Thomas Piketty

Pourquoi tant d’inégalités ? La réponse de Guillaume Travers à Thomas Piketty

Les inégalités explosent, partout, à un rythme effréné. Les travaux de Thomas Piketty, mondialement connus, en analysent les raisons, mais à partir d’un postulat grossièrement erroné. Guillaume Travers, chroniqueur économique à Éléments, lui répond sans détour dans un opuscule magistral, "Pourquoi tant d’inégalités ?" Soirée de lancement à la Nouvelle Librairie le vendredi 14 février à partir de 18 h.
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ÉLÉMENTS. La « pikettymania » sévit partout depuis la parution du Capital au XXIe siècle. Comment expliquez-vous ce succès planétaire ? En quoi Piketty a-t-il raison et en quoi a-t-il tort ?

GUILLAUME TRAVERS : Les inégalités sont criantes dans le monde entier. Un petit nombre de très riches gagne immensément du fait de la mondialisation, tandis que la majorité voit sa qualité de vie se dégrader (quand bien même les revenus ne baissent pas nécessairement). Cela crée une demande forte pour des messages puissants et contestataires sur ce sujet. Piketty, qui travaille sur les inégalités depuis 20 ans, bénéficie de cette vague. Ses premiers travaux sur le sujet, résumés dans Le capital au XIXe siècle, consistaient simplement à mesurer la hausse des inégalités. Sur ce point, rien à redire. En revanche, dans Capital et idéologie, sorti il y a trois mois, il tente d’expliquer cette hausse des inégalités. Là, son raisonnement dérape et nous avons profusion de contresens. Tout d’abord, Piketty veut tout expliquer sous le seul prisme de l’inégalité. Prenons une question simple : pourquoi y a-t-il des frontières entre pays ? Notre réponse est, par exemple, que les frontières servent à matérialiser des différences entre peuples, des spécificités culturelles, des modes de vie différenciés, etc. « Pas du tout ! », répond Piketty. Pour lui, il s’agit simplement de créer des inégalités entre peuples. En d’autres termes : les frontières sont totalement arbitraires. Ce n’est là qu’un exemple, mais son livre regorge de tels contresens : selon lui, les inégalités entre pays sont principalement attribuables au pillage du monde par l’Europe, la division traditionnelle des sociétés européennes en trois fonctions n’est qu’un moyen d’instituer des inégalités, etc.

ÉLÉMENTS. Quelles sont les conditions historiques et philosophiques de la montée des inégalités ?

GUILLAUME TRAVERS : Pour comprendre sérieusement la question des inégalités, il faut remonter à son origine. Dans les sociétés traditionnelles, chacun a un statut au sein d’une communauté pensée de manière organique. L’argent est un déterminant totalement secondaire du statut social, fondé sur l’honneur, la maîtrise d’un savoir. Il y a des différences entre les hommes, mais pas d’inégalités au sens strict. La différence est subtile mais fondamentale : les différences sont qualitatives, alors que les inégalités sont quantitatives. Historiquement, ce qui fait naître la question des inégalités, c’est la dissolution progressive des sociétés d’ordres et l’expansion du domaine marchand. Avec la modernité, toutes les institutions et les distinctions qui échappaient à la loi de l’offre et de la demande y ont progressivement été soumises. Par exemple, l’homme n’a plus un « statut » de boucher ou de charpentier dans une corporation, qui lui garantit un certain revenu, la participation à certains événements communautaires, etc. Il n’est plus qu’une paire de bras comme les autres, qui a plus ou moins de valeur sur le marché. Ainsi, quand toutes les différences de qualités ont disparu, seules subsistent les différences de quantité (d’argent), c’est-à-dire les inégalités. En un sens, les inégalités sont le mal d’une société indifférenciée. Et le mal est d’autant plus grand que la taille des marchés est importante : la mondialisation a donc considérablement accru les inégalités. Les paires de bras du monde entier sont désormais en concurrence.

ÉLÉMENTS. Que préconisez-vous ?

GUILLAUME TRAVERS : Tout d’abord, puisque les inégalités sont une conséquence directe de l’expansion du domaine marchand, il est nécessaire de réduire ce domaine. Cela peut être fait de deux manières. Premièrement, en réduisant la taille géographique des marchés, donc en rétablissant des frontières, soit à un niveau national, mais même à un niveau bien inférieur : je suis partisan d’un « protectionnisme local » qui favorise les circuits très courts. Deuxièmement, en soustrayant complètement certains objets au marché. Il suffit de connaître un peu d’histoire pour trouver des idées : pendant la plus grande partie de l’histoire humaine, de nombreux biens n’étaient pas considérés comme de pures marchandises (la terre, le travail, etc.). Enfin, contre Piketty, je veux insister sur le fait que la question des inégalités n’épuise pas celle du mal-être contemporain. Avec la modernité, on a détruit quantité d’institutions non-marchandes qui jouaient un rôle fondamental, et qu’il serait vain de vouloir remplacer par de simples allocations. On ne remplace pas des fêtes populaires, des moments de convivialité dans un bar de village, simplement par des transferts d’argent public. Quand bien même nous serions égaux, nous serions toujours très malheureux dans un monde sans communautés vivantes. Nous ne sommes pas que des individus atomisés voués à dépenser des allocations : c’est ce que Piketty refuse de voir.

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