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Renaud Camus contre Marlène Schiappa, le tractosaure du féminisme. Procès, épisode 1

Il y a un an sur le plateau de CNews, face à Zemmour, Marlène Schiappa expliquait que Renaud Camus avait guidé le cerveau du tueur de Christchurch, en Nouvelle-Zélande, une cinquantaine de morts au tableau. Une diffamation que l’auteur du Grand Remplacement ne pouvait pas laisser passer. Il s’est donc constitué partie civile. L’audience se tenait ce vendredi. Petit reportage sur la farce judiciaire française.
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Je commence à prendre mes marques dans cette 17e chambre correctionnelle qui a renoncé à la splendeur de l’île de la Cité pour l’immense tour en escalier géant des Batignolles, un empilement de cubes en verre, au nord-ouest de la capitale. Le nouveau tribunal de Paris ressemble à tout ce qui se construit aujourd’hui : Beaubourg sans les tuyaux, la Bibliothèque nationale de France sans les livres, la gare de Montparnasse sans les trains, l’aéroport de Roissy sans les avions. C’est la nouvelle mode, à Paris, à Caen, ailleurs : des palais de justice translucides pour une justice transparente. Transparente ? Sur le papier – parce que pour le reste, c’est une belle antiphrase orwellienne : ce n’est pas la justice qui se doit d’être transparente – elle est plus que jamais opaque –, c’est le citoyen. Il y a d’ailleurs dans l’architecture même de ce palais de verre quelque chose du panoptisme de Jeremy Bentham revu par Michel Foucault. Le panoptisme a dessiné au XIXe siècle un nouveau régime géométrique de l’espace pénitentiaire, une prison panoramique permettant une surveillance de tous les instants. Surveiller et punir, disait Foucault, élargissant ce système disciplinaire à la caserne, à l’école, à l’hôpital. Exactement comme le nouveau tribunal de Paris, qui se dresse en surplomb de la capitale, sur laquelle, ville au-dessus de la ville, il offre un des plus beaux points de vue. Ainsi les magistrats voient tout : Big Justice is watching you.

C’est mon deuxième procès Renaud Camus. À ce compte-là, je vais devoir bientôt souscrire un abonnement, en tout cas au parking du tribunal, qui se situe… à un demi kilomètre du tribunal (Renzo Piano, le maître d’œuvre, naguère Monsieur Beaubourg, n’a même pas prévu, dans sa prétention architecturale et son angélisme écolo, de parking. Se rendra-t-on à l’avenir à son procès en vélo blindé ?) La nouveauté du jour, c’est que Renaud Camus s’est constitué partie civile, voilà qui nous change ; et à la barre des accusés, la ministre Marlène Schiappa.

Où est la France ?

J’aime bien Marlène Schiappa, pur produit du trotskisme corse en métropole, tout en rudesse, plus bourrue que pointue chez elle, mâtiné de féminisme King Kong Théorie, aussi délicat que le bouquin de Despentes. Un physique de tractosaure sorti d’on ne sait quel Jurassique socialiste. Pas farouche, pas sainte-nitouche, seulement sainte #MeToo. Depuis toujours, elle me fait penser à Maïté, la cantinière rustique qui a longtemps animé les émissions culinaires sur France 3 en massacrant des anguilles vivantes à grands coups de gourdin. Sur Marlène aussi, tout glisse, c’est la reine de la gaffe et la championne de la baffe. Ce sont ces qualités qui valent à ses deux avocats de la représenter aujourd’hui devant le tribunal de Paris – pour diffamation.

Sans surprise Marlène Schiappa n’est pas là, elle n’allait pas non plus offrir une tribune à Renaud Camus. Le diffamer suffit à son bonheur. Dommage. Elle nous prive d’une rencontre au sommet : le choc de la grammaire et de la faute d’orthographe, de la porcelaine et de l’éléphant, de la France et de sa fiction de substitution, déclinaison constitutionnelle du remplacisme global. Où est la souveraineté ici ? Où est la légitimité ? Du côté de Camus naturellement. Chez lui, c’est la langue qui est souveraine, c’est elle qui se dresse face à l’effondrement de la souveraineté, face à la déstructuration de la syntaxe. C’est une épiphanie de lumière, de clarté, de classicisme moderniste, si on peut dire, d’épure savante. À la question de savoir quel est mon pays, Hannah Arendt répondait : la langue allemande. Seule demeure la langue maternelle. Eh bien moi, quand je lis Renaud Camus, je sais que j’habite la langue française. Alors que, lorsque j’écoute Schiappa, je comprends que j’en suis expulsé.

Adolf Hitler n’est pas mort

Renaud Camus est là, le visage mangé par son masque chirurgical, son épaisse barbe blanche qui affleure. Bâillonné, au sens propre et (dé)figuré Tout le monde semble s’être donné le mot : priver l’écrivain de tribune, le réduire au silence, en refusant de le publier, en le dépubliant, en le déréférençant, en le criminalisant. L’extrêêêême droite ! Mais c’est le réel qui est d’extrême droite, bande de perroquets. Au XVIe siècle, l’éditeur de Rabelais était brûlé en place publique. Aujourd’hui, c’est l’éditeur lui-même qui brûle les livres de Rabelais.

Alors, les faits ? Il y a un an, le 10 février 2020, sur le plateau de CNews, face à Zemmour, Marlène Schiappa, à l’époque secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes et de la Lut-te-con-tre-les-dis-cri-mi-na-ti-ons, avait affirmé que le tueur de Christchurch, en Nouvelle-Zélande – 51 morts –, se baladait avec Le Grand Remplacement dans ses poches, autant dire que Camus avait chauffé à blanc le cerveau en caoutchouc mou du tueur. De fait, ce dernier avait bien sur lui un opuscule portant le nom de Great Replacement, une bafouille de dix pages écrite avec les pieds et signée à la Kalachnikov par un apprenti boucher. Il n’en fallait pas plus. Ni une ni deux, le point Godwin était aussitôt atteint, illustration de ce que Camus appelle « la seconde carrière d’Adolf Hitler », variation autour de la reductio ad Hitlerum telle que Leo Strauss l’a conçue. Hitler aime les animaux, donc ceux qui aiment les animaux sont hitlériens. Hitler aime la peinture sur chevalet, donc ceux… Hitler aime la cuisine à la vapeur, Hitler aime les soirées entre amis dans des brasseries bavaroises… C’est dans ces syllogismes à désespérer – ô Cioran – qu’évoluent la ministre et les bien-pensants. Les cons, ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît. Les connes aussi après tout.

Schiappa, qui n’a sûrement pas lu une ligne de Camus, ne veut pas rentrer dans le fond de l’affaire. On s’en tiendra donc aujourd’hui à la forme. C’est du moins ce que les deux conseils de la ministre, à commencer par Me Julia Minkowski, vont plaider – l’exception d’incompétence et de nullité du tribunal –, estimant que leur cliente devrait être jugée par la Cour de la justice de la République.

Me Julia Minkowski est plutôt pas mal, presque éloquente. Elle fait en ce moment la une des magazines avec son livre L’avocat était une femme. Aujourd’hui, elle est particulièrement à l’aise : les exceptions en nullité, c’est son domaine. N’est-elle pas l’épouse à la ville de Benjamin Griveaux ? Bonne avocate au demeurant, mais de là à voir en elle le nouveau ténor du barreau que nous vendent les médias mainstream, non, franchement. Faut arrêter de déconner, les journalistes ! Certes, elle a été digne quand son mari s’est trouvé dans la tourmente. C’est une « fille bien », comme dit Marlène Schiappa, qui leur a même consacré un livre en 2014 : Les filles bien n’avalent pas. Pas lu ! En tout cas, je ne me prononce pas sur le sujet.

Au-dessus de la loi

Dire que Marlène, c’est la littéraire du gouvernement Castex avec Bruno Le Maire. Elle, c’est la Barbara Cartland des bons plans cul. Lui, c’est l’auteur des Mémoires du premier valet de chambre du Roi-Soleil. Belle Brigitte, vos beaux yeux d’amour me font mourir. Ah, jusqu’où descendra-t-on ? Me Yohann Rimokh, l’avocat de Camus, a été brillant comme à l’accoutumée. Les cheveux en pétard, il avait laissé sa casquette au vestiaire, mais pas sa langue dans sa poche. Le tribunal n’a pas voulu l’écouter jusqu’au bout, pas plus qu’il n’a souhaité écouter Me Stéphane Bonichot, l’autre avocat de Camus. Le sentiment, c’est que l’affaire était pliée d’avance. Le procureur s’est contenté de reprendre, presque au mot près, le laïus de la défense. Verdict attendu : Marlène Schiappa est au-dessus des lois. Mais le tribunal, en proie à un léger doute déontologique, se réserve néanmoins le droit de trancher dans un mois, le 16 avril. Si les propos de la ministre contre Camus ont été tenus dans le cadre de ses fonctions, alors elle pourra se soustraire à la justice ordinaire des hommes. Ceux qui ont lu le remarquable Une justice politique, des années Chirac au système Macron, histoire d’un dévoiement, écrit par Régis de Castelnau, connaissent la réponse. Nul doute qu’elle sera positive. Ici aussi donc l’exécutif se serait substitué à la fiction du judiciaire. Le Grand Remplacement est partout décidément.

Photo : © Quentin Verwaerde. « Renaud Camus, au tribunal de Paris, entouré par ses avocats, Me Stéphane Bonichot et Me Yohann Rimokh. »

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