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Le magazine des idées
Dominique Venner en septembre 1954. À Clairefontaine, en Algérie, devenue après l’indépendance El Aouinet.

Rebelle, mode d’emploi. Dominique Venner devant la postérité

C’est un événement éditorial considérable pour nous, la publication posthume des Carnets rebelles de Dominique Venner (1935-2013), dont le premier volume vient d’être édité par la Nouvelle Librairie. 400 pages qui seront suivies de milliers d’autres. Une somme, à la hauteur de l’homme que fut Dominique Venner.
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ÉLEMENTS : Dominique Venner est l’auteur d’une œuvre imposante, mais on était loin d’imaginer qu’elle abritait encore des trésors inédits : ces Carnets rebelles, dont vous publiez le premier volume et à qui vous consacrez un très long papier dans le nouveau numéro d’Éléments, assorti de photos elles aussi inédites… D’où sortent-ils ?

FRANÇOIS BOUSQUET. On n’ose parler de divine surprise, expression piégée qui serait interprétée de travers. La découverte de ces Carnets rebelles en est pourtant une. Depuis sa mort, le 21 mai 2013, Dominique Venner s’est transformé en mythe politique, comme le dit Alain de Benoist. Il en a les propriétés mobilisatrices et fédératrices, du moins pour ceux qui ne s’effarouchent pas de sa mort romaine solennellement accomplie en la cathédrale Notre-Dame-de-Paris. Pour beaucoup d’entre nous, l’énoncé de son nom est même devenu performatif, comme si sa mort avait des vertus posthumes agissantes et fonctionnait comme un principe actif. Mais comme écrivain, il avait pour ainsi dire cessé de parler, sauf à relire ses livres, ce qu’il faut faire à coup sûr. Il n’empêche : son testament politique et spirituel, Un samouraï d’Occident, livre boréal, semblait être pour toujours son dernier mot. Rien ne nous interdit de le relire, au contraire ; on ne peut plus cependant le redécouvrir. Comme si la mort volontaire de Venner, par sa résonnance, avait tout éclipsé, œuvre incluse. Désormais, c’est elle qui se dresse face à nous, c’est elle qui nous somme d’agir. Depuis ce 21 mai 2013, c’est le héros homérique, le soldat romain qui s’adresse à nous, bien plus que l’écrivain. Or, voici que l’écrivain se rappelle à nous ; voici qu’il nous livre ces sidérants Carnets – aussi noirs, brûlants et hérétiques que le Chevalier de Dürer, qu’il aimait tant. Personne ne les attendait. Ironiquement, c’est à leur façon une des formes de l’imprévu dans l’histoire (et dont on sait combien Venner guettait la venue). Pour un éditeur, une telle découverte tient du miracle. Vous travaillez nuit et jour pour pouvoir éditer cette sorte de livre. Merci à Clotilde Venner, sa dernière épouse, et à Guillaume Venner, son fils, de nous les avoir confiés.

ÉLEMENTS : Dominique Venner était un personnage très secret. Lève-t-il un coin de son âme dans ces Carnets rebelles ? S’y confie-t-il plus que de coutume ?

FRANÇOIS BOUSQUET. Se confier, oui, à l’occasion. Mais ce n’était pas le genre de la maison. On ne trouvera pas ici de confessionnal. Venner était chasseur, pas pasteur. Cela étant dit, il lève un peu le voile sur des pans méconnues de sa vie, moyennant force pudeur et discrétion. Ainsi les trous de sa biographie se résorbent-ils en partie. Se dessine au fil des pages et des Carnets un personnage plus exhaustif, plus complexe, plus ample. Cela tient sûrement au genre adopté. Aucune contrainte ici d’espace et de forme (les Carnets comportent des milliers de pages, dix volumes ne suffiront pas à en épuiser la matière). Jamais Venner n’en avait autant dit sur lui-même et sur sa vision du monde, sans jamais verser dans l’indiscrétion. Il y est tel qu’en lui-même, d’abord une éthique de la tenue. Or, qui dit tenue dit retenue. Never complain, never explain. Les Carnets ne changent pas fondamentalement cet état d’esprit, mais ils octroient à l’auteur une liberté posthume que ne connaissent pas les vivants, et pour cause – la liberté des morts.

ÉLEMENTS : Comment se présente l’ensemble des textes ? Comme un journal tenu au jour le jour suivant un fil chronologique ? Pourquoi les a-t-il baptisés ainsi ?

FRANÇOIS BOUSQUET. Ce n’est pas un journal stricto sensu comme celui de Drieu, de Morand ou aujourd’hui celui de Renaud Camus, même s’il y a une foule de notations qui l’apparentent à un journal au sens classique du mot. C’est plutôt une sorte de making-of de l’œuvre doublé d’un autoportrait en creux et d’une chronique des temps. À force de le lire et le relire, j’en suis venu à me dire que c’est un livre total. Quand il en a entrepris la rédaction, Dominique Venner ne savait certainement pas où ces Carnets le conduiraient. Le premier d’entre eux remonte à 1973. C’est un recueil de citations, une sorte de vade-mecum, assurément précieux, mais qui ne nécessiterait pas une publication posthume, sinon dans des revues savantes. Il faudra attendre dix ans pour voir le premier Carnet proprement dit, en 1982. Après quoi, plus rien n’arrêtera Venner. Un point important : les Carnets n’ont pas été écrits à chaud, mais rétrospectivement, comme des mémoires improvisés. Au total, il y a une vingtaine de Carnets de souvenirs et une quinzaine de Carnets préparatoires à ses livres dont on peut penser qu’ils abritent des trésors au vue de leur densité, parmi eux un somptueux Livre de chasse richement illustré, qui posera le moment venu des problèmes de droits de reproduction. Ce qu’il y a de fascinant quand on feuillette ces milliers de pages, c’est l’effort qu’il en a coûté à l’auteur. Je suis persuadé que Venner livrait une lutte avec l’ange, si vous me permettez ce détournement biblique, une lutte contre les forces de la mort, de la décrépitude, de l’entropie. Pour s’imaginer cette sorte de vie, il faut toujours conserver à l’esprit l’un des mots de Soljenitsyne, qui s’applique tant à Balzac qu’à Dostoïevski (et cent autres) : « Toute ma vie, j’ai couru comme dans un marathon. » Ainsi de Venner. Aucun relâchement ; une mobilisation totale, pour emprunter le vocabulaire de Jünger. Il était habité par l’impératif de l’œuvre à écrire, il y a consacré toutes ses heures. Pour aboutir à ce massif impressionnant de textes. Car on est face à un monument de la pensée rebelle.

ÉLEMENTS : C’est ce qui vous fait dire qu’une œuvre se juge aussi à la pesée…

FRANÇOIS BOUSQUET. La pesée des âmes, comme on disait autrefois dans les théologies du Jugement dernier. Il faut bien comprendre qu’on ne peut pas se présenter à ce Jugement dernier de l’art qu’est la postérité avec une poignée de livres épars ou quelques tableaux. Dans ce tribunal de l’art, la profusion compte, la quantité l’emporte souvent. C’est ce qui me fait dire qu’une œuvre, à commencer par celle de Venner, qui prend avec ces Carnets une tout autre dimension, se juge à la pesée, comme pour la boxe. Il y a les poids lourds et les autres. Avec ces Carnets, Venner joue plus que jamais dans la catégorie poids lourds.

ÉLEMENTS : On est frappé de voir combien la colonne vertébrale idéologique de Venner s’est très tôt dégagée. Dès la guerre d’Algérie, sa vision du monde est arrêtée…

FRANÇOIS BOUSQUET. Pour paraphraser Péguy, le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt, avant leur douzième année. C’est le cas de Venner. Tout est esquissé, dans les grandes lignes, quand il a dix ans. Ensuite, il ne fera que développer et approfondir. Il pose avec un demi-siècle d’avance les grandes questions de notre temps. Pourquoi ? Parce qu’il perçoit avant tout le monde les problématiques identitaires et civilisationnelles qui s’inviteront dans le débat public seulement au XXIe siècle, après le 11 septembre, dans le nouvel espace huntingtonien qui s’est alors ouvert. Cette prise de conscience remonte à sa découverte des populations européennes d’Afrique du Nord pendant la guerre d’Algérie. La frontière qui les séparait des populations indigènes dépassait et de très loin le statut des uns et des autres, là des colonisés, ici des colonisateurs. Ce n’est pas une affaire de statut, nous dit Venner – les statuts sont réversibles –, c’est une affaire d’identité, laquelle est intangible. Ce qui sépare les Européens des Africains a des racines plus profondes, plus anciennes, que les contingences de l’histoire. Elles tiennent à la matrice ethnique, religieuse, culturelle, propre à chaque identité. Cela, personne ne voulait alors le voir. Voyez le livre de Jean Birnbaum, Un silence religieux, sorti en 2016, qui pointe cet angle mort. Il ne l’était pas pour Dominique Venner. Il a été le premier à comprendre que ces grandes questions civilisationnelles allaient se reposer à nous comme elles avaient pu se poser au Moyen Âge, en amont de la naissance des nations modernes.

© Photo, archive de la famille Venner — Dominique Venner en septembre 1954, à Clairefontaine, en Algérie, devenue après l’indépendance El Aouinet.

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