Lisant un roman policier d’Agatha Christie, donc de la littérature de la première moitié du XXe siècle, pas des âges barbares, je relève que tous les protagonistes, innocents et coupables, admettent comme une évidence l’axiome : tu as tué, tu finiras au bout d’une corde. Aujourd’hui, il en est encore ainsi dans les grands pays du « Sud global » mais ce n’est plus guère le cas dans le « Nord global ». Non seulement, la peine capitale y a été abolie1, mais l’abolition y est considérée comme un marqueur important du progrès de la civilisation. C’était le message de la « panthéonisation » de Robert Badinter. Les dévots de l’Union européenne se plaisent à souligner que son existence rend un « retour en arrière » impossible. Ils admettraient sans doute plus difficilement que ce point de vue implique une supériorité morale du monde blanc sur le reste de l’humanité.
Pourquoi la peine de mort est-elle un marqueur si puissant qu’en Europe la seule évocation de sa possibilité vous relègue illico dans les contrées infernales du « fascisme » ?
Rappelons d’abord que la mort violente n’est nulle part dans le règne animal, homo sapiens compris, une anomalie. Elle constitue une proportion sans doute assez stable du nombre de décès. C’est même, pour les espèces carnivores une condition de leur survie. La spécialité humaine, c’est le meurtre intraspécifique ainsi que l’interdit moral qui le limite.
Le XXe siècle, qui a connu ce grand progrès de l’abolition, a été marqué par une extension sans précédent de la tuerie. L’instauration de la mobilisation générale2, conjointe à la technicisation de l’armement, a permis les holocaustes des deux guerres mondiales. Les techniques industrielles de Frederick Taylor et Henry Ford, après avoir été appliquées à la « production de viande » des abattoirs de Chicago, furent bientôt transposées en Union Soviétique et dans l’empire nazi pour le parcage, l’exploitation et l’abattage des êtres humains3. Les massacres de civils n’étaient certes pas une nouveauté, mais la technique du bombardement aérien a permis leur extension massive. En général, l’idéologisation des guerres à partir de 1914, ou plutôt de 1917, a rendu les compromis plus difficiles et a donc entraîné une aggravation des « bilans humains ». On peut aussi mentionner la banalisation de l’extinction de la vie dans le ventre des mères.
Les dizaines de millions de victimes mentionnées ici4, militaires mobilisés compris, ont été tuées sans avoir commis aucune faute délibérée méritant ce châtiment. Il est donc paradoxal que le siècle qui a vu un tel triomphe de l’instinct de mort se targue du grand progrès de l’interdiction de la mise à mort de quelques assassins. La société, nous a-t-on appris, démontrerait sa supériorité morale en appliquant strictement le Commandement « Tu ne tueras pas ». Mais comme aurait dit Mme Thatcher, ce n’est pas la société, ce sont les États qui décident. Aucun pays n’a jamais aboli la peine de mort par un vote populaire5. Au contraire, les cantons suisses l’ont rétablie en 1879 et, dans les États fédérés américains, les consultations qui ont eu lieu à ce sujet ont débouché sur le maintien. Il est donc difficile d’affirmer que l’abolition constitue un progrès moral des sociétés : elle a toujours été imposée par les élites au pouvoir. Le progressisme et la démocratie ne font pas nécessairement bon ménage.
Peine capitale et meurtre de masse
Considérer la peine capitale comme une transgression du sixième commandement, c’est oublier qu’elle est d’abord la réponse à un meurtre antérieur6. On se souvient du mot d’Alphonse Karr : « L’abolition de la peine de mort, je suis pour : que Messieurs les assassins commencent. » C’est confondre dans une même catégorie morale (méritant une même compassion), la victime du meurtre et son meurtrier. Ce qu’a fait le cinéaste Krzysztof Kieslowski dans le chapitre « Tu ne tueras point » de son Décalogue. En donnant à l’assassin le visage d’un beau jeune homme mal dans sa peau et à la victime les traits d’un chauffeur de taxi particulièrement antipathique, il suggérait que celui-ci n’était pas si innocent que ça.
Le vote en mars dernier par la Knesset d’une loi instaurant la peine capitale pour le meurtre de citoyens israéliens « dans l’intention de porter atteinte à l’existence d’Israel » a suscité l’indignation des milieux progressistes. Chez qui a un peu de mémoire historique, cette loi réveille le souvenir de l’usage abominable de la peine de mort par les Allemands contre les Résistances, par la France dans les conflits de décolonisation. Mais elle n’a pas encore été appliquée et ne le sera sans doute jamais puisqu’elle instaure une discrimination (elle exonère les crimes contre les Palestiniens) que la Cour suprême israélienne n’admettra pas. La loi Ben Gvir n’en est pas moins, pour les « antisionistes », la preuve de la dérive, voire de la nature fascisante de l’État d’Israël. (Pour mémoire, Israël se situe dans la même région que l’Iran, 2 159 pendaisons en 2025, et l’Arabie saoudite, 356 décapitations la même année).
Ce point de vue a bénéficié du renfort de M. Ben Gvir lui-même, avec sa mise en scène du champagne sabré dans les couloirs de la Knesset. Il a d’ailleurs renouvelé l’opération récemment avec la scène de l’humiliation des marins d’eau douce de la « flottille de Gaza ». Cette grosse ficelle du (vrai) fascisme consistant à radicaliser les oppositions par des images ou des formules provocatrices n’aurait pourtant pas aussi bien fonctionné si la peine de mort n’était en elle-même, par-delà toute considération statistique, morale ou historique, l’objet d’une horreur sacrée. La mise à mort judiciaire implique la solennité d’une sentence et la lenteur de l’attente de l’exécution, qui était pour Albert Camus le plus horrible des supplices7. Elle contraste en cela avec la banalité des tueries guerrières et même terroristes dont l’annonce glisse en général sur la sensibilité de l’opinion publique occidentale à la vitesse de l’eau sur les plumes du canard.
L’héritage de Caïn
« Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement », écrivait La Rochefoucauld il y a trois siècles. La contemplation de la mort est insupportable parce qu’elle réveille l’effroi de notre condition de mortels. Le meurtre invisible est ainsi moins pénible que la condamnation à mort en pleine lumière médiatique. C’était la fonction même de la religion de rendre supportable la perspective de notre mort. Notre époque a choisi de la dissimuler au regard, de s’éviter le vertige de la méditer8. L’abolition fait partie de ce mouvement : on ne tue plus le meurtrier, on l’enterre vivant. En 2006, dix détenus de la centrale ce Clairvaux, jugeant leurs conditions de détention inhumaines, ont écrit une lettre réclamant le rétablissement de la peine de mort pour eux-mêmes.
L’escamotage de la tuerie est toujours un prélude à son extension. À en croire François Hollande et d’autres auteurs plus diserts9, l’exécution extra-judiciaire est désormais un outil bien rôdé de notre sécurité extérieure. Simone Veil aurait préféré au procès de Klaus Barbie (qui a eu lieu en 1987, après l’abolition) une rapide piqûre dans l’avion qui l’amenait en France. Rien n’indique en 2026 que l’adoucissement des mœurs dont témoignerait l’abolition accompagne une diminution de la propension humaine à tuer son prochain. Un siècle après le « Plus jamais ça », de l’Ukraine à l’Afrique centrale en passant par le Proche-Orient, les cartels de la drogue et les campus américains, l’héritage de Caïn ne cesse de se perpétuer. D’importants personnages nous annoncent, et préparent, la guerre en Europe en 2030. Mais que les belles personnes se rassurent : on ne leur montrera les grands massacres de demain que sous la forme de bilans chiffrés.
1. Tous les pays d’europe, Russie comprise, ont aboli ou cessé d’appliquer la peine de mort, à l’exception de la Biélorussie. 27 des 50 Etats fédérés américains l’ont abolie ou ne la pratiquent plus.
2. La « levée en masse » est une invention de la Révolution française, mais elle n‘a pas été pratiquée au XIXe siècle au-delà des guerres napoléoniennes.
3. Pour une description précise de ce processus, voir Renaud Camus, La Dépossession ou du remplacimse global, La Nouvelle Librairie, 2022.
4. Rudolph Rummel, historien certes controversé, a estimé de façon assez vraisemblable à 170 millions de morts le bilan des guerres interétatiques et des répressions étatiques au XXe siècle. Death by government, New Bruswick, N.J. Transaction publishers,1995.
5. Le referendum irlandais de 2001 a inscrit dans la constitution une abolition déjà actée par une loi de 1990.
6. Son application à d’autres formes de crimes (trafic de drogue, fraude, etc) par certains pays n’est pas de l’ordre de la Justice mais d’une conception particulièrement brutale du maintien de l’ordre.
7. Cf Albert Camus, Réflexions sur la guillotine, NRF 1957, Gallimard Folioplus 1968. Ce point de vue est contredit par le père Bruckberger pour qui l’attente de l’exécution offre au condamné la possibilité de reconnaître la responsabilité de ses actes et de retrouver ainsi sa dignité d’homme. Raymond Léopold Bruckberger, Oui à la peine de mort, Plon 1985. Cet argument s’applique difficilement aux condamnations politiques, et le père Bruckberger, aumônier des FFI, a lui-même obtenu de nombreuses grâces du général de Gaulle en 1945.
8. Cf. Gilles Carasso, La solution biotechnologique, L’Atelier du roman , N° 99.
9. Gérard Davet et Fabrice Lhomme, « Un président ne devrait pas dire ça… », Les secrets d’un quinquennat, Points Seuil 2017 ;Vincent Nouzille, Les Tueurs de la République, Fayard 2015.



