueur sous la présidence de John Biden dont le secrétaire d’État, Anthony Blinken, se réclame du passé de sa famille ukrainienne, de Victoria Nuland, sous-secrétaire d’État, issue d’un père moldave et d’une mère ukrainienne et dont le mari, Robert Kagan est le chef de file des néo-conservateurs (voir l’article de Robert Kagan dans Foreign Affairs de mai-juin 2022 : «  Le prix de l’hégémonie, l’Amérique peut-elle apprendre à utiliser son pouvoir ? » Zelensky peut aussi compter sur l’influence de la diaspora ukrainienne au Canada et aux États-Unis, composée majoritairement des familles pronazis de l’UPA de Bandera qui ont émigré à la fin de la Deuxième Guerre mondiale et ont été récupérés par la CIA.

4. L’examen des clauses de cet accord met en lumière les conditions draconiennes qui mettent l’Ukraine dans la totale dépendance des intérêts européens, sans contrepartie possible (voir « L’Ukraine et ses faux amis », Pierre Rimbert, Le Monde diplomatique, octobre 2022.

5. Anne Morelli, Principes élémentaires de propagande de guerre, Éditions Labor.

6. Noam Chomsky, Le nouvel humanisme militaire. Leçons du Kosovo, Montréal, Écosociété, 2000 ; Noam Chomsky et André Vltchek, L’Occident terroriste. De Hiroshima à la guerre des drones, Montréal, Écosociété, 2015 ; Diana Johstone, La croisade des fous. Yougoslavie, première guerre de la mondialisation, Le Temps des Cerises, 2005.

7. Voir Michel Collon, Ukraine, la guerre des images, 50 exemples de désinformation, Édition Investig’Action, mai 2023.

8. Voir Jacques Baud, Gouverner par les fake news. Conflits Internationaux : 30 ans d’intox utilisés par les pays occidentaux. Max Milo, août 2020.

9. Quand Angela Merckel a demandé à Vladimir Poutine quelle avait été sa plus grande erreur, il a répondu : «  C’est de vous avoir fait confiance. » Voir Pierre Legendre, Le fiduciaire suivi de Le silence des mots, Mille et une nuits, 2012.

10. Voir René Girard, Achever Clausewitz (entretiens avec Pierre Chantre), Grasset, 2022.

11. Il convient de rappeler que la source de cette guerre est le refus des États-Unis et de l’Otan de signer des accords sur la neutralité de l’Ukraine, proposés par Vladimir Poutine à John Biden en décembre 2021. L’échec des négociations avec les États-Unis et avec l’Otan pour garantir la sécurité de la Russie a été confirmé par Serge Lavrov, ministre des Affaires étrangères, en janvier 2022, dans sa conférence annuelle. Il a alors indiqué que l’Occident avait franchi la ligne rouge et que seuls des moyens militaires permettraient désormais à la Russie d’obtenir satisfaction. On peut se demander quelle aurait été la réaction des États-Unis si la Russie ou la Chine installaient des bases nucléaires au Mexique, à Cuba ou au Nicaragua. Il suffit de se rappeler la crise des Caraïbes en octobre 1962 entre les États-Unis et l’URSS à cause des missiles soviétiques à Cuba.

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