Pourquoi la littérature ? Lisez Dandrieu

Le rédacteur en chef des pages Culture de Valeurs actuelles publie aux Éditions de L’Homme Nouveau, 21 portraits d’écrivains : La confrérie des intranquilles. Dévoreurs de livres, jetez-vous dessus – immodérément !
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Je connais Laurent Dandrieu depuis une quinzaine d’années, je le lis depuis bien plus longtemps, depuis le début des années 1990, quand, jeune-turc du royalisme, il écrivait dans la revue Réaction, dont il a dû être un des cofondateurs avec Frédéric Rouvillois, revue de très grande classe qui n’a eu qu’un défaut, celui de faire connaître le nom de Sébastien Lapaque. Tout le monde signait alors sous pseudonyme, sauf le Laclaque en question. Ce qui, on s’en doute, a été préjudiciable à la postérité du trimestriel.

Sourire en coin, pointe d’ironie dans la voix, Laurent Dandrieu dirige d’une plume de maître les pages Culture du magazine Valeurs actuelles. Concédons que le titre de l’hebdomadaire peut prêter à confusion : ces pages culturelles sont résolument inactuelles, comme le catholicisme intransigeant de l’auteur tempéré par un vieux fond maurrassien. C’est à ces qualités réunies qu’on doit l’indispensable Église et immigration, le grand malaise : le pape et le suicide de la civilisation européenne (Presses de la Renaissance, 2017).

Signes particuliers : Dandrieu est passionnément cinéphile, salle-obscuriste avec ferveur – et cravatophobe, du moins se plaît-on à l’imaginer ainsi à force de le voir porter des chemises éternellement entrouvertes, de loin en loin nouées par une écharpe. À part cela, c’est un papivore. Il ingère avec boulimie tout type de papiers imprimés. Être papivore, c’est plus qu’un régime alimentaire ; c’est un art de vivre.

Dieu le Père intranquille

La foi aurait pu nous éloigner l’un de l’autre. C’est un fait que, passée un certain seuil d’incandescence, elle a tendance à séparer le croyant de l’agnostique, quand bien même la foi du premier, amicale, emprunte un chemin chestertonien, et le scepticisme du second s’inscrit dans une filiation catholique. Sûrement en va-t-il ainsi de toutes les religions. La littérature en est une. La confrérie des intranquilles, vingt-et-un portraits en pied d’écrivains, de face et de profil, en témoigne, en dépit des protestations théologiques de l’auteur. Cela tombe bien : cette religion, c’est aussi la mienne.

C’est toujours une gageure de faire la critique d’un recueil de critiques. On va s’efforcer de la tenir. Placés sous le signe de Fernando Pessoa, auteur du Livre de l’intranquillité, les médaillons qu’épingle Dandrieu dans sa collection sont d’abord un acte de foi dans la littérature. Cette profession de foi a quelque chose aujourd’hui d’improbable. Face aux périls qui montent, à quoi bon lire ? Que peut la littérature ? Qu’endiguera-t-elle le moment venu ? Rien, sûrement. Mais sans elle, une part de nous, la plus belle, s’évanouirait dans les eaux glacées du calcul égoïste. C’est le conservatoire de la beauté du monde (ce qui fait de nous ses gardiens). Plus que tout, elle conforte le sentiment du vrai, du bien et du beau. À cet égard, rien de plus inexact que l’énoncé gidien, ressassé en boucle, qui veut qu’on ne fasse pas de bonne littérature avec de beaux sentiments. Oh, que si ! Il suffit de lire Dandrieu. La lecture, ce vice impuni, disait Valery Larbaud, si peu vice, si souvent puni par la vie.

Voici l’homme !

En bon catholique, Dandrieu cherche Dieu ; il le cherche dans la littérature, comme si le Livre se tenait nécessairement au seuil des livres. Hier peut-être, mais aujourd’hui ? La religion, pfuit ! Lisez Yoga, le dernier pensum d’Emmanuel Carrère, plus pâte à choux et étirements que jamais. Yoga : la religion des gens qui n’ont pas de religion, quelle qu’elle soit. Relaxation et dépression. Chute dans l’insignifiance. Au bout de vingt pages, on a l’impression de se noyer dans un pot de yaourt. Petit maître Yoda, va ! Escroc plaintif !

De ce point de vue, La confrérie des intranquilles est l’anti-Carrère. Dandrieu cherche dans la littérature ce que les Anciens y cherchaient : une cosmogonie, au singulier ou au pluriel, un ordre du monde, un Nomos. Quelque chose de plus grand que nous, de plus beau. Un modèle, parfois un anti-modèle. Un idéal. Une prière. D’où la récitation. Celui qui prie chante ; celui qui chante célèbre. Mais plus que Dieu, plus que le cosmos, le personnage central de la littérature c’est l’homme. La littérature inaugure l’âge de l’homme – Vladimir Dimitrijević, le fondateur des Éditions L’Âge d’Homme, en savait quelque chose. Or, on s’en éloigne aujourd’hui – et de l’homme et de la littérature. C’est en cela que la littérature nous est à la fois indispensable, et de plus en plus impensable. C’est pourtant elle que défend Dandrieu. C’est elle qu’il cherche dans Chateaubriand, au-delà des Mémoires d’outre-tombe ; c’est elle qu’il trouve dans les bleus à l’âme, une âme bien plus ébréchée qu’éméchée, de Francis Scott Fitzgerald sous le strass et les paillettes des Années folles. C’est elle qu’il dévoile derrière les clairs-obscurs de Chardonne, les accélérations foudroyantes de Morand, la polychromie de la palette barrésienne, derrière les facéties d’Alexandre Vialatte et les fantaisies de Jacques Perret, ou bien encore derrière le rêve portugais de Dominique de Roux chevauchant Gombrowicz et Clausewitz, ou les blessures de Jean Anouilh que seuls le théâtre et la comédie auront cicatrisées, ou bien encore dans la nuit laiteuse, féconde, de Julien Green. Là-bas, au loin, si loin, comme dit Raspail, magnifiquement croqué. Et d’autres encore, et d’inconnus. Dandrieu nous fait découvrir Henri-Michel Gautier, prématurément disparu, en 2000, ou encore Michel Bernard. Rappelle à notre bon souvenir Félicien Marceau et Guy Dupré, Hergé et Sempé.

Lisez Dandrieu, lisez les pages Culture de Valeurs actuelles qu’il dirige, les mieux tenues de la presse, vous y tomberez sur des papiers d’Olivier Maulin ou de Philippe Barthelet. Bruno de Cessole peut respirer, ceux qui lui ont succédé à la tête de Valeurs actuelles n’ont pas démérité.

Disponible à la Nouvelle Librairie
Laurent Dandrieu, La confrérie des intranquilles, 21 portraits en tout, éditions de L’Homme Nouveau, 204 p., 20 €.

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