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Politique et presse people : des liaisons vieilles comme le monde

Politique et presse people : des liaisons vieilles comme le monde

Jordan Bardella et la princesse Maria Carolina de Bourbon des deux-Siciles en une de Paris Match ? De quoi susciter le buzz et assurer de belles ventes pour cet hebdomadaire connu pour le poids de ses mots et le choc de ses photos. Mais après ?

Comme souvent, c’est Renaud Dely qui joue aux arbitres des élégances républicaines ; d’où ce billet entendu sur France Inter, ce 13 avril : « La communication à l’ancienne, voire franchement poussiéreuse de Jordan Bardella ». Puis, ce développement : « En affichant son idylle avec une héritière de la jet-set, Jordan Bardella cherche à humaniser son image et à renforcer sa stature présidentielle. Mais ce virage “people” entre en contradiction avec son discours anti-élites. » Grosso merdo, tout est dit. Malin au début et très couillon sur la fin.

Alors que tant d’observateurs s’inquiètent de la peopolisation des mœurs politiques, Renaud Dély rappelle cette évidence : tout cela ne date pas d’hier, d’où l’utilisation de l’adjectif « poussiéreuse ». L’histoire de France ne lui donne pas tort. La vie de nos rois de jadis, nonobstant leur dimension religieuse et la ligne directe qu’ils étaient censés entretenir avec le Tout-Puissant, appartenait aussi au peuple. Lequel guettait les grossesses de la reine, le va-et-vient des maîtresses, réelles ou présumées, dans la couche royale ; quant ce n’était pas les liaisons particulières de la souveraine, parfois données pour ecclésiastiques ou saphiques ; l’infortunée Marie-Antoinette en savait quelque chose.

Le général de Gaulle, autre créature de Paris Match

Puis, de la cause du peuple à celle du people, rien de bien neuf non plus sous le Soleil, même après la mort du roi éponyme. Le général de Gaulle, par exemple. Certes, tout le monde se dit aujourd’hui gaulliste. Autant l’homme fut souvent haï de son vivant, pas toujours pour de bonnes raisons, autant il est désormais révéré post-mortem, de Marine Le Pen à Jean-Luc Mélenchon, tout le personnel politique se revendiquant peu ou prou gaulliste. D’où ces mantras à répétition sur le thème voulant « qu’on n’aurait jamais vu ça du temps du Général » en termes de mélange des genres. Et bien si. En octobre 1954, alors que l’imam caché de Colombey-les-Deux-Églises n’est pas encore revenu aux affaires, il accueille dans sa propriété de La Boisserie, un reporter et un photographe du même Paris Match, Jean Farran et Jean Mangeot. Il est dit que ce dernier était compagnon de la Libération, ce qui a dû mettre de l’huile dans les rouages et éviter qu’il y ait un os dans la moulinette. En revanche, tout y est déjà, de ces reportages plus ou moins arrangés à l’occasion desquels les grands de ce monde permettent au bas peuple d’entrer dans leur intimité, entre chaussettes sales et boiseries millésimées. L’homme de l’Appel du 18 juin relit les épreuves de L’Appel, premier volume de ses Mémoires de guerre, tandis que tante Yvonne joue à la cousette.

De Pompidou à Macron…

Georges Pompidou, son vrai-faux dauphin, se fait ensuite photographier sur la plage, en compagnie d’un mannequin, Claude, son épouse. Avec Carla Bruni, Nicolas Sarkozy n’a donc rien inventé. Certes, le Général lui dit qu’il faut y aller mollo sur les vacances à Saint-Tropez en compagnie des Rich And Famous, mais la peopolisation du politique est déjà en route. À fond les ballons et pied au plancher, telle la Porsche qu’il gare dans la cour de Matignon, tout en en faisant crisser les gravillons, à la grande fureur gaullienne.

Valéry Giscard d’Estaing n’est pas en reste non plus, lui qui se prend pour une sorte de JFK à la française, à ce détail près qu’Anne-Aymone n’est pas exactement Jacqueline Bouvier. Nouvelle intrusion dans le foyer présidentiel, au coin du feu, là où VGE s’adresse aux Français, les yeux dans les yeux, tandis qu’Anne-Aymone est reléguée au rang de pot-de-fleur, près de la cheminée. François Mitterrand est évidemment plus sobre, mais sacrifie à son tour au rituel peopolistique. La séparation avec Danielle son épouse n’est plus à l’ordre du jour : à l’époque, un divorcé ne saurait franchir les portes de l’Élysée. Sa bigamie est après, tardivement, officialisée dans les colonnes de Paris Match. Ses autres maîtresses n’auront évidemment pas ces honneurs, sachant que dans sa vie, Tonton n’aura pas grimpé que la Roche de Solutré.

Jacques Chirac fait de même sur la couverture de cet hebdomadaire, en jeans et baskets (mais avec des chaussettes de ville, hérésie vestimentaire), les oreilles ceintes d’un walkman. C’est l’époque où Madonna lui jette sa culotte en pleine face, à l’occasion d’un concert donné au Parc de Sceaux, le 29 août 1987.

De Paris Match à Closer

Puis vient le temps de Nicolas Sarkozy, premier Président à divorcer en direct, et qui renoue avec la tradition du mannequinat plus haut évoquée, sachant « que c’est du sérieux », avec Carla. Plus boulevardier est le mandat de François Hollande, qui se fait gauler, non point par Paris Match, mais par Closer, alors qu’il emmène popaul rue du Cirque, à l’heure des croissants, de l’actrice Julie Gayet et de Ricoré, les amis du petit-déjeuner. Emmanuel Macron, adepte de la transgression poursuit dans la même veine en confiant à Mimi Marchand, papesse de la presse people, le soin de mettre en scène l’étrange couple qu’il forme avec Brigitte Trogneux. La tâche est rude, l’homme ayant globalement épousé maman. Un peu comme l’humoriste Pierre Palmade avec la chanteuse Véronique Sanson.

Si tout cela a beaucoup fait rire, ça a également passionné les foules ; même celle des électeurs.

Au tour de la famille Le Pen…

Il n’empêche que ce rituel de déballage demeure profondément ancré dans les esprits. Jean-Marie Le Pen y a toujours consenti sans rechigner. Même Marine Le Pen, pourtant rétive quant à tout intrusion quant à sa vie privée, consent à l’exercice, accordant un chaste bisou sur les lèvres de Louis Aliot à l’heure du petit-déjeuner, moment érotique décidément propice à faire vendre les magazines. Même un Éric Zemmour, pourtant pas le dernier à dénoncer la dictature médiatique, se laisse photographier, en slip et à torsepoil, en train de rouler un patin à Sarah Knafo, alors qu’ils sont tous deux bercés par la caresse des eaux de Méditerranée. Aujourd’hui, c’est au tour de Jordan Bardella de dévoiler un pan de son intimité, sacrifiant à la « communication poussiéreuse » stigmatisée par Renaud Dély. Car le président du Rassemblement national sait qu’il lui faut bien en passer par là, surtout quand des rumeurs persistantes font de lui un membre de la jaquette. Mais là où le même Dély Renaud voit court en parlant d’une « héritière de la jet-set », comme s’il s’agissait d’une vulgaire Paris Hilton, héritière des hôtels éponymes, c’est que Maria Carolina de Bourbon des deux-Siciles n’est pas tout à fait la première gisquette venue. Le sang des Bourbon, dont celui de Louis XIV, coule dans ses veines. Charles, son père, ayant aboli la loi de primogéniture en 2016, l’a adoubée pour un jour relever le gant de la maison des Bourbons. Élevée par douze précepteurs, la princesse parle couramment six langues et, malgré ses vingt-deux printemps, passe son temps dans les œuvres caritatives. Bref, elle tient son rang.

Après, cela peut-il nuire ou pas aux ambitions politiques de son jeune fiancé ? Renaud Dély dit que oui. Mais il est aussi possible que non. En effet, tout cela participe d’une ancestrale tradition littéraire européenne. Celle de la princesse qui tombe amoureuse du berger (l’inverse vaut aussi), ce qui a toujours fait rêver les classes populaires et même celles persuadées de se situer au-dessus de leurs voisins du dessous. Et, finalement, il est assez logique qu’une telle demoiselle puisse en pincer pour un gueux monté au sommet plutôt que de se laisser suborner par un bourgeois parvenu au seul mérite de sa naissance. Pour conclure et quels que soient les résultats de cette idylle, deux évidences s’imposent : les enfants de l’immigration et du cosmopolitisme ne sont pas fatalement les ennemis de notre vieille Europe. Et encore moins de notre vieille France.

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