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Jean-Claude Albert-Weil

Réflexions d’un inhumaniste, la bombe à retardement de Jean-Claude Albert-Weil

Au début des années 2000, nous sommes quelques-uns à avoir été sidérés par l’œuvre littéraire de Jean-Claude Albert-Weil, qui nous étonnait tant par le souffle de ses inventions verbales et la musicalité de son style que par ses visions uchroniques. François Bousquet, qui en préconisait d’urgence la lecture, avait donc rencontré ce personnage, autoproclamé « inhumaniste » et « sulfureux », avant d’en tirer un livre d’entretiens à lire et à faire lire : les Réflexions d’un inhumaniste.
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Qui était Jean-Claude Albert-Weil ?

Né en 1933 à Béziers et décédé en 2019 à Paris, cet auteur, qui aimait à se définir par le « faire », avait tout d’abord été producteur de télévision. Il était également musicien de jazz et avait composé de nombreuses chansons, tout en se produisant avec un certain Nino Ferrer.

Si quelqu’un évoquait devant lui son adaptation française du générique de la série policière américaine Starsky & Hutch, il orientait vite la conversation vers ce qu’il considérait comme sa vraie création artistique, à savoir ses trois pavés littéraires réunis dans L’Altermonde (Europia, Franchoupia et Sibéria), dont le total représente 1 274 pages !

En 1997, le Grand prix du roman de la Société des gens de lettres avait récompensé le premier ouvrage, paru sous le titre de Sont les oiseaux, mais l’ignorance du grand public l’avait affecté. Il en rendait responsable le « syndicat des omerteurs », hostile à la diffusion de l’œuvre d’un réfractaire qui avait imaginé un contre-monde dans lequel l’Allemagne nazie avait gagné la guerre et instauré un ordre anticapitaliste malthusien sexuellement permissif, sur fond de langue latine et de musique jazz institutionnalisées…

« L’existencisme n’est pas un humanisme »

Volontiers provocateur, Jean-Claude Albert-Weil se considérait comme un écrivain « inhumaniste », arguant de la laideur morale de l’homme, de sa fragilité physiologique et lui déniant toute prétention à une quelconque supériorité « humanocentrée ». L’humanisme, en tant qu’étiquette politique, lui était insupportable, et seul l’homme malade pouvait à ses yeux faire l’objet de compassion. C’était également un amoureux des chats, magnifiés dans son livre en tant que « féliniens ».

Il avançait qu’il était quand même possible de « sortir de l’homme », notamment grâce à la science et la science-fiction, d’où son engouement pour les savants, les fous et les déviants capables de créer du merveilleux comme Jonathan Swift, Jules Verne ou Philip K. Dick.

Sa vision du monde, qualifiée d’existencisme, est héritée de la phénoménologie husserlienne et de l’existentialisme sartrien, Sartre ayant d’ailleurs emprunté à Céline, dans La Nausée, l’idée d’un personnage balloté dans un monde chaotique tel que Bardamu. Mais contrairement aux philosophes de l’absurde, Jean-Claude Albert-Weil croyait en un sens de l’univers, même si celui-ci nous reste peu compréhensible.

Le sva

Dans sa conception du monde, l’homme n’existe que s’il fait, sachant qu’il cherche ainsi à gagner un plus existenciel en se procurant de la nourriture absoluïde. C’est ce type d’action qu’il nomme le sva, le se voir absoluïde, appelée ainsi parce qu’elle tend vers l’absolu : « Que veut l’homme qui achète une voiture plus puissante et plus rapide que la précédente ? Dans l’absolu, il veut aller d’un point à un autre en un temps minime, voire même un temps zéro, c’est-à-dire jouir du don d’ubiquité, être partout en même temps, encore une fois : être Dieu. » Le sva consiste en fait à tricher avec le néant de l’existence, en allant « de bonbon en bonbon ». C’est une nourriture que l’on déguste, à condition de se voir reconnu et de se « voir être vu » par autrui comme par un miroir de soi. Il existe également d’autres modalités, telles le négasva, où ceux qui sont fascinés par le non-être recherchent la négation d’eux-mêmes, ou encore le transva pour les grands mystiques qui ont, peut-être, réussi à se dépouiller suffisamment pour dépasser le sva.

En bonne politique, les gouvernants doivent donc s’efforcer de procurer de la « marchandise svaïque » à tout le monde. Ainsi, Napoléon a donné à chacun de ses soldats un sva groupal et un sva personnel : moyennant le risque couru, l’avancement dans la hiérarchie militaire était rapide. C’est la même chose dans les entreprises, où les dirigeants doivent apporter de la fierté à leurs employés, ce qui est actuellement rendu difficile par les bouleversements constants causés par la mondialisation financière. Les humanitaires cherchent également du sva avec l’arme du bien, qui leur assure une autorité absolue. Il se pourrait également que Dieu lui-même recherche une sorte de sva dévotionnel, ce qui supposerait que ses créatures soient libres pour que ce jeu divin soit satisfaisant.

Dans le livre, les sophocrates (soit le pouvoir des sages) ont mis en place plusieurs chantiers géants dont celui de la Panfoulia, une autoroute gigantesque qui relie Brest à Vladivostok sur laquelle circule une multitude d’alleurs et de veneurs qui peuvent exprimer leur sva en toute liberté.

Un style unique

Comme le souligne François Bousquet, Jean-Claude Albert-Weil bataille contre le dictionnaire des idées et des expressions reçues, en arrachant le français à la fatalité académique qui est la sienne depuis Malherbe et Richelieu.

Pour décrire son style très personnel, dont les influences sont à rechercher du côté de Rabelais, Swift ou Céline, l’auteur, « bidouilleur de langage par fricotage de lexique », propose le terme de « langagevo ». Ce néologisme désigne une « langue évolutive », à visée poétique et humoristique, qui « jazzouillotte » en se démarquant des standards académiques et qui ne s’arrête que devant la non-signification, car « à langage conventionnel, idées conventionnelles »…

Pourquoi le lire ?

L’entretien de François Bousquet avec cet « objet littéraire non identifié » était tout simplement motivé par la conviction que l’Altermonde constitue, sur les vingt à trente dernières années, le projet littéraire le plus abouti de la littérature française : « On doit prescrire, dans les écoles, les prisons et les ministères, la lecture du contre-monde romanesque de Jean-Claude Albert-Weil » ! Qu’attendez-vous pour le lire ?

Johan Hardoy


En vente sur le site de la Nouvelle Librairie :

Réflexions d’un inhumaniste. Entretiens avec François Bousquet
Jean-Claude Albert-Weil, éditions Xenia. 14 €

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