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Pourquoi il fallait faire ce dossier sur les youtubeurs

Le dernier numéro d’Éléments n’aura laissé personne indifférent. L’espace commentaire du Facebook de la revue porte encore les stigmates des échanges – parfois musclés. Ça sent la poudre ! Le bombardement étant passé, il est temps de sonner le clairon de la charge et de repartir à l’offensive. Étant l’un des protagonistes de ce numéro « crime de lèse-majesté », Rodolphe Cart invoque un droit de réponse sur le choix et sur le traitement d’un tel sujet. Parole à la défense.

J’annonce d’emblée qu’il ne sera pas question de la pertinence du choix des différents youtubeurs. Comme disait Bertrand Blier dans le film Un Idiot à Paris (1967) : « Si vous avez des réclamations à faire, vous m’en faites une note écrite et je la fous au panier, et on en parle plus. On est bien d’accord ? »

« Ni rire, ni pleurer, ni haïr, mais comprendre »

Commençons par une provocation. Quelle est, selon vous, la personne qui exerce le plus d’influence sur la jeune génération entre Régis Debray et Papacito, entre Alain de Benoist et Julien Rochedy, entre Marcel Gauchet et Alain Soral ? Je vous le donne en mille : la deuxième réponse à chaque fois. Aussi, partons d’une définition simple de l’intellectuel : l’intellectuel est celui dont le projet consiste à atteindre l’esprit des gens afin d’exercer une influence sur le cours des choses. Si tous les influenceurs ne sont pas des intellectuels, tous les intellectuels sont des influenceurs – et cela au même titre que les youtubeurs.

Lorsque je préparais ce dossier, ce décalage m’a sauté aux yeux puisque je lisais en même temps un livre d’Édouard Drumont, Les Tréteaux du succès (1900), qui reprenait cet exercice de recensement des « influenceurs » de l’époque. Dans cette liste, on retrouvait Renan, Hugo, Zola, Bismarck ou encore le comte de Chambord, mais la majorité des personnalités de cet ouvrage étaient des écrivains.

J’en déduis que chaque époque a son propre type d’influenceur, son ingénierie particulière de la pensée. Mais aussi que la maîtrise d’une nouvelle technique de communication entraîne une modification des relations personnelles au monde, et que ce rapport, parfois élaboré sur des siècles de culture, peut s’effondrer en une génération par un changement de médiasphère. Or, aujourd’hui, force est de constater que nous vivons la fin du projet d’influence par l’écrit, par la réflexion, le débat et la délibération argumentée.

On peut me rétorquer que l’exemple précédent date d’une époque lointaine. À cette remarque, je réponds en évoquant le cas d’André Gide. En 1936, lorsque l’écrivain revient de son voyage de Russie, il s’écoule cent cinquante mille exemplaires de son petit livre, Retour d’U.R.S.S. (Gallimard). Encore plus près de nous, en 1960, France-Soir vend plus d’un million d’exemplaires grâce à Jean-Paul Sartre et sa série d’articles sur Cuba intitulée Ouragan sur le sucre.

Autre temps, autre technique

De nos jours, combien d’intellectuels peuvent se vanter de vendre au moins cinq mille livres par an ? Rochedy et Papacito, eux, le peuvent. Il faut reconnaître une chose : les mots ont perdu leur charge active et leur force d’entraînement au profit des images et des centaines de milliers de vues. Le message d’un intellectuel doit passer par un tout autre canal pour avoir de l’influence réelle. Régis Debray, dans un entretien sur France Inter1, ironise sur cette situation en disant qu’il déconseille à son fils de devenir écrivain pour lui préférer la vocation de cinéaste. « J’ai l’impression d’avoir fait, avec mes écrits, des ronds de fumée », soupire-t-il au micro de la radio.

Le narratif autour du meurtre de la jeune Lola est exemplaire sur ce changement du dispositif communicationnel. En effet, tout le monde sera d’accord pour admettre que l’« objet symbolique » de l’affaire Dreyfus est le « J’accuse » de Zola – long article composé en petits caractères, sans aucune illustration ni photo. Or, quand nous évoquerons dans quelques mois – ou années – le cas de cette jeune fille assassinée, le seul symbole qui nous viendra à l’esprit sera le dessin de Laurel (en illustration) la représentant et qui a valu à la dessinatrice d’être « lynchée » sur les réseaux sociaux. L’ensemble des articles de presse écrits sur le sujet seront jetés dans les oubliettes de l’histoire. Cela ne date pas d’hier, puisque nous avions un exemple similaire avec les attentats du World Trade Center. Quand nous nous remémorons cet événement, chacun visualise très bien les images des avions s’enfonçant dans les Tours jumelles. Mais combien se souviennent des grands intellectuels qui avaient écrit sur l’événement comme Jean Baudrillard, Philippe Murray et tant d’autres ?

Signe éclatant de la fin d’une époque, Régis Debray et Alain de Benoist ont sorti concomitamment deux livres aux titres très similaires : L’exil à domicile (Gallimard) pour le premier, L’exil intérieur (Krisis/La Nouvelle Librairie) pour le second. Ce hasard du choix du mot exil est révélateur, il exprime le pressentiment terrible d’une « espèce en voie de disparition ». Si Edgard Quinet avait déjà donné sa définition de l’exil2, nos deux intellectuels français nous donnent la leur : celle de ne pas coller avec son temps.

Une révolution sous nos yeux

L’homme est un animal médiologique. C’est-à-dire qu’il est un animal qui dépend largement, dans son activité intérieure, de ses conditions extérieures. Le but d’un tel article, au-delà de son aspect potache et léger, est de montrer l’importance de cette interaction technique-culture ; de faire remarquer que nos techniques de mémorisation, de transmission et d’organisation de nos pensées sont en train de subir un changement total – du moins pour la jeune génération. Il était aussi celui d’ouvrir un débat sur les rapports entre les « fonctions sociales supérieures » (religion, idéologie, art, politique) et leurs moyens et milieux de transmission à la fois dans le temps et l’espace.

Les temps ont changé, et l’ingénierie de la symbolique avec. Dans l’histoire du monde symbolique, il y a trois époques principales : la chose écrite (dialogue de Platon et des poètes, comme en fait état le Ion du même Platon), la chose imprimée (Renaissance, Réforme) et la chose vue. Cette époque de la chose vue est la nôtre. Toutes ces médiasphères se succèdent dans le temps, mais ne s’annulent pas, comme l’ont montré les travaux de la médiologie : leurs effets se cumulent, se corrigent ou se combinent. Chacune met en avant des valeurs, des figures, des principes, des temps et des lieux différents.

En démocratie, c’est l’opinion qui règne et qui gouverne. Or, l’opinion, ça se fabrique, et les fabriques d’opinion ne passent plus par les journaux, les revues, les bibliothèques ou les livres. Petit à petit, nous voyons donc tout un écosystème devenir secondaire – que Debray appelle la graphosphère – au profit d’un autre qu’est monde de la vidéosphère.

Gallo-romains contre Gallo-ricains

Nous ne connaissons, sur cette planète, aucune société sans musique et encore moins sans langage. Même la société la plus élémentaire, d’un point de vue économique ou politique, possède sa propre musique et langue. En revanche, beaucoup de sociétés ont survécu sans littérature écrite.

La littérature écrite est très rare dans ce monde, et l’oralité dépasse immensément la chose écrite. De l’Épopée de Gilgamesh à Stendhal, il y a seulement un clin d’œil dans l’histoire de l’humanité. La condition d’homme lettré est une chose fragile, non définie une fois pour toutes. Appartenir à la civilisation de l’écrit, c’est appartenir à une bande restreinte de l’humanité. C’est faire partie d’une haute partie de la civilisation largement européenne, slave et anglo-saxonne, avec des chapitres importants en Chine et au Japon. Mais pour le reste du monde, c’est l’univers de l’oralité qui est la forme naturelle et qui porte le souvenir, la mémoire.

Avec la révolution numérique, il n’est pas du tout certain que l’on va continuer à lire. Déjà les librairies ferment les unes après les autres, et, peut-être plus grave encore, nous voyons aussi la capacité de concentration des enfants s’amoindrir de plus en plus. Cela est dramatique, car comme le remarquait si justement le philosophe Alain : l’intelligence est une affaire de concentration.

En tant que Français, si nous voulons demeurer des Gallo-Romains et non devenir des Gallo-Ricains3, c’est cette tradition de l’écrit que nous devons absolument maintenir. Cette lutte pour la survie des humanités classiques est aussi importante à mener que les combats contre l’invasion migratoire, contre la destruction anthropologique des jeunes Français ou contre l’influence géopolitique de la Chine et des États-Unis.

S’il faut combattre le Grand Remplacement démographique et le Grand Déclassement économique, il ne faut surtout pas négliger Grand Changement anthropologique. Sur ce point, le philosophe Jean Vioulac disait : « Il y a plus de différence entre la vie quotidienne d’un homme d’aujourd’hui, vie urbaine et connectée, et celle d’un homme du XVIIIe siècle, vie rurale et locale, qu’entre la vie de celui-ci et celle d’un Romain de la République. » Pour demeurer des Européens, des Français et des hommes d’un certain type, il est nécessaire que nous nous intéressions à l’ensemble des problématiques qui nous concernent. Voilà pourquoi il était impératif de produire un tel dossier.

Notes

1. Vidéo sur YouTube : « Régis Debray : J’ai l’impression d’avoir fait, avec mes écrits, des ronds de fumée. »

2. « Le véritable exil n’est pas d’être arraché de son pays, c’est d’y vivre et de n’y plus rien trouver de ce qui le faisait aimer. »

3. Régis Debray, Civilisation : Comment nous sommes devenus américains, Folio essais, 2018.

Une réponse

  1. Le problème de la vidéo c’est qu’elle n’imprime pas ! C’est bien un problème de mémorisation comme vous le dites à plusieurs reprises. Si l’on change de média, est-ce que tous se valent pour autant ? Des millions de vues mais des contenus aussitôt oubliés. La lecture est au fond beaucoup plus active que le visionnage d’une vidéo. Il me semble que le jeu vidéo imprime un peu plus que la vidéo pour cette même raison. Se confronter à un texte, c’est activer son propre esprit critique ce qui, dans le champ de la réflexion, sera toujours nécessaire.

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