La première fois que nous avions évoqué, avec l’équipe rédactionnelle d’Éléments, l’idée d’un dossier sur le thème – ô combien délicat – de la remigration, j’avais proposé, pour déminer un peu le terrain et donner au projet une petite touche ironiquement mitterrandienne, de l’intituler « La remigration tranquille ». François Bousquet, enthousiaste, avait levé son verre. Il était près de minuit. Quelques jours plus tard, à jeun, il avait été convenu que le thème était tout de même un peu trop sérieux, et un peu trop grave, pour une formule aussi légère, d’où le choix du titre, plus sobre, que vous trouvez actuellement en couverture de votre magazine.
Loin de moi l’idée, malgré cette devise en forme de boutade, de traiter ce sujet de la remigration sur un ton dérisoire. Comment le pourrions-nous puisque, si elle était appliquée, elle changerait l’existence de millions de personnes, tant du côté autochtone qu’allochtone ? Mais c’est justement parce que la remigration est une affaire grave qu’il me semble important, indispensable même, de l’aborder sous un angle humaniste, et non pas dans une perspective de guerre civile qui charrierait, inévitablement, son lot de violences et de haines raciales.
Comment le projet de renvoyer dans leur pays d’origine des ressortissants installés chez nous pourrait-il être humaniste ? s’exclameront à coup sûr les belles consciences de gauche. Je leur répondrai que je ne vois rien, dans le droit inaliénable des peuples à vivre sur leurs terres historiques (pour les uns comme pour les autres), qui contrevienne à une démarche humaniste, bien au contraire. A ce droit s’ajoute évidemment, du côté du pays d’accueil, celui, tout aussi inaliénable, de la souveraineté nationale qui, si une telle décision était prise à l’issue d’un référendum populaire, n’aurait d’autre choix que de l’appliquer conformément à la volonté exprimée par les citoyens (en supposant, bien sûr, que la France soit d’ici là devenue une démocratie, ce qui fait beaucoup de si…).
Je ne suis pas de ceux qui considèrent que la race (mot qu’on a à nouveau le droit d’utiliser depuis que les wokes l’ont réhabilité) soit un critère de discrimination valable dans un État de droit. Le problème dont nous parlons est d’ordre politique, il a trait aux questions de migration, de nationalité et de citoyenneté – pas de substrat ethnique. Certains de mes camarades, plus « identitaires » (je n’ai jamais trop compris ce que ce terme voulait dire), moqueront mes candeurs national-républicaines, mais je ne crois pas que le grand défi de l’intégration et de l’assimilation soit encore tout à fait épuisé. Je fais mienne cette définition de Bérénice Levet pour qui « l’assimilation est une exigence liée à notre histoire, en tant que nation rebelle au communautarisme au nom de sa passion du monde commun »[1] – et elle ajoutait que « le contraire de l’assimilation, ce n’est pas le vivre-ensemble joyeux des identités et des communautés, c’est la décomposition »[2]. Or c’est ce à quoi nous assistons aujourd’hui du fait de la démission de l’État français dans sa volonté assimilatrice – démission aggravée par l’agitation d’une gauche anti-républicaine ayant vendu son âme au clientélisme communautariste.
Ceux qui prétendent défendre la France se sont fait une spécialité depuis quelques décennies de se déchirer autour de fausses oppositions, comme celle censée cliver souverainistes et identitaires. Ces deux approches sont distinctes, certes, mais elles ne sont pas exclusives l’une de l’autre et on peut tout à fait les penser de façon complémentaire. Pour la même raison je suis persuadé qu’on peut envisager, dans certains cas bien définis, un projet politique de remigration sans abandonner pour autant le travail d’intégration et d’assimilation d’une partie importante des diasporas installées sur notre sol. Vouloir jeter le bébé avec l’eau du bain, remigrer le « Français de papier » intégré et pacifique (peut-être même patriote) dans le même charter que le criminel ou que le prédicateur islamiste serait, en plus d’une faute morale, une faute politique. L’essayiste Jean Alcoba l’avait écrit il y a quelques années : « C’est seulement en renationalisant le droit républicain qu’on assurera le “vivre ensemble” aux conditions françaises, selon le principe suivant : l’assimilation partout où elle est possible, la remigration quand elle est nécessaire. »[3]
Abus d’autorité et arbitraire
Cette distinction est fondamentale, comme l’est celle entre les groupes et les individus. Une politique de remigration qui expulserait un homme ou une femme, tout à fait assimilé, sous prétexte qu’il appartient par ailleurs à une communauté « problématique », ne serait plus un projet humaniste mais un abus d’autorité inique et arbitraire. Dans son livre sur les Droits de l’homme, le philosophe Jean-Louis Harouel écrivait que « si la non-assimilation de quelques étrangers n’est pas un problème pour une nation – ce peut même être un apport exotique original et fécond – en revanche, la non-assimilation de vastes groupes ethniques entraîne la formation d’un contre-peuple, d’une contre-société néfaste au pays d’accueil »[4]. Distinguer le groupe et l’individu, c’est aussi poser la question du nombre, comme le relevait le directeur général de la DGSE Pierre Brochant : « L’assimilation a été rapidement abandonnée, sans tambour ni trompette, par renoncement à nous-mêmes, mais aussi nécessité, face à des flux trop massifs pour qu’elle puisse fonctionner. D’où l’enthousiasme pour “l’intégration”, sorte de compromis miracle, d’inspiration anglo-saxonne, où chacun fait un pas vers l’autre, tout en gardant son quant-à-soi. […] La “séparation” n’est que le résultat de ce bilan insatisfaisant. »[5] Lorsque l’on dit que la France n’a plus les moyens d’assimiler les migrants débarquant sur son territoire (du fait d’un afflux trop important), on veut donc dire par là qu’elle n’a plus les moyens de les assimiler tous. Pour assimiler mieux il faut accueillir moins.
Idéalisme contre utopie
Les auteurs du dernier dossier d’Éléments auront beau jeu, disais-je, de railler mon « idéalisme » assimilateur, qu’ils associeront à mon passé de gauche et à mon républicanisme. Soit. Mais cet idéalisme-là, à l’heure actuelle, me semble bien moins utopiste que l’idée de remigration, laquelle me paraît inconcevable en dehors d’un processus révolutionnaire. Dans la Ve République telle qu’elle existe, sans appel direct au peuple (démocratie référendaire) et sans affranchissement de l’Union européenne, inverser les flux migratoires n’est pas de l’ordre du faisable ; et l’éventuelle victoire aux élections présidentielles d’un parti patriote n’y changera rien car cette impossibilité-là est pour ainsi dire structurelle. Alors, bien sûr, on ne peut jamais exclure l’hypothèse d’une révolution – mais les révolutions, l’histoire nous l’a appris, font précisément partie des changements de cap qui ne se prévoient pas.
D’ici là, la résolution de la crise migratoire ne saurait se faire que dans le cadre prévu par la loi. Et si la loi, aussi imparfaite soit-elle, commençait par être appliquée avec la rigueur nécessaire, ce serait déjà un pas en avant important ! Je pense notamment, en disant cela, à la situation de tous ces OQTF (« obligation de quitter le territoire français ») au casier judiciaire bien garni qui continuent d’errer impunément en France alors que leur statut est justement censé appeler une expulsion. Cette « remigration »-là, déjà, légale et applicable au cas par cas, devrait être mise en œuvre.
S’il importe d’expulser tous les fauteurs de troubles ainsi que le permet la loi, il importe également de réactiver une vraie politique d’assimilation en assainissant ses conditions de faisabilité, tant en termes de nombre que d’aspects logistiques et d’état d’esprit (ce dernier point, loin d’être un détail, touche au « civilisationnel »). « L’assimilation, rappelait Alain de Benoist, implique qu’il y ait une volonté d’assimiler du côté du pouvoir en place et un désir d’être assimilé du côté des nouveaux arrivants. Or, il n’y a plus ni l’une ni l’autre. » [6] Et de rappeler que Macron lui-même avait déclaré qu’il avait officiellement renoncé à tout projet assimilateur à l’égard des communautés issues de l’immigration. Le président peut compter, dans sa grande démission, sur son « opposition » de gauche, puisque Mélenchon ne dit pas autre chose : « L’assimilation ça n’existe pas, ce qui existe c’est la créolisation. Et on passe par des étapes. »[7]
Opposer à ces fossoyeurs de la nation des idées que leur caractère excessif rend utopiques et inapplicables, c’est leur remettre la victoire avant même d’avoir livré la bataille. La revue Éléments, comme lieu privilégié de débat d’idées et comme laboratoire intellectuel, est tout à fait légitimée à engager une réflexion sur ce thème, très théorique, de la remigration. Mais pour ce qui est de la pratique, il faut en priorité « franciser » tout ce qui est francisable, séparer le bon grain de l’ivraie, et lutter pied à pied contre ceux qui cherchent à subvertir le modèle républicain par celui du communautarisme à l’anglo-saxonne – dont l’échec évident se manifeste chaque jour dans la violence, le racisme et la dissolution sociale.
Ne pas mener ce combat, c’est s’exposer à subir à terme le même sort que l’Angleterre.
[1] Bérénice Levet, Le Crépuscule des idoles progressistes, Stock, 2017, p.214
[2] Ibid, p.219
[3] Jean Alcoba, Xénocratie, compte d’auteur, 2018, p.199
[4] Jean-Louis Harouel, Les Droits de l’homme contre le peuple, Desclée de Brouwer, 2016, p.107
[5] Pierre Brochand, entretien, Le Figaro Magazine, 7 juillet 2023
[6] Alain de Benoist, entretien, Boulevard Voltaire, 14 mars 2021
[7] Jean-Luc Mélenchon, débat avec Éric Zemmour, BFM TV, 23 septembre 2021



