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Dans le centre-ville, on affiche les portraits des civils ou des combattants tués par l'armée israélienne. Ici des combattants du SSNP (Syrian Social Nationalist Party).

Plongée dans la poudrière d’Orient

Depuis le Liban ravagé par l’escalade du conflit, Xavier Maire, responsable de mission pour l’association « Urgence Humanitaire », témoigne de la réalité quotidienne des populations prises en étau, entre bombardements incessants, violations du cessez-le-feu, déplacements massifs et guerre psychologique.

Alors qu’Israël, accompagné des États-Unis, lançait une offensive de grande ampleur contre l’Iran le 28 février, l’« axe de la résistance » a répondu à l’agression en tirant des missiles sur Israël et sur les nombreuses bases américaines présentes au Moyen-Orient. À ce jour, plus de 3 000 frappes ont été lancées par la coalition contre l’Iran. Malgré cette tempête de feu, Téhéran conserve une certaine capacité d’action. Les attaques/répliques restent constantes : les drones kamikazes « Shahed » frappent régulièrement des objectifs militaires de l’OTAN.

Avec l’assassinat du guide suprême iranien, Ali Khamenei, un nouveau seuil a été franchi dans la guerre qui oppose l’Iran et ses alliés à la coalition israélo-américaine. Les milices chiites en Irak ainsi que le Hezbollah ont répondu à cette exécution en lançant des opérations coordonnées contre des cibles israéliennes et américaines. Au Liban, cette guerre a en réalité commencé en octobre 2023, après la sanglante attaque du Hamas depuis la bande de Gaza contre les kibboutz israéliens. Par « solidarité » avec le peuple palestinien, des missiles ont alors été tirés par « l’axe de la résistance » contre Israël. Ce fut le début d’un nouveau et long conflit opposant le Hezbollah à l’État hébreu. Entre le 7 octobre 2023 et le 28 février 2026, plus de 8 000 frappes israéliennes ont été recensées par les autorités libanaises et l’ONU. Ces attaques ont fragilisé le Hezbollah en détruisant une partie de sa direction et de sa logistique. Beaucoup gardent en mémoire l’attaque des « bipeurs » piégés ainsi que le bombardement du quartier général de Hassan Nasrallah.

Violation du cessez-le-feu et volonté de terre brûlée

Entre le cessez-le-feu du 27 novembre 2024 et la reprise des combats en février 2026, on dénombre pas moins de 10 000 violations du cessez le feu de la part de l’armée israélienne. Ces violations ont été constatées par les autorités libanaises et les forces de l’ONU (FINUL) présentes le long de la frontière. Elles vont des bombardements aux incursions, en passant par les survols et l’occupation de portions du territoire libanais. Israël avait notamment lancé la construction d’un mur visible depuis le village chrétien de Yaroun, aujourd’hui occupé par Tsahal. Autre violation constatée : l’utilisation d’agents chimiques (glyphosate) pour détruire les cultures. Plusieurs témoignages ont été recueillis allant dans ce sens.

Israël a affirmé vouloir mettre en place une zone tampon allant de la frontière jusqu’au fleuve Litani. Ces déclarations sont perçues comme une forme de colonisation par les populations vivant dans le Sud-Liban. Après le cessez-le-feu, toute tentative de reconstruction des villages détruits, notamment à Yaroun, a été systématiquement prise pour cible : bombardement de maisons préfabriquées et tirs contre les bulldozers opérant le long de la frontière Dépourvu de défense antiaérienne, le Liban voit les drones survoler en permanence Beyrouth et le sud du pays. Les déplacements des cadres du Hezbollah sont devenus particulièrement difficiles. Les frappes sont aujourd’hui quasi quotidiennes. Chaque jour, chaque nuit, la vie est rythmée par les bombardements. Les Libanais vivent désormais le regard fixé sur leur téléphone, attendant les alertes émises par Israël ordonnant l’évacuation de tel ou tel quartier. En l’espace de quinze jours seulement, les chiffres sont dramatiques : près d’un million de personnes ont été déplacées. Elles viennent du Sud-Liban, de la vallée de la Bekaa et de la banlieue sud de Beyrouth, bastions chiites du pays. Depuis plus d’un an et demi, ces populations n’ont connu aucun répit. La guerre rythme désormais leur quotidien.

Les chrétiens pris dans la tourmente

Qu’en est-il des chrétiens sur place ? Beaucoup vivent dans l’angoisse de tout perdre : leurs maisons, leurs terres, leur histoire. Les Israéliens n’hésitent pas à contacter directement certaines familles par téléphone pour leur ordonner de partir, sous peine de bombardement. Ces familles se retrouvent aujourd’hui face à un choix impossible : abandonner leurs terres au risque de ne jamais les revoir, ou rester et risquer de mourir sous les bombes. La valise ou le cercueil. Dans cette crise, l’État libanais apparaît comme le grand absent. Sur près d’un million de déplacés, seulement 150 000 ont pu être accueillis dans des centres d’hébergement. Ce sont donc les partis politiques qui tentent de combler le vide laissé par l’État. Partout dans le pays, leurs partisans se mobilisent pour venir en aide aux déplacés. Les formations chrétiennes comme chiites organisent des distributions de repas et accueillent des familles dans des écoles, des gymnases ou des bâtiments publics. La force de ces partis réside dans leur réactivité face aux besoins de la population. C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles le Hezbollah parvient à maintenir la cohésion de ses troupes et le soutien de ses partisans. En organisant l’évacuation des civils et en prenant en charge les déplacés, le mouvement assure la fidélité de sa base, ce qui lui permet de durer et de perdurer. Israël l’a bien compris et n’hésite pas à frapper là où cela fait le plus mal : les finances. Banques et structures susceptibles de soutenir le Hezbollah sont régulièrement bombardées. Des immeubles entiers sont parfois détruits pour éliminer une seule cible. À ce jour, plus de 850 personnes ont été tuées dans ces bombardements et près de 2 000 blessées. Parmi les victimes figurent 31 secouristes, 13 médecins et un prêtre. Le père Pierre El-Raï a été tué le 9 mars par des tirs de l’armée israélienne alors qu’il portait secours à des familles chrétiennes prises sous le feu.

Aujourd’hui, trois villages chrétiens — Qlaia, Aïn Ebel et Rmeish — ont refusé d’être évacués. Leurs habitants préfèrent rester plutôt que de voir leurs maisons détruites ou occupées. Ces familles se retrouvent livrées à elles-mêmes. L’armée libanaise s’est retirée de la frontière dès les premiers avertissements israéliens ordonnant l’évacuation du Sud-Liban. Les Casques bleus de l’ONU, eux, restent principalement dans leurs bases. Leur action se limite à quelques sorties, à l’escorte de convois humanitaires et à la protection de civils lors de certaines évacuations. Plusieurs positions de l’ONU ont d’ailleurs été touchées par des tirs israéliens. Depuis 2023, une vingtaine de soldats de la force internationale ont été blessés.

Avertissement urgent aux habitants du sud du Liban

Les activités terroristes du Hezbollah contraignent Tsahal à recourir à la force. Tsahal n’a aucune intention de vous nuire.
Pour votre sécurité, vous devez évacuer vos domiciles immédiatement.
Quiconque se trouve à proximité de membres, d’installations ou d’équipements de combat du Hezbollah met sa vie en danger.
Toute maison utilisée par le Hezbollah à des fins militaires peut être une cible.
Aux habitants du sud du Liban : vous devez vous diriger immédiatement vers le nord du fleuve Litani. Pour votre sécurité, vous devez évacuer vos maisons sans délai et vous déplacer vers le nord, au-delà du fleuve Litani.
Attention, tout déplacement vers le sud pourrait mettre vos vies en danger.

Guerre psychologique

C’est une facette dont on parle peu mais qui influe quotidiennement sur le mental des Libanais. Le vrombissement permanent des drones rappelle à la population leur omniprésence dans le ciel — « Israel is watching you ». Des tracts ont également été largués sur certains quartiers du centre-ville, appelant la population à désarmer le Hezbollah avant qu’il ne soit trop tard. Ces mêmes tracts que personne n’ose toucher, par crainte qu’ils ne soient empoisonnés par un agent chimique. Une certaine psychose s’installe peu à peu. Les habitants de ces quartiers voient le danger et le mal partout. Les étrangers et les journalistes sont parfois perçus comme d’éventuels espions. Il est fortement déconseillé de se déplacer dans les quartiers mixtes sans fixeur local. Ainsi, alors qu’Israël annonçait le bombardement d’un immeuble dans le quartier de Zokak el-Blat, dans le centre-ville de Beyrouth, un Israélien aurait contacté directement le chef de la protection civile sur son téléphone personnel pour lui ordonner d’évacuer le quartier.

Colonisation

L’élimination du Hezbollah est la principale raison avancée par Israël pour justifier le lancement de ses attaques sur le Liban. Cependant, la réalité sur le terrain semble plus complexe. Certains observateurs évoquent une volonté d’envahir le sud du Liban afin d’y établir une zone tampon, avec, à terme, l’objectif d’annexer ces territoires. Un précédent souvent cité est celui de l’occupation du plateau du Golan en Syrie. Après la chute de Bachar al-Assad, Israël aurait saisi cette opportunité pour renforcer sa présence et étendre son influence dans la région.  Une telle stratégie permettait de contrôler un territoire plus vaste le long de la frontière libanaise et de mener des opérations depuis le sol syrien. Aujourd’hui, les populations qui n’ont pas souhaité évacuer leurs villages ou leurs villes se retrouvent isolées, notamment en raison de la destruction de nombreux ponts sur le fleuve Litani. Cette situation alimente l’idée d’une stratégie visant à couper les voies d’approvisionnement du Hezbollah, en vue de préparer une offensive finale, au détriment des civils restés sur place. Dans plusieurs communiqués, l’armée israélienne a annoncé considérer comme cibles tout véhicule, y compris camions et ambulances, circulant au sud du Litani. Des bombardements ont également touché des infrastructures médicales, faisant plusieurs victimes parmi le personnel soignant. L’ensemble de ces actions contribue à détériorer fortement les conditions de vie des populations civiles.

La France, quant à elle, tente de négocier un cessez-le-feu et s’est limitée pour l’heure à l’envoi de 60 tonnes d’aide humanitaire au Liban. Un renfort naval a été annoncé par le président Emmanuel Macron, avec l’envoi notamment du porte-avions Charles de Gaulle et de son escorte afin de prêter main-forte aux forces de l’OTAN et de sécuriser, tant bien que mal, les intérêts français dans la région. Concernant l’éventuel envoi de forces françaises supplémentaires au sein de la FINUL, rien n’a été annoncé pour le moment.

Pour l’heure, le conflit se résume essentiellement à des frappes aériennes et à des tirs de missiles. Quelques localités sont occupées par Tsahal, mais la grande offensive terrestre, elle, semble encore à venir.

© Photo : Xavier Maire – Dans le centre-ville, on affiche les portraits des civils ou des combattants tués par l’armée israélienne. Ici des combattants du SSNP (Syrian Social Nationalist Party).

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