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Quand les stars du porno s’enferment dans leur « safe space »

Mon article de fond sur la pornographie interraciale (1) dans le dernier numéro d’"Éléments" a été apprécié très diversement, comme je m’y attendais. Si certains de nos lecteurs ont goûté le ton de cette petite enquête, d’autres se sont demandé si le sujet, au-delà de son parfum de scandale, présentait un véritable intérêt, quand d’autres encore ont pu me reprocher de ne pas vraiment prendre position et d’avoir préféré la perspective de l’analyse à celle de l’article engagé. J’ai eu l’occasion d’expliquer le sens de ma démarche dans cet entretien paru il y a quelques semaines sur le site (2).
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À la suite de certains échanges avec nos lecteurs, j’ai voulu prolonger cette réflexion et essayer de savoir si cette mise en scène de la race dans le cinéma pornographique pouvait, à l’occasion, prendre une coloration plus politique. Ne sachant pas trop où commencer mes recherches, j’ai eu l’idée de recourir à un mot-clé viral, celui qui depuis plus de deux ans semble symboliser les luttes de la communauté noire (luttes anti-racistes ou racialistes selon les usages qui en sont fait), aux États-Unis et par extension dans le monde : Black Lives Matter.

J’ai donc voulu savoir si les acteurs, actrices, réalisateurs ou producteurs pornographiques avaient pris position sur cette question qui a fortement divisé (et divise encore) l’opinion publique américaine. Avant de faire une recherche de fond j’ai commencé par jeter un œil sur Twitter, les stars du X y ayant souvent des comptes actifs, par le biais desquels elles entretiennent leur public de diverses choses. Après avoir dégotté quelques tweets en rapport avec notre affaire j’ai vite oublié le sujet initial de ma recherche pour fixer mon attention sur un autre point, tellement prégnant, présent dans un tel nombre d’occurrences, qu’il ne pouvait pas ne pas retenir mon attention.

Première observation : la plupart des acteurs du milieu pornographique (acteurs pris au sens large du terme : personnes exerçant une activité dans ce milieu) parlent très peu de politique sur Twitter, voire pas du tout. Ils sont avant tout les agents d’un business désireux de conquérir le marché le plus large et le public le plus éclectique possibles, et non pas les représentants d’un « art » militant, encore moins d’une idée. C’est justement ce que leur reprochent parfois ceux de leurs confrères qui, eux, s’engagent davantage. Mais attention, lorsqu’on parle d’engagement, il n’y a bien sûr qu’un camp pour lequel il soit possible de prendre parti : le camp du Bien. Celles et ceux qui, dans ce milieu, prennent parti, le font, évidemment et sans discussion possible, en faveur du mouvement Black Lives Matter. On peut imaginer sans peine que prendre le parti inverse s’apparenterait à un suicide professionnel pur et simple.

Comme je l’expliquais dans mon article « La querelle du X interracial », cela fait plusieurs générations que l’industrie pornographique semble pencher plutôt à droite, ce qui ne nous étonnera pas outre mesure dans un secteur d’activités caractérisé par le principe de marchandisation et la recherche à tout prix de productivité et de profit (encore que la gauche n’ait plus beaucoup de leçons à recevoir en matière de management capitaliste – mais c’est une autre histoire). De nombreux témoignages et analyses paraissent attester, aujourd’hui encore, de cette composante droitière du milieu, et pas seulement sur le plan économique. Il est souvent question, çà et là, d’actrices et d’acteurs aux sympathies plutôt républicaines (au sens états-unien) dont on peut imaginer qu’ils sont loin d’adhérer à toutes les implications du mouvement Black Lives Matter – lequel, rappelons-le, ne se contente pas de dénoncer le racisme subi par la communauté noire (ce qui serait en soi légitime) mais tend à justifier une lecture racialiste du monde et a davantage contribué depuis deux ans à attiser les tensions inter-ethniques qu’à les apaiser. Or que disent aujourd’hui ces acteurs-là ? Rien, ils se taisent et laissent la parole aux autres, ceux qui ont choisi le bon camp, le camp validé par les médias et par la présidence Biden. Par défaut, c’est donc sur ceux-là que s’est portée mon attention.

J’ai sélectionné pour vous six tweets, respectivement écrits par quatre hardeuses (Abella Danger, Kira Noir, Adriana Maya et Scarlit Scandal) et un hardeur (Troy Francisco). Plusieurs d’entre eux collaborent, régulièrement ou épisodiquement, au site Blacked créé par le cinéaste français Greg Lansky et dont j’ai parlé plus en détail dans mon article dans Éléments. Ce sont donc des figures familières non seulement du X mais du créneau de l’interracial.

Ce qui me frappe dans toutes ces publications, ce n’est pas tant l’option politique choisie que la manière de l’affirmer et de la défendre. De toute évidence, aux yeux de ces hardeurs, ne pas prendre parti en faveur de Black Lives Matter, ce n’est même plus une opinion, c’est quasiment déjà un délit, ou du moins une terrible faute de goût. Afin de nous montrer qu’ils ne font pas ce qu’ils font uniquement pour l’argent, ils insistent bien sur le fait qu’ils sont prêts, sans regret, à réduire leur fanbase, et donc potentiellement à perdre des consommateurs, si ceux-ci ne font pas les mêmes choix politiques qu’eux. Si vous n’êtes pas sur leur ligne, alors considérez que la discussion est close : ce qui, sur les réseaux sociaux, se traduit par ce qu’on pourrait appeler la « désamification » (hasardeuse traduction de l’anglais unfriended).

Qui est ici l’ennemi visé ? Il peut avoir plusieurs visages. Dans les cas les plus extrêmes et les plus marginaux il peut s’agir du raciste anti-noir, du suprémaciste blanc. Seulement je doute fort que les membres du Ku Klux Klan soient de gros consommateurs de X interracial et puissent prendre du plaisir à suivre des stars de Blacked sur les réseaux sociaux… Non, les personnes visées par ces tweets appartiennent majoritairement à deux catégories : les blancs consommateurs de pornographie refusant d’apporter leur soutien aux manifestations de la communauté noire, et les blancs impliqués dans l’industrie pornographique (les hardeuses et les hardeurs) faisant preuve de la même frilosité et/ou refusant, pour une raison ou pour une autre, de jouer dans des films « interraciaux ». Cas de figure qui semble assez fréquent si on en croit le nombre de hardeuses qui, lorsqu’un producteur leur demande de tourner avec un partenaire noir, refusent ou demandent en compensation à ce qu’on augmente leur cachet…

Dans son tweet, c’est visiblement à son public que s’adresse Abella Danger. Elle demande à ceux de ses « admirateurs » qui ne soutiennent pas le mouvement de ne plus la suivre (please unfollow me), c’est-à-dire de se désabonner de son compte, et même, histoire de couper tous les ponts avec elle, de la « bloquer » sur le réseau (please block me). Elle a beau y mettre les formes et aligner les please, on sent bien que l’heure n’est plus à l’échange courtois d’arguments entre gens partageant des vues différentes mais à une césure nette et irrémédiable entre le Bien et le Mal.

Même son de cloche du côté de Scarlit Scandal. La fin de son tweet ne laisse aucune ambiguïté : « Si vous avez quelque chose de négatif à dire à propos de ça, sachez que votre point de vue est invalidé et que vous pouvez arrêter de me suivre. » C’est ainsi, les barricades n’ont que deux côtés et les safe spaces doivent rester hermétiques ! Fermez bien les sas, attention aux courant d’air !

D’autres hardeuses préfèrent s’en prendre à leurs confrères et consœurs, leur reprochant leur silence sur le bon vieux mode « qui n’est pas avec nous est contre nous ». C’est le cas de Kira Noir. « Si vous avez un problème avec ces manifestations et que vous êtes dans le porno, bloquez-moi » écrit-elle. Mais cette fois, le blocage ne doit pas être limité au monde numérique – ce serait trop facile ! – il doit s’appliquer aussi dans la vraie vie, c’est pourquoi elle précise : « Et ne venez pas me parler en public ! » C’est noté.

Vitupérant ensuite contre celles de ses collègues qui renâclent à tourner avec des partenaires noirs, elle déclare : « Si vous demandez un tarif plus élevé pour tourner de l’interracial [IR], alors bloquez-moi dès maintenant avec votre stupide chatte raciste et rance » (sic !). Un peu vulgaire ? Non : quand on est du côté des justes, tout est légitimé d’office puisque c’est pour la bonne cause.

C’est aussi l’avis du hardeur Troy Francisco qui, s’adressant à ces mêmes consœurs, leur dit : « Si vous avez déjà accepté un tarif interracial [c’est-à-dire un cachet plus élevé que la normale sous prétexte de devoir tourner avec un acteur noir], gardez cette même énergie et bloquez-moi. » Il semblerait qu’entre ces deux polarités que sont d’une part la sodomie et d’autre part le fait de changer de trottoir pour éviter quelqu’un, il ne saurait exister, en matière de familiarité ou d’intimité, de juste milieu.

Et puis il y a celles qui brassent large et, d’un grand coup de faux, entreprennent de rompre avec tout le monde : pornocrates, pornographes, pornophages, amis, amants… Adriana Maya ne fait pas les choses à moitié : « Si vous êtes silencieux, vous n’êtes pas mon allié et je ne peux pas continuer plus longtemps à avoir avec vous une relation personnelle ou professionnelle. » Dans le genre tout ou rien, elle se pose un peu là.

A l’heure où on nous somme de chanter les louanges de la non-binarité, la pensée, elle, se fait de plus en plus binaire. A mesure qu’elle se rétrécit et se fait plus manichéenne, elle se ferme aux objections, à la contradiction, à la possibilité même du dialogue et de l’échange d’arguments. De toutes façons on n’argumente plus : on moralise, on condamne, on sépare net le bon grain de l’ivraie. Alors forcément on excommunie, on ostracise, on purge. D’où ces mots qui reviennent encore et encore, toujours les mêmes, comme une litanie autistique : unfollow me, block me, don’t  fucking talk to me… Un registre qui nous en dit long à la fois sur la manière dont certains envisagent l’usage des réseaux sociaux mais aussi, inévitablement, sur la manière dont ils envisagent la vie en société. Une vie communautarisée, cloisonnée, imperméable à toute altérité. C’est précisément ce qu’on appelle la cancel culture : on « annule » l’autre en ligne en attendant que les conditions historiques soient réunies pour nous permettre de l’annuler pour de vrai…

Au fond, il m’importe assez peu que ces figures du milieu du X soient favorables ou hostiles au mouvement Black Lives Matter. Chacun est libre de ses opinions – ou devrait l’être, car on voit en parcourant ces quelques tweets (qui ne sont qu’un bref échantillonnage de ce qu’on trouve sur les réseaux sociaux) que c’est, dans les faits, loin d’être le cas. On aurait pu parler d’un tout autre sujet que celui du racisme ou celui de la pornographie : ce n’est ici qu’un exemple, peut-être même un prétexte. La majorité des hardeuses et hardeurs que j’ai cités dans cet article ont moins de trente ans. Est-il possible que pour une partie de cette génération la culture du débat apparaisse comme le vestige d’un passé révolu ? A mesure que les peuples occidentaux se déchirent autour de questions de société et que les antagonismes se radicalisent (à la grande satisfaction des élites qui n’en demandaient pas tant), on voit progresser et se banaliser des signes d’intolérance qui, peut-être, auraient passé il y a dix ou vingt ans pour des marques de grossièreté, de barbarie ou de « fascisation ». Aujourd’hui cette intolérance est normalisée, elle n’apparaît plus comme un problème mais comme un mode ordinaire d’interaction sociale. Non seulement elle n’a pas honte d’elle-même mais elle se pose comme un marqueur d’intégrité morale, comme le garant d’une forme de pureté idéologique. Lorsqu’on s’engage sur cette voie-là, premier pas vers la légitimation des logiques totalitaires en embuscade, on peut s’attendre au pire pour la suite…

[1] « La pornographie interraciale » Éléments 191
[2] Entretien avec David L’Épée

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