« Nous ne voulons pas d’un monde où la garantie de ne pas mourir de faim s’échange contre le risque de mourir d’ennui. » (Raoul Vaneigem)
Nous sommes au tout début des années 2000, quelque part dans les montagnes neuchâteloises, entre les hauts murs d’une ancienne poste reconvertie en salle des fêtes. Avec mon groupe musical de l’époque (du rap) nous participons à une soirée organisée pour financer un procès dans lequel nous sommes directement impliqués (les suites judiciaires d’une manifestation ayant quelque peu débordé de son programme initial) et assurons la première partie d’un chanteur belge très populaire dans les milieux anarchistes, René Biname. La salle est pleine d’une foule jeune et bigarrée : punks, redskins, militants divers, et notamment une importante délégation de l’Espace noir, le centre autonome des Franches-Montagnes, lieu légendaire bâti à quelques pas de l’endroit où Bakounine, alors en exil, s’adressa aux ouvriers horlogers pour les inciter à se révolter. René Biname s’y rendrait d’ailleurs quelques années plus tard pour un autre concert mémorable.
Le Belge à la longue chevelure bouclée, à la fois batteur et chanteur, entonne les classiques de son répertoire que la salle reprend en chœur : un hommage aux combattants de la guerre d’Espagne, le chant de guerre des résistants ukrainiens anti-bolchéviques (« Makhnovchina, Makhno-ov-chi-i-na, tes drapeaux sont noirs dans le vent… »), des chants de la Commune, de la Résistance, des classiques anarchistes du XIXe siècle, des rengaines anticléricales ou antimilitaristes – et puis soudain, sur un ton beaucoup plus calme, presque mélancolique en dépit du message, une ritournelle que j’entends pour la première fois :
Les fusillés, les affamés
Viennent vers nous du fond du passé
Rien n’a changé, mais tout commence
Et va mûrir dans la violence
Ainsi s’est déroulée ma première rencontre avec l’œuvre de Raoul Vaneigem, décédé auteur de ce beau poème, La Vie s’écoule, mis par la suite en musique par Jacques Marchais et quelques autres. Mais y avait-il un idéologue derrière le poète décédé ce 28 juillet ?
La Nouvelle Droite est-elle situationniste ?
Le 3 août, dans la fiche nécrologique parue dans Libération, on pouvait lire : « Contrairement à Guy Debord qui a été récupéré en partie par des écrivains de la Nouvelle Droite, comme Alain de Benoist, Raoul Vaneigem, lui, a continué à défendre jusqu’à la fin de sa vie une certaine radicalité de gauche, tout en se méfiant de toute récupération médiatique. » Cette histoire d’une prétendue récupération des auteurs situs par notre famille de pensée est un vieux marronnier plus qu’éculé mais que la presse de grand chemin continue inlassablement de ressasser. Rassurons tout de suite les vigilants de Libé : il n’y a jamais eu aucun projet de fusion entre le GRECE et l’Internationale situationniste ! Ce que nos arbitres des élégances semblent avoir quelque mal à comprendre, c’est qu’on peut tout à fait – lorsqu’on est un tant soit peu curieux et ouvert d’esprit – s’intéresser, et même se passionner pour des doctrines ou des galaxies intellectuelles extérieures aux nôtres sans pour autant chercher à les enrôler de force sous je ne sais quel drapeau fédérateur. Et les situs sont peut-être parmi les plus irrécupérables, comme l’a démontrée leur brève idylle vite contrariée avec le PCF !
Si Alain de Benoist et d’autres parmi nous ont lu et apprécié Debord (dont Jean-Claude Michéa écrivait, dans Extension du domaine du capital, qu’il était « incontestablement l’un des plus grands stylistes français de la seconde moitié du XXe siècle »), c’est parce que sa critique de la société du spectacle mettait en lumière d’une façon inédite les mutations du capitalisme d’après-guerre, celui des Trente Glorieuses, de la société de consommation naissante, de la culture de masse et de ses divers développements dont certains (pas tous) s’appliquent encore parfaitement à la compréhension de notre époque. Toutefois, j’ai tendance à penser qu’on a quelque peu surévalué, autant dans nos rangs que dans ceux d’une partie de la gauche, l’importance de l’œuvre debordienne.
Peut-être, en disant cela, suis-je influencé par l’antipathie que m’inspire le bonhomme Debord (qui, bonhomme, ne l’était pas tant que ça). Au risque de contredire Michéa, je trouve le style de l’auteur de La Société du spectacle cabotin en diable, souvent lourdingue, avec cette inversion permanente des génitifs qui a tout de la pédanterie hégélienne et qui prend vite sous sa plume la forme d’une manie, d’un tic d’écriture. Et puis je n’arrive pas à dissocier l’auteur de l’homme, ce pilier de bar acariâtre et autoritaire entretenu par sa compagne, ce petit caporal des lettres qui, n’étant pas devenu le général qu’il rêvait d’être enfant (c’était alors un grand lecteur de Clausewitz, de Machiavel et du cardinal de Retz), s’est improvisé chef de secte paranoïaque, tyranneau d’une coterie intellectuelle, comme André Breton avant lui, autre esprit subtil à l’âme d’artiste et au caractère de cochon.
Pour toutes ces raisons-là ma sympathie est toujours allée à son discret camarade, à ce numéro deux au regard doux qui, lui, se foutait réellement de toute forme d’autorité ou de pouvoir : Raoul Vaneigem.
De Lautréamont à Henri Lefebvre
Rien n’est fini, tout commence, poétisait-il dans cette rengaine maintes fois reprise. La phrase servira de titre, en 2014, à un livre d’entretiens avec lui rédigé par l’écrivain Gérard Berréby, fondateur des éditions Allia. Un bel ouvrage abondamment illustré qui nous ramène à l’enfance rurale du poète, né dans le même village que Magritte, parlant le patois picard et nous rappelant ses souvenirs du monde ouvrier (on mourait alors beaucoup dans les carrières de pierre) et de l’antagonisme très vif entre Wallons et Flamands. Élevé par un père socialiste et ancien résistant qui lui transmet son anticléricalisme, il rejoint les Jeunes Gardes socialistes et s’amuse, par anti-catholicisme potache, à attaquer des camps scouts dans la forêt. « Les crapules rouges, c’était l’aristocratie ouvrière » dit-il au sujet de ses camarades de jeunesse. Influencé par la légende héroïque des maquisards et des brigadistes de la guerre d’Espagne, il rêve d’en découdre, et ces guerres de bouton forestières ne lui suffisent pas. Adolescent, il songe un instant, avant de se rétracter, à prendre part à la lutte armée contre Léopold III au moment où ce dernier, compromis par ses sympathies allemandes, revient en Belgique après avoir fui en Suisse à la libération.
Après des études de philologie romane à Bruxelles, Vaneigem rédige un mémoire de licence sur Lautréamont qui scandalise certains de ses professeurs. Il voit dans l’auteur des Chants de Maldoror un pionnier du détournement artistique, méthode dont les situationnistes feront leur marque de fabrique, des bandes dessinées détournées de Mai 68 aux légendaires films « doublés » de René Viénet. Il devient enseignant mais perd son poste à la suite d’une amourette avec une étudiante.
Il lit passionnément Kafka, Nietzsche, Stirner, Lukacs, mais c’est Henri Lefebvre, un de ses inspirateurs, qui lui présente Guy Debord, avec lequel commencera la grande aventure du situationnisme, la création d’une nouvelle école de pensée, d’un mouvement philosophique et artistique complètement novateur et prétendant au triple dépassement de l’art, de la philosophie et de la politique. L’occasion aussi de régler des comptes avec les communistes, dont il se méfie de plus en plus, et de proclamer, pastichant l’abbé Meslier (encore un détournement !), que « l’humanité ne sera vraiment heureuse que le jour où le dernier des bureaucrates sera pendu avec les tripes du dernier stalinien ».
Utopies urbaines et exaltation des sens
Dans un livre écrit sous le pseudonyme de Ratgeb et intitulé De la grève sauvage à l’autogestion généralisée, Vaneigem justifie la lutte armée. En 1960-1961 de grandes grèves éclatent en Belgique. Les situationnistes en feront l’étincelle de leur mobilisation et de leur éclosion créative, comme en Allemagne la révolte spartakiste avait pu l’être pour le mouvement Dada. Le Figaro littéraire, lui, compare ces jeunes gens, dans leur rapport aux groupes marxistes ou anarchistes autorisés, à une obédience hérétique comme on en trouvait tant au Moyen-Âge en marge de l’Église. Leur internationale, qui comptera effectivement des antennes dans plusieurs pays du monde, restera active entre 1957 et 1972.
Il se passionne alors, comme d’autres figures du milieu debordien (notamment le réfugié hongrois Attila Kotanyi qui s’était fait une spécialité de la chose) pour les questions d’urbanisme et d’architecture, qui demeurent à mon sens un des aspects les plus originaux et les plus passionnants de l’œuvre de création situationniste (j’en ai dit un mot dans mon article « L’urbanisme au cœur des utopies » paru dans le n°53 de la revue Krisis, consacré au thème des territoires). Considérant les cimetières comme les derniers paradis perdus des villes modernes et les plus belles réussites architecturales restantes, il signe, en son nom ou collectivement, plusieurs articles hallucinés, plans et dessins à l’appui, décrivant en détails les cités du futur à bâtir après la révolution. Celles-ci apparaissent aux lecteurs fascinés comme autant d’anti-Métropolis moins déterminées par le nombre d’or et la physique euclidienne que par l’expérience de la « psychogéographie », cet art de la dérive urbaine (souvent alcoolisée) dont les situationnistes avaient fait leur boussole lorsqu’ils rôdaient dans Paris sans chercher consciemment à se rendre d’un point à un autre.
Contribuant régulièrement au journal du groupe et signant plusieurs pamphlets dont le ton mi-militant mi-poétique portait bien la trace de son époque, Vaneigem se fera surtout remarquer pour son Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, dont les accents libertaires se teintent de philosophe sensualiste : « Parfois, y écrit-il, il m’arrive de penser qu’il n’existe pas d’autre réalité immédiate, pas d’autre humanité tangible, que la caresse d’une chair féminine, douceur de la peau, tiédeur du sexe, qu’il n’existe rien d’autre, mais ce rien s’ouvre sur une totalité qu’une vie éternelle ne tarirait pas. » Si l’affranchissement de la jeunesse doit passer selon lui par l’exaltation des sens, c’est parce que « la quête des plaisirs, enfin libérée de toute censure, doit nous permettre de nous émanciper à jamais de la propension à nous laisser mourir ». Poursuivant sur la voie inaugurée au début du siècle par certains anarchistes comme Emma Goldman (à laquelle je consacrais il y a quelques mois un article dans Éléments) il affirme que « ceux qui parlent de révolution et de lutte des classes sans se référer explicitement à la vie quotidienne, sans comprendre ce qu’il y a de subversif dans l’amour et de positif dans le refus des contraintes, ceux-là ont dans la bouche un cadavre ». Autant dire que chez LFI les haleines ne doivent pas sentir la rose…
« Le ludique nous évitait les pièges du militantisme »
Regrettant par la suite l’enlisement de l’Internationale situationniste dans ce qu’il qualifie de « commérage généralisé », Vaneigem jette un regard sévère sur ce qu’est devenu le petit groupe sous l’influence des guerres de chapelle et du caractère ombrageux de Debord. « Lors du déclin de l’IS, se souvient-il, Debord s’entoura volontiers de médiocres dont il souffrait de voir la bassesse lui vouer un culte. Il les excommuniait d’un geste de la main lorsque lui devenait insupportable le miroir qu’ils lui renvoyaient de son étrange complaisance. Le problème, c’est que bon nombre n’étaient pas des médiocres. Ils étaient seulement des apprentis dont on aurait pu attendre beaucoup. Mais se posant en disciples, ils devenaient médiocres par le jeu morbide des comparaisons. » Les dernières heures de ce projet intellectuel sont marquées par une dérive centraliste, des abus d’autorité, des exclusions en série, une tendance à la paranoïa et ce que Vaneigem qualifie de dérive quasi-militaire.
Si au début de l’aventure, explique-t-il, « le ludique nous évitait les pièges du militantisme », les situationnistes connaîtraient vers la fin une évolution qui les mènerait « de la rigueur à la raideur, de la vigilance à la suspicion ». Si le goût du jeu et des plaisirs aura permis, dit-il, de « nous prémunir contre la vertu robespierriste », cet « hédonisme du boire, manger et baiser beaucoup » aura aussi servi d’« alibi à des comportements traditionnels d’échange et de prédation ». Comme si la mesquinerie bourgeoise demeurait la seule alternative aux rigidités de la vie de caserne.
La dernière fois que j’ai entendu parler de Raoul Vaneigem, c’était durant la crise sanitaire du Covid. Interviewé le 19 mars 2020 par Le Média, il confirmait que l’âge ne l’avait pas rendu plus obéissant ni moins critique. « Ce qui recouvre et submerge l’épidémie du coronavirus, observait-il, c’est une peste émotionnelle, une peur hystérique, une panique qui tout à la fois dissimule les carences de traitement et perpétue le mal en affolant le patient. […] Quelles pitreries dissimuleront plus longtemps que cette gestion catastrophique du catastrophisme est inhérente au capitalisme financier mondialement dominant, et aujourd’hui mondialement combattu au nom de la vie, de la planète et des espèces à sauver. »
Si certains des aspects de l’œuvre et de la pensée de Vaneigem n’ont pas très bien vieilli ou semblent aujourd’hui tomber un peu à plat (son antipatriotisme rabique, son lyrisme soixante-huitard, sa croyance candide dans le potentiel libérateur de l’automatisation et de la cybernétique), d’autres restent d’une brûlante actualité, qu’il s’agisse de sa méfiance de principe à l’égard de tout enrégimentement (y compris dans la contestation), de son désir de concilier lutte politique et souci de la vie privée et des plaisirs (l’influence de Lefebvre n’y est sans doute pas pour rien), de sa contribution précieuse à la critique du « capitalisme spectaculaire » et, de manière générale, de son inflexible passion pour la liberté. Et si tout cela arrive à enflammer aussi bien une salle de concert punk en pleine campagne qu’une verrée chez Alain de Benoist, c’est que cette liberté n’est pas un vain mot !



