Pourquoi il est urgent de lire La bibliothèque du jeune Européen ?

"Il faut craindre l’homme d’un seul livre", disait saint Thomas d’Aquin. Le philosophe Alain de Benoist et l’économiste Guillaume Travers l’ont pris au mot. Avec le concours d’une quarantaine d’auteurs, ils nous offrent ce qui pourrait constituer une bibliothèque idéale : une sélection de 200 œuvres qui ont marqué l’histoire de la pensée de notre continent. L’Europe des idées qui donne une idée de l’Europe.
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ÉLÉMENTS : Qu’est-ce qui a présidé au choix de ces livres ? Un souci d’exhaustivité ? Un parti pris éditorial ? Si oui, lequel ? Qui retenir, qui exclure ?

ALAIN de BENOIST. Ce genre de livres, par définition, soulève toujours la même question : pourquoi celui-ci, pourquoi pas celui-là ? La réponse est assez simple. Nous avons évidemment procédé par sélections successives. Deux critères ont été retenus : l’importance objective de l’œuvre ou de l’auteur, mais aussi le jugement qu’on peut porter sur elle (et sur lui). Il n’était en effet pas question de viser l’exhaustivité ni de faire une histoire générale des idées comme il en existe déjà beaucoup. Notre démarche s’est voulue engagée : il s’agissait de faire connaître ou mieux connaître des auteurs qui, d’une façon ou d’une autre, ont apporté quelque chose à la conception du monde qui est la nôtre. Les titres retenus n’en représentent pas moins un vaste éventail de pensées qui s’inscrivent elles-mêmes dans différentes disciplines (de la philosophie à la science politique, de la physique théorique aux sciences de la vie), mais leur point commun est que, par tel ou tel aspect, ils peuvent contribuer à structurer cette conception du monde. Bien entendu, on aurait pu publier des notes de lecture purement critiques, mais cette démarche relève d’un autre projet. Pour ne citer que quelques exemples, nous n’avons pas retenu saint Augustin, ni Adam Smith, ni Descartes, ni Locke, ni Kant ni Benjamin Constant. Ce n’est pas un hasard.

ÉLÉMENTS : Le titre (La bibliothèque du jeune Européen) et le sous-titre (200 essais pour apprendre à penser) disent votre ambition. Qu’est-ce qui l’a nourrie ? L’urgence de transmettre aux jeunes générations le fil (in)interrompu d’une tradition ? La volonté de les doter d’une solide colonne vertébrale intellectuelle ? Autres ?

GUILLAUME TRAVERS. Il y a en effet une urgence de la transmission. À l’heure où l’on déboulonne des statues, nous en édifions ; ou, plus modestement, nous faisons vivre le nom et l’œuvre d’auteurs qui nous paraissent essentiels pour comprendre notre monde, notre histoire, notre identité. Sur ce plan, notre ouvrage me semble très équilibré, entre d’un côté des auteurs extrêmement connus, à défaut d’être toujours lus (Nietzsche, Heidegger, etc.), et de l’autre des auteurs que le lecteur découvrira peut-être pour la première fois. Ce volume est évidemment d’abord à destination des jeunes : quand on a vingt ans et que l’on s’intéresse aux idées, on se perd aisément dans ses lectures, on commence Hegel ou Marx sans n’y rien comprendre, et parfois on abandonne tout. Édifier sa pensée devient plus dur chaque année, au fur et à mesure que s’intensifient l’ahurissement médiatique et publicitaire, l’omniprésence des écrans, le règne de l’instant présent, le recul des facultés d’attention dans les jeunes générations, etc. Aux lecteurs de bonne volonté, nous offrons des chemins de lecture. Ce qui ne veut pas dire que l’ouvrage ne s’adresse qu’à des jeunes : quand on a ouvert Homère et Tolkien, Dumézil et Spengler, Klages, Barrès, Schmitt et tant d’autres, cela fournit les lectures d’une vie.

ÉLÉMENTS : Est-ce qu’on peut lire ces « 200 essais pour apprendre à penser » comme un prolongement  de l’un de vos derniers livres, Ce que penser veut dire, où vous brossiez le portrait d’une trentaine de penseurs qui ont compté pour vous ? Plus largement, qu’est-ce que penser veut dire ?

ALAIN de BENOIST. Le travail de la pensée contient toujours une part de réflexion ou de méditation, ce que beaucoup de nos contemporains ont oublié. J’aime bien distinguer « penser » et « penser à ». « Penser à » fait partie de la vie quotidienne : penser à un rendez-vous que l’on a le lendemain, penser à aller chercher les enfants à la sortie de l’école, etc. « Penser » tout court est tout autre chose : penser la nature, penser le temps, penser la guerre, penser la société, penser la finitude humaine. Inévitablement cela prend du temps, qui n’est pas toujours facile à trouver à l’époque de l’accélération généralisée et d’un désir d’immédiateté dans tout instant présent. Mais ce n’est pas du temps perdu. Dans la Bibliothèque du jeune Européen, nous avons voulu suggérer des pistes de lecture qui permettent, sans s’égarer inutilement, d’aller à l’essentiel en attendant d’approfondir. Les penseurs et les théoriciens que nous présentons ont tous quelque chose à nous dire. Ecoutons-les parler !

ÉLÉMENTS : Vous êtes économiste, mais vous restez très attaché à la pluridisciplinarité des savoirs. La spécialisation des savoirs ne menace-t-elle pas à terme la possibilité de penser ? Cette crainte vous a-t-elle guidé dans la sélection des livres ?

GUILLAUME TRAVERS. La pensée est évidemment menacée par l’hyperspécialisation. Penser, c’est être capable d’articuler de manière cohérente, fondée, une vision du monde couvrant un grand nombre de champs. Par exemple, un économiste qui juge tout fait social à partir de son seul effet sur le taux de croissance ou les cours de la bourse n’est pas un penseur. Il peut être un très bon technicien de la finance, mais il ne pense pas. Dans ce livre, nous avons voulu couvrir un nombre très large de disciplines, principalement les sciences sociales, mais en ouvrant également quelques pistes vers la biologie et les sciences physiques. Enfin, une dernière chose : si la spécialisation est en partie nécessaire dans le domaine scientifique, elle touche aussi le grand public, d’une manière subtile mais tout aussi regrettable. Dans un monde où, au moins pour les plus jeunes, le but quasi unique est l’intégration sur le marché du travail, le savoir n’est jugé que d’un point de vue instrumental, utilitaire. Restons dans le domaine économique : si je veux être courtier, à quoi bon lire autre chose que des ouvrages de bourse ? Ce type de raisonnement, dont nous sommes aujourd’hui imprégnés de manière systémique, appauvrit considérablement notre société. Nous espérons aussi susciter auprès de notre public des lectures inattendues !

ÉLÉMENTS : Vous publiez tous les deux beaucoup de livres. À travers cette bibliothèque, avez-vous voulu dresser, par-delà sa diversité, le portrait-robot de l’homme – du jeune homme – Européen ? À quoi ressemblerait-il ? Au bon Européen cher à Nietzsche ? À l’idéal de l’honnête homme cultivé par la culture classique ? Autres ?

ALAIN de BENOIST. Ce que nous avons surtout voulu rappeler, c’est qu’on ne peut pas faire l’économie d’une conception du monde. Dans l’existence, elle est l’équivalent d’une boussole. C’est elle qui nous permet de donner le meilleur de nous-mêmes et aussi de comprendre le moment historique que nous vivons. L’opposition que font certains entre les « intellos » et ceux qui se dédient à l’action n’a de ce point de vue pas beaucoup de sens. Elle n’a pas plus de sens que l’opposition du corps et de l’esprit. L’actualité abonde en urgences de toutes sortes, mais il n’y a que les esprits bornés ou paresseux (ce sont souvent les mêmes) qui en tirent argument pour ne pas chercher à se former eux-mêmes. L’homme a besoin d’interpréter le monde pour le comprendre, et il a besoin de cette « grille de lecture » pour se mettre en forme, pour atteindre son telos. L’Église, institution millénaire, a bien compris que les théologiens sont aussi nécessaires que les catéchistes, les missionnaires autant que les moines. Ne pas avoir de conception du monde, ne pas être idéologiquement structuré, revient à n’avoir que des motivations du moment et à toujours échouer sur le long terme. C’est d’autant vrai que nous vivons aujourd’hui dans une époque de transition : un monde s’efface, un autre est en train de naître. Le « bon Européen » de demain ne peut pas se dispenser de connaître les théoriciens et les penseurs des siècles dont il se veut l’héritier.

GUILLAUME TRAVERS. S’il est un type que je chéris particulièrement, c’est celui de l’homme complet. Il y a depuis fort longtemps des hommes qui ont consacré leur vie au travail des idées, de la pensée. Notre propos n’est évidemment pas de dire que tout le monde doit mener une vie guidée par le travail intellectuel. Mais l’erreur est de croire que l’on peut s’en passer complétement, en vertu d’une division du travail poussée à son terme le plus absurde : de même que ceux qui ne fabriquent pas leur pain font confiance au boulanger, ceux qui ne lisent pas, ne pensent pas, se reposeraient sur ceux qui le font. Ce serait réduire la pensée à un pur travail, à sa dimension matérielle, ce qu’elle ne peut pas être : elle participe aussi à la construction des identités individuelles et collectives. Permettez-moi d’illustrer ma réponse par un exemple personnel : quand j’étais enfant, il n’y a pas si longtemps que cela, mes grands-parents nous emmenaient chez certains de leurs amis qui avaient de belles bibliothèques. Dans un milieu rural, il n’était pas rare de trouver un « érudit local » dans les bourgs de quelque importance ; des gens qui avaient été médecins, pharmaciens, artisans, mais qui avaient cultivé des passions avec intensité, qui prenaient part à telle ou telle société savante ou association locale. Mon grand-père, qui a passé sa vie à vendre des lunettes comme opticien, a aussi été passionné d’archéologie, a participé à de nombreuses fouilles et fait des découvertes préhistoriques de quelque importance ! De telles personnalités n’avaient rien d’extraordinaire ; on en trouvait dans toutes les villes, dans de nombreux villages : des gens portés par un goût de l’excellence, quel que soit le domaine, des engagements pleins, durables, un enracinement et une sensibilité communautaire malgré des individualités parfois fortes.

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