Pour vivre heureux, vivons masqués

Assis à l’une des « terrasses éphémères » qui avaient fleuri boulevard Saint-Germain, Quentin était littéralement abasourdi… Après plusieurs minutes de réflexion, il peinait encore à croire à la réalité de ce qu’il avait vu, il n’en revenait toujours pas… En effet, avec un parfait naturel, le serveur du bar en charge de sa table était venu prendre sa commande en portant ostensiblement son masque médical au-dessous du nez… Était-ce de l’inconscience, de la provocation, une façon de marquer un soutien, au moins partiel, aux thèses criminelles de l’extrême droite complotiste ? Quoiqu’il en soit, Quentin était outré, quasiment hors de lui.
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Il avait tout d’abord pensé admonester le contrevenant mais ayant horreur tant du scandale que de la confrontation, il préféra se rabattre sur son téléphone portable qu’il saisit rageusement. En quelques clics, il se retrouva sur la page « Tripadvisor » de l’établissement auquel il attribua la note de 0/20 en ajoutant en commentaire qu’il ne comprenait pas qu’on laisse ouvert de pareils endroits où le personnel mettait sciemment en danger la santé et même la vie de leurs clients. Ne pouvant rester plus longtemps dans un lieu qui devait désormais être saturé de miasmes coronavirussiens, il régla les 3 euros de son café crème à l’aide sa carte bleue sans contact et s’échappa, la mine courroucée et le pas énergique.

L’homme, c’est le masque

Il descendait maintenant le boulevard Saint-Germain dans l’atmosphère moite de cette étrange fin de mois d’août sans touristes. Une absence dont il se félicitait bien sûr, au nom de la distanciation sociale, bien qu’elle ait entraîné sa mise en chômage partiel pour une durée indéterminée, lui qui travaillait depuis six ans comme assistant-community manager d’un groupe hôtelier désormais sans client.

Quentin accéléra encore davantage le pas car il était désormais mal à l’aise, pressé de rentrer chez lui, se sentant agressé par les quelques passants récalcitrants qui se promenaient encore à visage découvert et auxquels ils jetaient des regards noirs qu’il pensait d’une implacable intensité culpabilisatrice.

Arrivant à l’entrée du métro ligne 4, il se heurta à une bande de jeunes maghrébins qui squattait l’escalier et lui barrait le passage. Sans dire un mot, il tenta de se faufiler entre les survêtements Adidas et Tachini, mais marcha malencontreusement sur le bout de la Nike Air Jordan d’un des membres du groupe. Quentin se confondit bien évidemment immédiatement en excuses, mais celles-ci ne suffirent pas à calmer l’ire de l’outragé qui lui glaviota au visage en l’invitant à aller enculer une assez large partie des membres de sa famille proche et lointaine. Les faciès hilares et les téléphones en mode « enregistrement vidéo » entouraient désormais Quentin qui ne vit pas arriver la balayette qui le projeta au sol. Ce fut le signal de la curée, les coups de pieds se mettant à pleuvoir en tous sens, n’épargnant aucune partie de son corps. Recroquevillé sur lui-même, tentant de protéger son crâne, il était trop terrorisé pour ressentir la douleur alors que du sang commençait à ruisseler de ses arcades. C’est un énième coup porté à la tête qui mit fin au supplice en l’assommant lourdement.

Lorsque Quentin reprit connaissance, il discerna un uniforme bleu penché sur lui. Il se mit alors à balbutier, la bouche encombrée de salive sanglante : – J’avais mon masque, Monsieur l’agent ! J’avais mon masque ! Ce sont eux qui me l’ont arraché… »

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