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Ego Non

Qui est l’ami ? Qui est l’ennemi ?

Intervention d'Ego Non, rédacteur à la revue "éléments", philosophe, auditeur de la promotion Tolkien, au 9e colloque de l'Institut Iliade du samedi 2 avril 2022.
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Face aux idéologues qui annoncent la fin ou le dépérissement du politique, il nous faut insister en premier lieu au contraire sur l’autonomie du politique. Non seulement le politique ne se réduit aucunement à la morale, à l’économique ni à l’esthétique, mais le politique n’est pas un artifice, il n’est pas un élément surajouté aux sociétés humaines dont on pourrait se passer. Non, le politique est un élément constitutif de toute société, c’est une donnée fondamentale de l’existence humaine. S’il y a du politique, c’est d’abord et avant tout parce que l’homme est un être social et historique, et qu’il doit organiser une société dont la progression n’est pas arrêtée d’avance. Une fois que les systèmes de parenté et que les liens tribaux ne suffisent plus pour régler les conflits internes à la communauté, le politique émerge comme catégorie autonome afin d’organiser la société et de déterminer des objectifs communs.

Mais que faut-il entendre par « l’autonomie du politique » ? Cela signifie que le politique, comme chaque activité humaine, se développe selon sa propre loi. Comme l’écrivait Julien Freund,

« Le but de l’économie n’est pas celui de la politique ou de l’art, et par conséquent les moyens pour atteindre le but de l’économie ne sont pas non plus ceux de la politique ou de l’art. Chaque activité a son but spécifique, et de ce fait ses moyens spécifiques, ce qui signifie qu’elles ne servent pas toutes les mêmes valeurs […] Il s’ensuit que les valeurs économiques ne se confondent pas avec les valeurs politiques ou artistiques. Le conflit peut naître précisément de la volonté de chercher à les confondre, ou bien [de] les réduire à un même étalon de valeur ».

En conséquence, dire que le politique est une catégorie autonome revient à dire qu’on ne peut la rabattre sur les valeurs d’une autre activité humaine, comme la science, l’esthétique, l’éthique ou l’économique, sans la dénaturer. Les principes de la politique ne doivent donc pas être tirés par exemple de la morale ou de l’économie, mais du politique lui-même. Mais alors, quel est le critère permettant d’identifier ce qui est politique et ce qui ne l’est pas ? Prenez quelques secondes pour y réfléchir vous-mêmes. Nous présupposons très souvent le concept de politique sans jamais réellement le définir. Nous affirmons que telle ou telle question est un problème politique. Mais quels sont les critères nous permettant d’affirmer cela ? Sur quoi nous basons-nous ? Sommes-nous bien sûr que cette question, que nous qualifions de politique, n’est pas plutôt une question morale ? Ou une question économique ? Quels sont, au fond, les critères permettant de discerner une question spécifiquement politique ?

Pour déterminer ces critères, il faut être capable d’analyser phénoménologiquement la politique, indépendamment de tout a priori moral. Bien évidemment, les penseurs qui s’y risquent sont généralement détestés, vilipendés et qualifiés d’êtres immoraux. On pense en premier lieu à Machiavel bien sûr, mais aussi à Gabriel Naudé, à Thomas Hobbes, à Vilfredo Pareto, à Carl Schmitt ou encore à Julien Freund par exemple, et qui ont tous en commun de vouloir éclairer les règles que suit la politique. Or, il en est un parmi ces penseurs qui doit nous intéresser particulièrement aujourd’hui. Ce penseur, c’est Carl Schmitt, qui nous a proposé comme critère pour reconnaître le champ propre du politique la fameuse discrimination de l’ami et de l’ennemi.

En effet, chacune des activités originaires de l’existence humaine possède des distinctions qui leur sont propres et qui sont relativement autonomes. Les distinctions fondamentales dans l’ordre moral, par exemple, sont le bien et le mal, dans l’ordre esthétique, ce sont le beau et le laid, dans l’économique, ce sont l’utile et le nuisible ou le rentable et le non-rentable, dans la science, c’est le vrai et le faux. La question se posait alors de savoir, pour Carl Schmitt, s’il existe pour le politique un critère simple qui soit de même nature, analogue aux précédents sans pour autant en dépendre, une distinction autonome et donc évidente en elle-même. La réponse de Schmitt est la suivante : la distinction spécifique du politique, à laquelle peuvent se ramener les actes et les mobiles politiques, c’est la fameuse discrimination de l’ami et de l’ennemi. Il s’agit bien d’une distinction autonome, en ceci qu’elle ne peut se laisser réduire aux distinctions citées précédemment. De même que ce qui est bien dans le domaine moral n’est pas forcément beau dans le domaine esthétique ni rentable dans le domaine économique, l’ennemi politique n’est pas nécessairement mauvais dans l’ordre moral ni laid esthétiquement. L’ennemi politique ne jouera pas forcément non plus le rôle de concurrent économique, on pourrait même, si cela est avantageux, faire des affaires avec lui. Evidemment, au niveau de la réalité psychologique, il arrive souvent que l’ennemi soit traité comme s’il était mauvais ou laid, pour la simple raison que l’Etat ou l’instance en charge de la discrimination de l’ennemi peut prendre appui sur toutes les autres oppositions exploitables pour mieux arriver à ses fins. Mais cela ne change rien à l’autonomie de ce type d’oppositions, et ce qui est moralement mauvais ou économiquement nuisible ne constitue pas forcément un ennemi politique. Le fait qu’une opposition aussi spécifique que l’opposition ami-ennemi puisse être isolée en regard d’autres distinctions et conçue comme un élément autonome démontre à lui seul la nature objective et l’autonomie intrinsèque du politique.

Mais ces notions d’ami et d’ennemi doivent être prises dans leur acception concrète et non comme une métaphore et un symbole. Le concept d’ennemi implique l’éventualité d’une lutte, une lutte qui n’est pas à comprendre comme une simple concurrence, ni une lutte purement intellectuelle de la discussion. Les concepts d’ami et d’ennemi, de combat, dit Schmitt, « tirent leur signification objective de leur relation permanente à ce fait réel, qu’est la possibilité de provoquer la mort physique d’un homme. La guerre naît de l’hostilité, et l’hostilité signifie la négation existentielle d’un autre être. La guerre n’est que l’actualisation ultime de l’hostilité ». Cela ne signifie pas qu’elle soit chose courante ou normale, ni d’ailleurs qu’on y voie là quelque chose d’idéal ou de désirable. Mais elle doit néanmoins rester présente nécessairement sous forme d’une possibilité du réel pour que la notion d’ennemi ait un sens.

Ainsi, pour Carl Schmitt, le politique se définit d’abord par la possibilité d’un conflit, tout conflit devenant lui-même politique dès l’instant qu’il atteint un certain degré d’intensité. Mais qu’est-ce que cela signifie concrètement ? Cela signifie en conséquence qu’il est impossible d’exercer une action réellement politique si on renonce d’avance à utiliser les moyens normaux de la politique, tels que la puissance, la contrainte et même, dans des cas d’exception, la violence. Comme l’écrivait Julien Freund,

« Agir politiquement, c’est exercer l’autorité et manifester de la puissance, sinon on risque d’être emporté par une puissance rivale qui entend agir pleinement du point de vue politique. »

En d’autres termes, cela signifie qu’il n’y a pas de politique sans puissance, que cette dernière constitue un de ses impératifs. Les gens qui refusent donc par principe d’exclure l’exercice de la puissance sont peut-être des gens moraux, mais ce ne sont certainement pas des hommes politiques. Car, comme disait Julien Freund une fois encore,

« La logique même de la puissance veut qu’elle soit puissance et non pas impuissance. Et, puisque par essence la politique exige de la puissance, toute politique qui y renonce par faiblesse ou par juridisme cesse aussi d’être réellement de la politique, parce qu’elle cesse de remplir sa fonction normale du fait qu’elle devient incapable de protéger les membres de la collectivité dont elle a la charge. »

Ainsi conçue, le but de la politique n’est pas d’apporter à son pays la constitution la plus parfaite juridiquement, mais d’édifier un régime capable de répondre à des difficultés concrètes, de résoudre les conflits qui surgissent inévitablement dans toute société tout en garantissant l’ordre commun.

Un point à préciser toutefois pour qu’il n’y ait pas de malentendu. On parle parfois à bon droit du « primat du politique ». Mais il ne faut pas commettre de contresens sur cette notion. Il est faux de dire que le politique en soi prime sur l’esthétique, la morale ou l’économie, que la politique passe avant la culture ou la religion par exemple. Non, à cet égard, il faut simplement dire que le politique est autonome par rapport à ces autres champs d’activité. En revanche, parler de « primat du politique » a un sens quand il s’agit de dire que, dans le champ politique, ce qui est proprement politique prime sur ce qui est impolitique, c’est-à-dire sur ce qui contrevient à la vocation de la politique.

En effet, disais-je, l’activité politique est donc définie par Schmitt comme le produit d’une polarisation autour d’une relation d’hostilité et de la possibilité d’une guerre. Cette définition du politique ne doit pourtant pas être comprise comme étant belliciste ou militariste ni pacifiste d’ailleurs. Une décision politiquement bonne peut être précisément d’éviter la guerre. La guerre n’est pas l’objectif ni la fin du politique, mais elle est l’hypothèse, la réalité éventuelle qui gouverne, selon un mode propre, la pensée et l’action des hommes politiques.

Est impolitique donc ce qui exclut d’avance le vrai jeu politique et qui espère s’en tirer à bon compte avec des mots d’ordre creux concernant la paix universelle, le progrès ou les droits de l’homme par exemple. Il s’agit alors d’une politique de la non-politique, qui ne peut bien sûr conduire qu’à la pire des politiques. Dans le cas que je viens de citer, l’impolitique consiste à faire passer la pseudo-morale humanitaire avant l’exigence de puissance à proprement parler, mais cette moralisation du politique ne se retrouve pas que dans les rangs des progressistes et des hommes de gauche. La tentation de l’impolitique n’épargne pas forcément les hommes de droite malheureusement. C’est un trait qu’on dénonce moins souvent, mais il arrive que l’on défende une vision esthétique de la politique qui n’est pas moins incongrue. On prône une certaine esthétique de l’action qu’on exprime au travers d’une radicalité verbale aussi intransigeante qu’impraticable. On défend toutes sortes d’idéaux politiques qui ne sont au fond que politiques de l’idéal, autrement dit, d’autres façons de fuir ses responsabilités politiques.

Pour éviter de tomber dans le non-politique, il faut donc constamment garder à l’esprit que le politique est aux prises avec des oppositions inévitables dans toute société humaine, oppositions qui peuvent évoluer vers un conflit extrême impliquant l’agression de la part d’ennemis.  Tout peuple est en effet organisé politiquement, dit Schmitt, et se regroupe autour de cette opposition ami-ennemi. Mais pour comprendre ce qu’il faut entendre par « ennemi », il faut opérer ici quelques distinctions. L’ennemi n’est pas le concurrent, ni le rival privé que l’on hait parce qu’on ressent pour lui de l’antipathie. Non, l’ennemi politique ne peut être qu’un ennemi public, un ensemble d’individus affrontant un ensemble de même nature dans une lutte possible. L’ennemi politique n’implique pas de haine personnelle.

Or, la désignation de l’ennemi politique ne se fait pas selon des critères moraux absolus, comme le font les idéologies modernes qui prétendent détenir une vérité universelle. Reconnaissant la grande conflictualité des rapports humains, Carl Schmitt, en accord avec la conception classique et européenne de la guerre, définit l’ennemi politique comme hostis, c’est-à-dire l’ennemi public qui cherche soit à vous asservir ou à vous détruire, et non comme un inimicus, un ennemi privé. Le politique a en effet pour présupposé la distinction entre la sphère publique et la sphère privée, la première ne se soumettant pas à la seconde comme tendent à le faire les idéologies libérales modernes.

En conséquence, et pour conclure, la légitimité politique n’est pas à chercher dans la morale, dans la religion ou dans l’économie, mais dans le politique lui-même, c’est-à-dire dans la capacité pour le chef d’État de prendre ses responsabilités et de formuler une décision claire concernant le destin collectif de son peuple, une décision à même d’assurer son existence au milieu d’un monde éminemment conflictuel. L’homme politique responsable est celui qui maîtrise l’art de la décision, qui sait discerner l’existence d’ennemis potentiels cherchant à nuire à son peuple et l’existence d’alliés, d’amis, avec lesquels faire front commun. Comme le notait très justement Carl Schmitt :

« Celui qui ne possède pas la puissance de protéger quelqu’un n’a pas non plus le droit d’exiger l’obéissance. Et inversement, celui qui cherche et accepte la puissance n’a pas le droit de refuser l’obéissance. »

Ainsi, d’un point de vue politique, le monde ne peut pas être une unité, il n’est pas un universum, il est bien plutôt un pluriversum politique, un plurivers. Toute unité politique implique la coexistence d’une autre unité politique et donc l’existence éventuelle d’un ennemi. Comme dit Hegel, « on ne se pose qu’en s’opposant ». C’est là que la pensée schmittienne heurte de plein front la pensée libérale qui mise sur la fin de l’histoire et la cessation de tout conflit, qui souhaite dépolitiser l’État et les relations sociales, en adoptant une simple posture de gestion, tournée vers la réalisation du bonheur individuel. En effet, un monde dans lequel l’éventualité de la lutte aurait été définitivement écartée, une planète entièrement pacifiée, serait un monde sans politique. La politique, dont l’œuvre est de prendre les bonnes décisions dans un monde où la paix n’est jamais assurée, serait alors remplacée par des techniques de gestion.

Or, pour Schmitt, cette ambition d’en finir avec la guerre, avec le conflit, avec le politique comme vous l’avez compris, ne conduit pas à la disparition de la guerre, mais seulement à la disparition du peuple qui se prend à rêver à de telles chimères. Imaginons tout d’abord un peuple qui voudrait échapper à cette loi de l’ami-ennemi et qui déclarerait n’avoir aucun ennemi. Il provoque donc volontairement son désarmement et, à grands coups de proclamations incantatoires, il se convainc d’être en paix avec le monde entier. Ce faisant, il ne supprime pas du tout la distinction ami-ennemi, mais se range bien plutôt du côté de ses ennemis et leur prête appui. Il est en effet stupide de croire qu’un peuple sans défense n’aurait que des amis. Un pays peut offrir et déclarer la paix au monde entier, il n’exclura pas pour autant la possibilité du conflit. Si l’ennemi vous désigne comme un ennemi, vous n’avez que le choix de vous défendre ou de vous laisser détruire. Ainsi, dit Schmitt que je citerai une dernière fois pour conclure cette intervention :

« Qu’un peuple n’ait plus la force ou la volonté de se maintenir dans la sphère du politique, ce n’est pas la fin du politique dans le monde. C’est seulement la fin d’un peuple faible ».

Source : Institut Iliade

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