Cela pourrait relever d’un film d’espionnage. Mais les familiers des différentes méthodes employées par les services ne seront pas surpris. Lancé en 1951 par la CIA, le projet ARTICHOKE est un programme secret mis en place dans le contexte tendu de la guerre froide, à une époque où les responsables américains craignent le développement des techniques de « lavage de cerveau » par l’URSS et le Chine. Un programme visant ni plus ni moins à laver le cerveau d’individus et à les utiliser comme assassins involontaires, contre les propres dirigeants américains si besoin.
En janvier 1954, la CIA publie un rapport classifié révélant que les services de renseignement américains sélectionnent une cible pour les expériences Artichoke, souhaitant transformer un modeste fonctionnaire en assassin. A son insu évidemment. Si la note déclassifiée indique que la cible est un homme politique de haut rang dans un pays inconnu, elle ajoute également que cette technique peut être utilisée contre des fonctionnaires américains « si nécessaire. » Selon le document, la question essentielle du projet est posée : « Peut-on amener un individu d’origine [EXPURGÉ] à commettre un acte d’assassinat involontaire sous l’influence d’ARTICHOKE ? »
Un projet resté secret jusqu’en 1979, avant que les premiers documents sur le sujet commencent à remonter à la surface. Héritier direct du Project BLUEBIRD (1950) et précurseur du célèbre MK‑ULTRA, ARTICHOKE pose les bases du contrôle du comportement humain, notamment lors d’interrogatoires. Pour atteindre cet objectif, la CIA va expérimenter différentes méthodes de manipulation psychologique : hypnose, suggestion post-hypnotique, tentative d’effacement ou de modification de la mémoire, ainsi que l’usage de substances psychoactives comme le LSD, la mescaline, des stimulants et des sédatifs destinés à affaiblir la résistance des sujets ou à provoquer confusion et docilité. De nombreux dossiers ont été détruits dans les années 1970, laissant dans l’ombre l’étendue totale de la recherche et son degré d’avancement.
Bien que la note déclassifiée affirme que le projet Artichoke n’est qu’une simulation, elle mentionne tout de même les « applications futures » de ce programme de contrôle mental, mis en œuvre par la suite dans le cadre du programme MKUltra de la CIA.


Cachez-moi cette théorie du complot !
Cette déclassification ne pouvait que mettre en émoi les partisans des théories du complot selon lesquelles la CIA aurait joué un rôle dans des assassinats très médiatisés à travers le monde, notamment celui du président John F. Kennedy, neuf ans seulement après la rédaction de la note sur le projet Artichoke.
Si les milliers de pages des dossiers JFK rendus publics en 2025 ne prouvent pas cette théorie, elles montrent toutefois que l’un des principaux conseillers du président assassiné a bien demandé la dissolution de la CIA en 1961, la qualifiant d’ « État dans l’État ». En novembre dernier, le député républicain du Tennessee, Tim Burchett, a affirmé que les programmes de contrôle mental étaient toujours utilisés aujourd’hui et continuaient de transformer des citoyens américains en assassins potentiels. Il a notamment affirmé, sans preuve cela dit, que Thomas Crooks, jeune homme d’une vingtaine d’année ayant tenté d’assassiner Trump en juillet 2024, avait été manipulé psychologiquement en ligne à l’aide de techniques rappelant celles du programme MKUltra. Selon le membre du Congrès, Crooks aurait été « programmé » pour servir de bouc émissaire jetable, envoyant un avertissement selon lequel Trump et ses partisans étaient les cibles du soi-disant « État profond » – une description presque identique à celle donnée par Arthur Schlesinger, conseiller de JFK, en 1961.
« Ils ont programmé ce gamin. Vous avez un gamin qui a accès à des armes à feu ou qui possède des connaissances de base sur les armes à feu, il a été programmé », déclarait à l’époque Tim Burchett à l’influenceur conservateur Benny Johnson le 14 novembre 2025. Cette désignation de Crooks comme bouc émissaire jetable de la communauté du renseignement américaine ressemble, en effet, étrangement à ce que proposait le projet Artichoke en son temps.
« Après la tentative d’assassinat, il était prévu que le SUJET soit placé en détention par le gouvernement [SUPPRIMÉ] et ainsi « éliminé », explique le document.
Pour mener à bien ses opérations de la CIA, toujours selon les documents en question, les agents sélectionnés, âgés d’environ 35 ans, doivent avoir fait des études supérieures, parler couramment l’anglais, et bénéficier de bonnes relations dans les cercles sociaux et politiques du gouvernement étranger, non nommé bien sûr. Il s’agit ensuite de cibler un membre non identifié du gouvernement du pays étranger en question, à l’aide de drogues psychotropes. Les documents déclassifiés indiquent aussi que ces techniques peuvent être combinées à des pratiques d’isolement, de privation de sommeil ou de pression psychologique permettant de briser la volonté d’un individu. Bien que ces archives attestent clairement d’expérimentations réelles et parfois menées sans consentement, elles ne démontrent pas que les chercheurs aient réussi à mettre au point un véritable système de contrôle mental pleinement efficace. Au début des années 1950, le programme ARTICHOKE fut progressivement absorbé dans le projet MK-ULTRA, beaucoup plus vaste, qui poursuivra et étendra ces recherches sur la manipulation psychologique et l’usage de drogues dans les opérations de renseignement de la CIA à l’étranger.
Mais cela ne s’applique pas uniquement aux non américains. Les services de renseignement de l’oncle Sam ne se contentent pas d’élaborer des théories sur les moyens de cibler les dirigeants d’autres pays, car la note suggère que ce même tueur endoctriné peut être utilisé contre « un éminent homme politique [SUPPRIMÉ] ou, si nécessaire, contre un responsable américain ». Plusieurs rapports déclassifiés trouvés dans la base de données publique de la CIA révèlent l’utilisation d’expériences sur des drogues contrôlant l’esprit, qui auraient bien ciblé des citoyens américains pendant la guerre froide. Le document de quatre pages affirme que ce complot n’est qu’une « simulation », suggérant qu’il n’avait jamais été mis à exécution. Nous voilà rassurés…




