Dans Le Temps des tribus (1988), Michel Maffesoli décrivait le retour d’appartenances modestes, affectives et choisies au sein même des sociétés individualistes. Il ne prédisait pas la résurrection des communautés anciennes. Il observait plutôt que l’individu moderne, une fois libéré des cadres traditionnels, ne restait pas seul : il se regroupait autour de goûts, de rites, d’ambiances et de signes de reconnaissance.
Cette intuition aide à comprendre l’émergence d’une culture outdoor encore sans nom assuré, mais déjà très visible. De Reykjavík à Vancouver, d’Édimbourg à Annecy, de Bergen à Wellington, une même sensibilité associe les vêtements techniques, la marche, les paysages froids, la musique folk ou « ambient », la cabane, le feu, le sauna, le café artisanal et une certaine méfiance envers la grande ville.
On pourrait parler d’une « tribu boréale ». Le mot ne désigne ni un peuple nouveau ni une idéologie constituée. Il sert à rapprocher des milieux qui se ressemblent parce qu’ils répondent au même malaise : fatigue de l’écran, du travail abstrait, de la consommation sans mémoire et d’une vie urbaine où les appartenances sont nombreuses mais rarement profondes.
Le succès de l’outdoor ne tient donc pas seulement au sport ou à la mode. Il promet du contact, de la saison, de la compétence et un petit groupe auquel on appartient sans devoir se soumettre à une institution totale. Cette promesse parle encore plus aux Millennials et à la Gen Z diplômée, mais elle s’appuie sur des traditions beaucoup plus anciennes : friluftsliv scandinave, wilderness nord-américaine, marche britannique, clubs alpins et tramping néo-zélandais.
Quand le paysage recueille ce que les Églises ne portent plus
Le phénomène apparaît avec une netteté particulière dans les sociétés où le christianisme reste visible dans les fêtes, les monuments et le vocabulaire moral, tout en cessant d’organiser la vie courante. En France, 51 % des 18-59 ans se déclaraient sans religion en 2019-2020. La proportion atteignait 51,1 % en Écosse en 2022, plus de la moitié de la population en Nouvelle-Zélande en 2023 et 52,1 % en Colombie-Britannique lors du recensement canadien de 2021. Ces chiffres éclairent toutefois le terrain sur lequel prospère une spiritualité immanente et du bien-être plus diffuse, sans clergé et sans dogme, mais non sans rites.
Le déplacement est facile à voir. Le trek reprend quelque chose du pèlerinage ; le refuge ou la cabane, de la retraite ; le froid volontaire, le bivouac et le jeûne numérique, de l’ascèse. Le lever du jour, le feu, le sauna ou la baignade hivernale deviennent des moments séparés du temps ordinaire. Quant au groupe de marche, il offre une proximité que la paroisse ou le syndicat procuraient autrefois de manière plus contraignante. Des recherches menées dans le nord de l’Europe autour de l’expression « la forêt est mon église » parlent justement d’une relocalisation de la transcendance : la quête n’a pas disparu, mais elle se porte sur le corps, le silence et le paysage.
Il serait pourtant faux d’y voir un simple retour au paganisme. La morale demeure largement postchrétienne. Elle conserve le souci de l’intériorité, la conversion personnelle et même une forme de culpabilité. Seulement, les objets ont changé. Le péché prend le visage du gaspillage, de l’artificialisation ou de l’empreinte carbone ; la conversion consiste à ralentir, réparer, acheter moins et « retrouver l’essentiel ». Le salut devient une vie plus saine, plus sobre et supposément mieux reliée au vivant. La nature n’est plus seulement la création qui renvoie à Dieu. Elle devient le lieu immédiat devant lequel l’individu éprouve sa petitesse et cherche une règle. Elle bénéficie de la place et du renforcement des sans religion ou « nones » comme majorité structurante des sociétés occidentales avec une accélération générationnelle.
Cette disposition s’enracine aussi dans une histoire longue. Le romantisme du XIXe siècle avait déjà fait de la montagne, de la forêt et des côtes des espaces de vérité intérieure. Au siècle suivant, les pays nordiques ont intégré la vie au grand air à l’école, aux loisirs et à la santé publique. La Grande-Bretagne a fait de la marche un droit civique. Le Canada et les États-Unis ont élevé le parc, le canoë et la frontière au rang de mythes nationaux ; la Nouvelle-Zélande a développé le tramping et son réseau de refuges. Les contre-cultures des années 1960 et 1970 ont ensuite repris les habits du pêcheur, du soldat ou du bûcheron pour contester la société industrielle. Depuis les années 2000, la popularisation de la revue National Geographic, les marques, le design japonais de l’UNIQLO, du Muji et des Studio Ghibli, Instagram et le tourisme ont rassemblé ces traditions dans un même décor mondial. Ce qui est nouveau n’est donc pas l’amour de la nature, mais le fait qu’il fournisse désormais une identité presque complète.
Une morale de la capacité devenue marché
La tribu se reconnaît d’abord à ses objets. La veste imperméable, la polaire, la laine mérinos, les chaussures de trail ou le sac technique doivent avoir l’air choisis pour leur utilité, y compris lorsqu’ils servent surtout à aller au bureau. Le prix élevé n’est pas nié ; il est justifié par la durée, la réparabilité et la précision du produit. On obtient ainsi une forme de luxe qui refuse le langage du luxe. Il ne dit pas : « je possède ». Il suggère : « je connais la matière, je sais choisir et je pourrais partir demain ». La même logique se retrouve dans l’intérieur en bois clair, le break Volvo ou Subaru, le vélo gravel, le café filtré, le pain au levain, la céramique et la photographie argentique.
Le corps recherché obéit au même idéal. Il n’a pas besoin d’être spectaculaire ; il doit être capable. Il faut pouvoir marcher longtemps, s’orienter, porter, réparer, grimper, secourir ou rester dehors lorsque la météo se dégrade. Cette valorisation de la capacité explique l’attrait pour le trail, l’escalade, le ski de randonnée, le surf, la nage froide ou les micro-aventures. L’inconfort reste cependant choisi, équipé et réversible. La dureté du monde est recherchée à condition de pouvoir rentrer le soir dans un logement chaud. Toute l’ambivalence de cette culture tient déjà dans ce « réensauvagement » soigneusement sécurisé.
Sa morale n’est jamais écrite, mais elle est assez stable : le réel résiste davantage dans la pluie et le relief que dans les discours, l’effort donne du poids à l’expérience, un objet bien fait est plus digne qu’un objet décoratif, le local rend le monde moins abstrait et un petit groupe fidèle vaut mieux qu’une institution impersonnelle.
Tolkien a offert à cette sensibilité une mythologie presque idéale. La Comté incarne le foyer mesuré, la Communauté, le petit groupe qui tient dans l’épreuve, les Ents, la dignité propre du vivant, Isengard, l’industrie qui transforme le monde en stock. Game of Thrones en donne une version plus sombre : le Nord, l’hiver, les maisons, les loups et la mémoire du territoire rappellent aux cours du Sud qu’il existe encore des réalités qu’aucune intrigue ne peut abolir. Les paysages d’Islande, d’Irlande du Nord et de Nouvelle-Zélande ont ensuite permis au tourisme de matérialiser ces mondes fictifs.
Le noyau social le plus visible se situe entre 18 et 44 ans. Les plus jeunes produisent les images, les playlists et les combinaisons de styles ; les trentenaires et les quadragénaires disposent davantage du revenu nécessaire aux voyages, au matériel et à l’installation dans des villes proches de la montagne ou de l’océan. Les ingénieurs, designers, développeurs, chercheurs, enseignants, médecins, consultants et entrepreneurs créatifs y sont surreprésentés.
Politiquement, cette unité esthétique masque de vraies divergences malgré une dépolitisation importante et une désaffiliation politique croissante. Dans les villes universitaires et technologiques, l’outdoor accompagne souvent un écologisme culturellement libéral. En Alberta ou dans le Mountain West américain, le même attachement à la nature peut aller avec la propriété, la chasse, la famille, l’autonomie et la défiance envers les réglementations fédérales. Ailleurs, notamment dans l’Ariège, les Cévennes, le Pays de Galles ou certaines parties de l’île du Sud néo-zélandaise, il rejoint la néoruralité, l’habitat léger et la décroissance. Ces milieux ne votent pas ensemble. Ils partagent plutôt une impatience envers le monde abstrait et le désir de retrouver des limites concrètes.
Le marché a très vite compris cette aspiration. Aux États-Unis, 175,8 millions de personnes, soit 57,3 % de la population âgée de six ans ou plus, déclaraient une activité outdoor en 2023. La croissance venait surtout de nouveaux pratiquants occasionnels. C’est précisément ce public qui achète la veste pour la porter chaque jour, voyage en Islande, réserve une cabane, choisit un appartement à Annecy ou Canmore et consomme films, applications et contenus spécialisés. La promesse de sortir du marché devient ainsi un marché en elle-même. On vante la sobriété, puis on accumule les objets durables. On recherche la solitude, puis on sature Banff, Reykjavík ou Chamonix. On célèbre les habitants, puis on rend leur logement plus cher.
Une même sensibilité, des trajectoires nationales différentes
En Amérique du Nord, la culture boréale progresse surtout par massification et par spécialisation régionale. La Nouvelle-Angleterre mêle universités, héritage protestant, maisons en bois et randonnée. Le Pacific Northwest associe forêt, technologie, café et écologie. Les Rocheuses canadiennes et américaines ajoutent le ski, l’imaginaire western et l’autonomie. Vancouver, Squamish et Whistler représentent la version éco-technologique et cosmopolite. Calgary, Canmore et Banff une variante plus automobile, entrepreneuriale et conservatrice. Des clubs, des marques et de véritables économies locales se consolident. Mais cette réussite se paie par la saturation touristique et par la difficulté croissante des travailleurs ordinaires à vivre dans les villes de montagne.
Dans les îles irlandaises et britanniques, auxquelles la Nouvelle-Zélande peut être rattachée par son héritage culturel, le phénomène prend une tonalité plus historique. Le paysage y porte encore la mémoire des langues, des Églises, des communautés rurales et des conflits d’accès à la terre. L’Écosse, le Lake District, le Pays de Galles, le Kerry ou le Donegal ne proposent pas seulement des activités. Ils offrent un récit de périphérie, de climat et de continuité. En Irlande, 55 % des personnes interrogées au printemps 2022 disaient passer davantage de temps dehors qu’avant la pandémie, et l’État a adopté une stratégie nationale de loisirs outdoor pour 2023-2027. La Nouvelle-Zélande possède déjà une infrastructure solide de sentiers et de refuges.
En Europe continentale hors Scandinavie, la diffusion suit un arc atlantique et alpin. La France reste un archipel plutôt qu’un ensemble unifié. Annecy, Grenoble, Chambéry et Chamonix concentrent les entreprises et les pratiquants les plus visibles. La Bretagne côtière développe une version maritime et anglo-britannique avec en arrière-plan le Grand Ouest. Le Pays basque et les Pyrénées mêlent montagne, surf et identité locale. Les Cévennes, l’Auvergne, le Jura et les Vosges accueillent des formes plus forestières ou néorurales. Autour, la Suisse dispose déjà d’une culture de la randonnée très installée : 57 % des résidents de 15 ans ou plus la pratiquent, sur un réseau de 65 000 kilomètres de chemins balisés. En Allemagne, le Wandermonitor 2024 relève une popularité toujours croissante de la marche, tandis que les campings ont enregistré 42,9 millions de nuitées en 2024, près de 20 % de plus qu’en 2019. Dans le nord de l’Italie, les Dolomites, le Trentin-Haut-Adige, la Lombardie alpine, le Piémont et la Vallée d’Aoste sortent progressivement d’un modèle centré sur le ski d’hiver pour vendre une montagne quatre saisons faite de marche, de vélo, de refuges et de gastronomie locale.
La Scandinavie se distingue de tous ces cas. Elle n’assiste pas à l’apparition d’une sous-culture structurée et structurante. Elle possède déjà la matrice institutionnelle dont les autres pays ne disposent qu’en fragments. En Norvège, 96,5 % des adultes avaient pratiqué au moins une activité de plein air en 2024 et 74,8 % avaient fait de la randonnée. Le friluftsliv est transmis par la famille, l’école, les associations, les refuges et l’accès public à la nature. Les Millennials et la Gen Z ne le créent pas. Ils le rendent plus sportif, plus esthétique, plus numérique et parfois plus coûteux. C’est aussi là que l’on voit le mieux ce que pourrait devenir ailleurs une culture boréale sortie du simple marché : une habitude collective, soutenue par des institutions et liée à une idée du bien commun.
La structuration communautaire reste pourtant incertaine. Les réseaux existent déjà : clubs de trail, associations de sentiers, refuges, festivals, écoles dehors, ateliers de réparation et projets de restauration écologique. Ils créent des rendez-vous, des souvenirs communs et parfois des obligations envers un lieu. Mais ils restent souvent plus faciles à quitter qu’une paroisse, un métier ou une famille. La tribalisation boréale peut donc évoluer de trois manières. Elle peut demeurer un marché élégant pour classes diplômées, avec ses destinations saturées et ses produits premium. Elle peut aussi devenir une culture de gardiens, lorsque le plaisir du paysage se transforme en responsabilité durable envers un sentier, une vallée ou une communauté locale. Ou les deux à la fois.
Une civilité boréale, une possible civilisation post-occidentale
La comparaison entre régions interdit de parler d’un mouvement unique. En Amérique du Nord, la culture boréale restera probablement expansive, marchande et politiquement divisée. Dans les îles irlandaises et britanniques, ainsi qu’en Nouvelle-Zélande, elle peut s’appuyer davantage sur la côte, le chemin, les langues et la mémoire locale. En Europe continentale, son avenir se joue dans un arc reliant l’ouest et les montagnes françaises à la Suisse, au sud de l’Allemagne et au nord de l’Italie. La Scandinavie, enfin, montre une version plus stable : le plein air y relève déjà de l’éducation, de la santé et de la vie civique.
Maffesoli avait raison sur un point essentiel : la modernité n’abolit pas le besoin d’appartenir. Elle le déplace vers des communautés plus souples, moins doctrinales et souvent organisées autour d’une sensibilité commune. La tribu boréale répond bien aux attentes du temps parce qu’elle offre ce qui manque à une culture occidentale fatiguée : une saison, un effort, un paysage, quelques gestes appris et un groupe assez proche pour compter. Elle ne constitue pourtant ni un peuple ni une contre-société. À ce stade, elle ressemble davantage à une civilité diffuse, reconnaissable de Vancouver à Bergen et d’Édimbourg à Annecy. Et elle semble répondre à un malaise post-moderne identifié depuis les Trente Glorieuses.
Son avenir dépendra moins de ses vêtements que de sa capacité à produire des fidélités. Si elle reste un décor fourni par les marques, elle vieillira comme les modes précédentes. Si elle fait vivre des refuges, des associations, des écoles en plein air, des ateliers de réparation et des projets de protection du milieu, elle pourra devenir une véritable néotribu : non pas le retour impossible aux anciennes communautés, mais une manière contemporaine de refaire du commun. Elle n’abolira pas la modernité. Elle tentera plus modestement de lui rendre des saisons, des limites et des lieux auxquels tenir.



