Rencontre Macron-Raoult : science abstraite ou soin concret ?

Pour ou anti méthode Raoult : la France se divise. Mais inégalement. Le peuple est pour Panoramix Raoult. Les élites contre. Une pétition appelant à « écouter le professeur Raoult » a déjà recueilli plus de 200 000 signatures. Ecouter : c’est-à-dire offrir la possibilité de soigner le Covid-19 avec de l’hydroxychloroquine associée à un antibiotique. Un traitement qui n’a rien d’un miracle, mais qui semble obtenir de bien meilleurs résultats que les autres.
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Le 9 avril, M. Macron s’est une fois de plus déconfiné pour aller voir le Pr Raoult. Il n’en est rien sorti. Quant aux élites, elles sont contre la méthode du Pr Raoult sauf… quand elles sont malades. Christine Rouzioux, professeur retraitée de virologie, évoque sur BFMTV, le 9 avril, à l’occasion de la visite de M. Macron à l’IHU de Marseille, le risque de légitimer, par cette visite, la « théorie » du professeur Raoult. Le « message envoyé par le président Macron » [en rendant visite au professeur Raoult] est donc selon elle « un message délétère pour la communauté scientifique ». Selon Christine Rouzioux, toujours dans cet entretien, la communauté scientifique a « l’habitude de travailler avec une certaine méthodologie ». Diable ! Un professeur, provincial de surcroît, ancien médecin de marine, ancien médecin militaire (c’est louche), qui se permet de bousculer les habitudes. Où va-t-on si on guérit des gens sans user d’une méthodologie scientifique ? Et que fait la police ? Mais enfin : qu’est-ce qu’une méthodologie scientifique ? Quel est ce totem devant lequel il faudrait se prosterner ? Pierre Bourdieu, qui n’a pas dit que des bêtises, l’avait expliqué dans Homo academicus (1984). C’est une méthodologie qui, d’abord, augmente le capital symbolique des gens qui se réclamant de cette communauté scientifique. Pour faire court : est scientifique tout ce qui renforce la légitimité de la communauté scientifique. Et ce qui est scientifique, c’est ce qui légitime de longues recherches, payées par l’État, qui généreront de lourds profits, captés par le secteur privé. Voilà comment cela se passe, au-delà des mots savants, au-delà des « clusters » dont se gargarisent les officiels du ministère de la Santé, cluster, un mot qui ne désigne rien d’autre qu’une grappe (comme une grappe de raisins), un groupe, un ensemble (tout le monde a chez lui un « cluster » de brosses à dents ou un « cluster » de serpillères).

Ce débat sur la méthode Raoult a évidemment des enjeux financiers énormes : la possibilité de grands profits privés avec une demande solvabilisée par la Sécurité sociale, c’est-à-dire par les cotisations du peuple français, et d’un autre côté, Pr Raoult, un traitement économique. Mais, chose inaperçue, ce débat renvoie aussi à deux conceptions de la science. Elles s’opposent depuis cinq siècles. Depuis Descartes, la science se veut fondée sur des idées « claires et distinctes ».  Elle se veut aussi fondée sur des idées certaines, indépendantes de l’expérience, en amont de celle-ci. Ces idées certaines obéissent à une construction qui se veut logique. Ainsi, pour Descartes, il n’est logique de croire à l’existence du monde qu’après avoir admis l’existence de Dieu. Le critère de la science pour Descartes, c’est la certitude. Il s’agit par celle-ci de rendre l’homme « comme maître et possesseur de la nature » (Discours de la méthode). La méthode de la science est « un ensemble de règles certaines et faciles ». Cette science de Descartes vise à la certitude, et donc à écarter, comme l’a bien vu Heidegger, toute incertitude, et donc toute angoisse. Plus encore, elle vise à écarter toute responsabilité. S’il y a certitude sur un point, il n’y a alors qu’une seule solution possible. Il n’y a pas place à l’hésitation, pas place au choix. Pas place non plus à l’intuition. Il n’y a plus de responsabilité. Il n’y a que l’application d’une procédure. Un processus. Un procès sans sujet, comme les aimait tant Althusser.  C’est la logique que les administrations de la santé (ARS et autre ARH) voudraient imposer aux médecins, réduisant leur pouvoir de diagnostic et leur pouvoir de soigner, en faisant d’eux de simples exécutants de procédures.

La science ainsi conçue est donc abstraite, tandis que la médecine est concrète, fondée à la fois sur les raisonnements et sur l’expérience. Ultimement, la preuve de la médecine, c’est toujours qu’elle sauve des vies, ou qu’elle diminue des souffrances. C’est en ce sens que le professeur Raoult, qui est un scientifique de haut rang, se veut d’abord un médecin. Savoir pour soigner. On lui reproche d’avoir dit qu’il soigne « en fonction des connaissances qu’il a ». C’est bien la moindre des honnêtetés intellectuelles. Il serait extravaguant pour un soignant de prétendre soigner en fonction de « connaissances sûres et certaines », qu’il n’a pas encore, ou qu’il n’aura jamais. La médecine accepte une dose d’incertitude et une dose d’intuition, elle est un rapport humain, tandis que la science moderne voudrait réduire l’incertitude à néant. C’est pour cela que les scientifiques non médecins préfèrent à un traitement dont l’efficacité contre le Covid-19 est vérifiable et vérifiée, un vaccin qui amènerait, croient-ils, à une certitude absolue de ne pas contracter la maladie. Et pourtant, si on avait attendu un vaccin contre le Sida, des centaines de milliers de personnes en France seraient encore mortes de ce virus depuis 1998. Or, qu’a-t-on mis en place à partir de cette date ? Des trithérapies et des quadrithérapies. Elles n’ont pas fait disparaître la maladie. Elles ont réduit à un niveau infime la charge virale et aussi les risques de transmission. Elles n’ont pas vacciné. Elles ont permis aux malades de vivre et d’être de moins en moins malade. Quant au vaccin contre le VIH, il est encore expérimental. Heureusement qu’on ne l’a pas attendu.

Source : strategika

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