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Le magazine des idées

Pierre-Guillaume de Roux, chevalier du Beau, paladin du Bien (Maj : Alain de Benoist)

Proche d’entre les proches de Pierre-Guillaume de Roux, c’est à notre éditorialiste et chroniqueur Olivier François qu’il revenait d’ouvrir la série d’hommages qu’Éléments va consacrer à Pierre-Guillaume de Roux, décédé brutalement le 11 février, à l’âge de 57 ans. Un témoignage personnel sur l’homme, que peu connaissait, et sur l’éditeur, l’un des derniers à pouvoir rivaliser avec les grandes figures éditoriales du XXe siècle.
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Depuis ce vendredi soir où Jacqueline de Roux m’a annoncé la mort de son fils, j’alterne entre la stupeur, l’incrédulité et les larmes, des larmes de frère. J’étais lié en effet depuis 2011 avec Pierre-Guillaume d’une amitié fraternelle, et j’emploie ce terme galvaudé de fraternel au sens le plus littéral, le plus profond. Pierre-Guillaume de Roux, je le dirai dans le prochain numéro d’Éléments, fut selon moi l’un des derniers éditeurs digne de ce nom, de la grande race, celle de Vladimir Dimitrijević et de Roland Laudenbach, deux hommes auxquels il ne cessait d’ailleurs d’avouer sa dette et de rendre hommage, deux hommes qui, avec son père, lui ont indiqué le chemin à suivre.

Mais ce qui me vient aujourd’hui immédiatement à l’esprit, quand je pense à Pierre-Guillaume, ce n’est pas un personnage public, mais celui avec qui, pendant dix ans, j’ai conversé presque quotidiennement… La littérature occupait une grande part de nos conversations et de nos rencontres, et jamais je ne l’ai surpris à évoquer un auteur ou une œuvre à la manière de ces gens-de-lettres, de ces professionnels de la profession pour qui cela est une matière à glose ou une occasion d’exhiber une culture, une érudition académique… Pierre-Guillaume, toujours, vibrait. Je me souviens par exemple de ces premiers mois de notre amitié où je lui avais dit avoir relu avec enthousiasme les romans d’Alejo Carpentier. Alors, je n’ai jamais vu un homme aussi fervent, aussi heureux de reprendre avec moi la lecture du grand Cubain ; et d’en saisir exactement l’importance, et de dire très justement la place essentielle que ce romancier tient dans l’aventure littéraire du XXsiècle. Tout était juste, précis mais plein de feux et de fulgurances dans les propos de Pierre-Guillaume… Le cinéma s’invitait aussi régulièrement dans nos entretiens : Fritz Lang, Gentleman Jim de l’immense Raoul Walsh avec ce demi-dieu d’Errol Flynn, les femmes dont Jean-Luc Godard sut capter la lumière au milieu des années 60, la grâce mélancolique de Maurice Ronet – si proche de celle de Pierre-Guillaume –, et ce monde d’avant qui est apparu une dernière fois dans les films d’un Claude Sautet ou d’un Pascal Thomas. Pierre-Guillaume avait quelque chose d’un enfant qui sait voir l’univers comme s’il venait d’être créé… C’est à cette qualité que l’on reconnaît les hommes du beau et du bien, disait Charles Péguy.

« On continue le combat ! »

Et la politique, le destin de notre civilisation européenne ? me demande un ami… Pierre-Guillaume n’était assurément pas un militant. Monarchiste de fidélité – nous avions le projet de nous recueillir ensemble sur la tombe de Charles X, un acte qu’aurait sans doute apprécié Jean Raspail –, gaulliste hétérodoxe et critique – il m’avait un jour confié se reconnaître dans la formule paradoxale de son ami Philippe Barthelet : « Je suis gaulliste tendance OAS ! » –, chrétien orthodoxe de foi, il vomissait le spectacle politique moderne et toutes les grotesques gesticulations de la classe parlementaire et républicaine. Il ne votait pas, mais Pierre-Guillaume pensait qu’il fallait poursuivre le combat pour, selon la belle formule consacrée, le vrai, le beau et le bien. Du reste, il concluait régulièrement nos conservations par ces simples mots : « On continue le combat ! » On le continuera, cher Pierre-Guillaume, et avec rage et obstination. Et l’on restera fidèle. Et nous serons, je l’espère, comme toi, des chevaliers du beau, du vrai et du bien.


Radio : Rencontre avec Pierre-Guillaume de Roux

« Éditeur du diable » ou « des extrêmes » selon les journalistes du Monde et du Point, Pierre-Guillaume de Roux occupait assurément une place singulière au sein de l’édition française.Il rejetait en effet les logiques mercantiles comme les sectarismes idéologiques, et seul lui importait le talent quand il s’agissait de publier et de défendre un auteur. La chose était assez rare pour être saluée. Dans cet entretien radiophonique avec Olivier François, Pierre-Guillaume de Roux évoquait ses admirations littéraires, sa conception exigeante du métier d’éditeur, et sa dette envers d’illustres « collègues » tels Vladimir Dimitrijevic, Roland Laudenbach, Christian Bourgois ou son père Dominique de Roux.

Émission du 31 janvier 2019 sur Radio Courtoisie : « Rencontre avec l’éditeur Pierre-Guillaume de Roux. »


Adieu à Pierre-Guillaume de Roux

Christopher Gérard, écrivain

Terrible nouvelle, à moi parvenue comme cela arrive de plus en plus souvent par le biais de la toile : Pierre-Guillaume de Roux, mon ami, mon éditeur, vient de mourir d’un cancer caché avec autant de soin que de courage à presque tout son entourage.

L’autre jour, je recevais encore l’un de ces services de presse qui illuminent ma journée, le livre d’un ami, Ludovic Maubreuil, autour du cinéaste Claude Sautet, empaqueté par son éditeur et dont l’étiquette portait son écriture.

À l’instar de son ami et parrain dans l’orthodoxie, Vladimir Dimitrijević, alias Dimitri, Pierre-Guillaume aura travaillé jusqu’au bout. Le premier est tombé sur la route, au volant de sa camionnette bourrée de livres ; le second, aux commandes de sa maison, avec droiture et courage. Comment, aujourd’hui, ne pas unir ces deux magnifiques figures dans pensées & prières ?

« Je souhaite qu’il soit Attila », écrivait un jeune père – et quel père, le comte Dominique de Roux, un vrai corsaire ! – le jour de la naissance de Pierre-Guillaume, son premier fils. Un demi-siècle et des poussières plus tard, Attila était désigné, si l’on en croit des gazettes, comme « l’éditeur des proscrits », voire comme « celui du diable ». À l’heure des gestionnaires et des curateurs, Pierre-Guillaume de Roux, actif dans l’édition depuis presque quarante ans, tour à tour à La Table ronde, chez Julliard et chez Critérion, aux Syrtes ou au Rocher, continuait d’incarner la figure solitaire du passeur, totalement dévoué à cet art austère, souvent délicat, dangereux parfois, de l’édition vécue comme un sacerdoce.

Il l’a payé cher : sa collaboratrice, une consœur, me rappelait hier à quel point, pour avoir osé publier un auteur considéré comme maléfique, il fut agoni d’injures et même menacé de mort, jour après jour. L’envie, la méchanceté, la rage idéologique ont sapé cet homme d’une folle intégrité qui n’aimait que la littérature en tant qu’expérience spirituelle et initiatique. Toutes nos conversations tournaient autour de ce thème – qu’est-ce qu’éditer ? Comment résister aux étouffoirs spirituels de notre temps ? – qu’il défendait avec une ferveur de jeune homme, mais sans naïveté aucune, car lucide était l’homme que je pleure aujourd’hui.

Face-à-face à un géant, en compagnie de Madame Mère

Il y a vingt ans, lors de son départ des Éditions des Syrtes, qu’il avait fondées et dont il fut exclu (un peu comme son père le fut de L’Herne), il expliquait à un confrère que son objectif était de « maintenir très haut la barre » et d’assurer le renouvellement et de « nouvelles échappées du génie français, issues des marges, des parages incontrôlables ». Tout Pierre-Guillaume, que j’appelais parfois Louis-Ferdinand, son autre prénom, est là, dans cette inflexible volonté de résister au fatal renoncement.

J’aimais chez Pierre-Guillaume qu’il incarnât une figure, fidèle aux rêves de l’enfant qui lisait Bloy et Shakespeare, entre deux missives de son père, occupé à éditer Pound ou Céline, quand il ne fomentait pas quelque révolution dans la brousse africaine.

J’aimais qu’il m’ait accueilli dans son capharnaüm de la rue de Richelieu par ces mots : « Vous êtes ici chez vous. » J’aimais qu’il ait repris le flambeau de son maître, Vladimir Dimitrijević, et qu’il voulût jouer pour moi comme pour tant d’autres le rôle de Dimitri.

Lors de mes trop rares passages parisiens, j’aimais me retrouver en face de cet homme élégant (je ne l’ai jamais vu sans cravate), un tantinet distant, hautain peut-être (par timidité et parce que ce monde le blessait, lui aussi), toujours attentif, d’une si rare affabilité, qui croisa Pound et Gracq, conversa avec Abellio et Savimbi, et qui parlait – cet imparfait me crucifie – comme personne de Gregor von Rezzori ou de Boris Biancheri.

J’aimais qu’il publiât de nouveaux maudits que les censeurs ne prenaient pas la peine de lire, tout aveuglés par la haine aux noires prunelles.

J’aimais qu’il me confiât sa passion pour Dickens ou pour l’Italie, quand il me demandait des nouvelles de tel ami. J’aimais lui transmettre mes hommages à Madame Mère, à qui vont aujourd’hui mes fidèles pensées. J’aimais cette raideur de la nuque sans rien de sec, cette tenue et la vision chevaleresque qu’il avait de son métier – je devrais dire, de son destin.

J’aimais enfin cette modestie devant la chose écrite, son émerveillement intact, sa passion d’éditer malgré les embûches et les cabales.

Adieu, jeune frère, que la terre te soit légère !

Source : Archaïon


Pierre-Guillaume de Roux l’ami

Roland Jaccard, écrivain et journaliste

Oui, j’ai eu honte d’avoir travaillé pendant trente-cinq ans dans un journal, Le Monde en l’occurrence, qui consacrait deux pages pour présenter Pierre-Guillaume de Roux comme un éditeur infréquentable, lui qui se souciait si peu de politique et qui n’avait qu’une passion : la littérature. Eussé-je été encore dans cette gazette convertie à l’ordre moral que j’aurais aussitôt démissionné. Dieu merci, sentant le vent tourner, je l’avais déjà fait dix ans auparavant pour travailler avec Frédéric Pajak pour L’Imbécile, puis avec Elisabeth Lévy pour Causeur où j’avais retrouvé quelques esprits libres qui étaient édités par Pierre-Guillaume de Roux. Enfin, un peu d’oxygène !
Il y a si longtemps que je te connaissais, Pierre-Guillaume. Tu avais été le premier éditeur à t’intéresser à Linda Lê, la jeune Vietnamienne qui partageait ma vie. T

u avais pris le risque de publier ses trois premiers livres : Un si tendre vampire, Fuir et Solo. Gabriel Matzneff qui était, si je ne me trompe pas, ton parrain, avait salué ton initiative en écrivant dans Le Figaro Magazine un article retentissant : « A star is born. » Il ne se trompait pas : les vrais écrivains reconnaissent aussitôt les vrais écrivains.
Quand j’avais quitté les Presses Universitaires de France après la mort de Prigent, un grand éditeur lui aussi, remplacé par une femme qui refusait de publier le superbe livre d’Arnaud Le Guern sur Paul Gégauff sous l’odieux prétexte qu’il était trop marqué à droite, tu l’avais accueilli, comme tu le fis pour notre ami commun Ivan Rioufol, puis pour Pierre Mari et Jean-Louis Kuffer, sans oublier l’inénarrable Steven Sampson perdu dans des intrigues tordues avec Philippe Roth. Quant à l’amitié indéfectible que tu portais à Serge Koster, elle t’a amené à publier ses meilleurs livres, notamment son Paul Léautaud.

Vingt-cinq ans après avoir lancé Linda Lê, tu as également pris le risque d’éditer Marie Céhère et ses Petits Poissons, fabuleux roman d’apprentissage, ainsi que son essai sur Brigitte Bardot. Par pudeur, je tairai le plaisir que j’ai pris en voyant mon John Wayne figurer dans ton catalogue. Nous avions d’autres projets, notamment un qui nous tenait particulièrement à cœur : rééditer Louise Brooks, portrait d’une anti-star aujourd’hui introuvable et plus que jamais d’actualité, elle qui était comme toi affranchie de tous les préjugés.
Mais ce que je n’oublierai jamais, c’étaient nos dîners chez Yushi ou chez Yen, ainsi que les films que nous tournions avec Olivier François et Alfred Eibel chez Jacqueline, ton adorable mère. Elle a perdu un fils exceptionnel et elle ne s’en consolera jamais. Qu’elle sache au moins que pour nous aussi il restera gravé dans nos mémoires.

Source : Le blog de Roland Jaccard


Pierre-Guillaume, un double prénom pour un nom dans l’édition

François Bousquet, écrivain et journaliste

Chez les de Roux, il est à peu près impossible de se faire un nom – Marie de Roux, l’arrière-grand-père, avocat de l’Action française, Dominique, le père, écrivain, éditeur, aventurier, Xavier, député, et les autres l’interdisent. Reste le prénom. Pierre-Guillaume en avait deux, il les a définitivement imposés en fondant en 2010 sa propre maison, à l’enseigne des Éditions Pierre-Guillaume de Roux. Dès lors, sa raison d’être – éditer (ce qu’il avait fait trente ans durant, chez Christian Bourgois, à la Table ronde, au Rocher et ailleurs) – est devenue sa raison sociale en cette rue de Richelieu, à Paris, non loin de la statue de Molière, où il avait ses bureaux, un capharnaüm de manuscrits, de tasses de café, de piles de livres, de portraits d’écrivains accrochés aux murs, ses amis les plus chers. Là, dans ce désordre, il était enfin chez lui, c’est-à-dire chez les autres : ses hôtes, les auteurs.

Il y a toujours eu une ribambelle d’avocats chez les de Roux. Pierre-Guillaume en était un à sa manière. Son barreau, c’était la littérature. Il en avait la religion, il la servait pieusement, amoureusement, fidèlement. Il y avait dans tout ce qu’il entreprenait une piété filiale que la disparition prématurée de son père, alors qu’il n’avait pas 14 ans, a aiguillée à jamais. Quelle ressemblance d’ailleurs entre ces deux visages. La silhouette était plus longiligne chez Pierre-Guillaume. C’est comme s’il n’en finissait pas de grandir, de se hisser jusqu’aux nuages.

On est sidéré par tout ce qu’il a édité en une dizaine d’années. Parcourir un catalogue, c’est l’épreuve du crash test pour un éditeur. La plupart n’y résistent pas, ils n’éditent pas des livres, mais des biens culturels frappés d’obsolescence au bout de six mois. Tout le contraire de Pierre-Guillaume. Quand nous avons créé la Nouvelle Librairie, nous avons pointé tous les titres de son catalogue, pour offrir à nos clients un large choix de ses livres. Quelle richesse, quelle densité, en moins de dix ans. C’est du reste grâce à lui et à une poignée d’éditeurs que nous avons pu lancer la librairie. Comme son père, à qui les Éditions L’Âge d’Homme doivent tant, sa générosité n’était jamais prise en défaut.

J’ai rarement vu une telle intransigeance dans les choix éditoriaux. Nous, nous pouvons être accommodants. Lui n’imaginait pas un seul instant qu’on puisse l’être dès lors que la qualité littéraire ou intellectuelle était en jeu. Sans cela, il aurait déchu.

Quand en 2012, il a publié la Langue fantôme de Richard Millet, suivie de son Éloge littéraire d’Anders Breivik, ce fut l’hallali. Richard Millet signait son arrêt de mort sociale, que des confères et consœurs empressés se chargèrent d’exécuter dans des tribunes et des pétitions lamentables, pendant que les Éditions Gallimard, où il siégeait au comité de lecture, congédiaient sans ménagement leur « faiseur de prix littéraires » le plus fameux et le plus sûr.

Là où l’écrasante majorité de ses confrères auraient cédé, Pierre-Guillaume a tenu. Au risque de tout perdre. On mesure le courage d’un homme à ce à quoi il renonce : Pierre-Guillaume, pour défendre son auteur, perdait une position centrale dans l’édition française, dont il connaissait à peu près tous les acteurs, lui-même en étant un de premier plan. Le constat vaut pour Richard Millet et Renaud Camus. Leur éditeur appartenait à leur famille, celle des dissidents. Par là, il poursuivait l’œuvre de Vladimir Dimitrijević, dont il fut si proche, grand éditeur des dissidents de l’Est. Aujourd’hui ils sont à l’Ouest.

Lors du colloque en hommage à son père Dominique de Roux, de gauche à droite Olivier François, Pierre-Guillaume de Roux et François Bousquet.

Tous les aristocrates n’étaient pas nobles, lui l’était

Rémi Soulié, écrivain et philosophe

Avant d’être le fils de Dominique et Jacqueline de Roux, avant de devenir un ami et mon éditeur, Pierre-Guillaume de Roux fut pour moi un personnage littéraire et, comme tel, auréolé d’un prestige presque mythique : « C’est une jolie tortue brune qu’ils veulent nous vendre. Jacqueline l’achète, pour l’offrir à Pierre-Guillaume, son petit garçon » (Gabriel Matzneff, Le Carnet arabe, 1971). Son petit garçon, oui, celui que son père appelait affectueusement « l’Éléphant » ! On rirait presque, les larmes au bord des yeux. Je n’imaginais pas, adolescent, que je deviendrai si proche de lui, de Jacqueline de Roux. La publication des Châteaux de glace de Dominique de Roux, en 1999, inaugura une amitié qui ne s’est jamais démentie. Vingt ans après…Je rencontrai même sa grand-mère paternelle pour parachever l’écriture d’une petite étude sur « Dominique de Roux en Rouergue », sur les vacances familiales que celui-ci passait, chaque été, à la ferme fortifiée des Bourines, sur mon cher Causse comtal. Vous vous souvenez, Jacqueline, du bel été de notre visite, avec Pierre-Marie Sigaud, l’autre provincial de l’étape !

C’est donc une histoire de famille, celle de la littérature et de la droite libre, anarchique, rieuse, hussarde, une histoire d’amitié qui se moque des dogmes et des appartenances, une histoire de style et de vie, une histoire de « grandes mœurs » et de vins frais. Pierre-Guillaume de Roux aimait la littérature ; il en avait donc une très haute idée, pour laquelle il se battrait comme un lion, fidèle aux postes que de grands éditeurs lui avaient confiés, fidèle à lui-même, lorsqu’il serait enfin le commandant de son propre navire, où j’eus l’honneur, en tant que modeste officier de liaison, de jouer quelque rôle pour y arrimer les vaisseaux amiraux de Renaud Camus et de Richard Millet. Ces deux noms devraient suffire à dire quel éditeur, quel lecteur il était.

Pierre-Guillaume de Roux était courageux, toujours sur le pont pour faire face au grain. Raça raceja, dit-on en langue d’oc, ce qui peut se traduire par « Bon sang ne saurait mentir ». Que de belles éditions familiales de Psichari et de Bernanos m’a-t-il montrées… Il était à la fois doux et féroce ; doux, par le ton de sa voix et par ses manières ; féroce, par ses jugements. Il avait des amis, il avait des ennemis, au premier chef, parmi ces derniers, notre temps de vilenie, de médiocrité, de laideur et de lâcheté. Tous les aristocrates ne sont pas nobles. Lui l’était.

On me dit que Pierre-Guillaume de Roux avait cinquante-huit ans. C’est faux : il en a vingt, pour l’éternité.


François Bousquet sur Boulevard Voltaire : «Il est devenu le grand éditeur de la dissidence.»


Pierre-Guillaume de Roux, l’honneur de l’édition

Alain de Benoist, écrivain et philosophe

Pierre-Guillaume est parti discrètement, sans rien dire à personne, et sa mort me laisse sans voix. J’avais fait la connaissance de son père, Dominique de Roux, le 14 octobre 1965, à la Foire du Livre de Francfort où m’avait accompagné Jean Mabire. Quelques années plus tard, chez lui, le 12 avril 1974, il me proposera d’associer la diffusion de sa revue, Exil, à celle de Nouvelle École. Pierre-Guillaume, j’ai fait sa connaissance le 23 octobre 1985, lors d’un dîner auquel Jean Parvulesco était également présent. Il avait alors vingt-deux ans, nous sommes devenus amis rapidement et depuis, j’ai le sentiment que nous ne nous sommes jamais quittés.

     Les hommages se sont accumulés et j’ai l’impression que l’on a tout dit de ce véritable chevalier des lettres, de cet extraordinaire découvreur de talents qui, d’une maison d’édition à l’autre, n’a cessé de chercher à maintenir en toutes circonstances les prérogatives d’une littérature fidèle à elle-même. Tout a été dit de lui, oui tout sauf peut-être l’essentiel : qu’il était rayonnant d’une vie intérieure, cette vie intérieure que Bernanos a présentée comme la grande ennemie de la modernité. Il était grand, un peu dégingandé, secret, pudique, sans doute parce qu’il était timide. Mais il rayonnait. Quand on déjeunait ou dînait avec lui, il semblait nonchalant, et puis d’un seul coup son œil s’allumait, son sourire se faisait gourmand. C’est dans ces moments-là qu’on était heureux d’être son complice. Il aimait les livres, les femmes, l’Italie, les conversations avec des amis. C’était Pierre-Guillaume. À nul autre pareil.

     Quand on allait le voir dans son bureau de la rue Richelieu, après avoir grimpé la pente raide d’un escalier à l’étroitesse aggravée par les piles de livres qui s’accumulaient sur ses bords, on voyait son visage apparaître progressivement en haut des dernières marches, quasiment noyé dans les cartons, les ouvrages en partance, les manuscrits. Il accueillait toujours avec la même élégance, le même sourire. Au grand désespoir des gestionnaires, il éditait souvent des livres dont il savait par avance qu’ils ne se vendraient pas. Mais il mettait un point d’honneur à les éditer, pour la simple raison qu’ils méritaient de l’être – et c’est bien en cela qu’il était un véritable éditeur, et même l’un des derniers vrais éditeurs, à l’époque où l’édition est devenue le royaume des marchands de soupe et des margoulins.

     Le Monde, voici quelques mois, l’avait présenté dans un article blessant – et qui l’avait blessé – comme « l’éditeur de l’extrême droite ». C’était vraiment mal le connaître. Pierre-Guillaume ne s’intéressait pas à l’extrême droite, qui le lui rendait bien (ses bulletins paroissiaux n’ont même pas mentionné sa mort), il s’intéressait à la littérature et au talent. Et c’est parce qu’il faisait passer l’une et l’autre avant toutes choses qu’il ignorait les diktats et les anathèmes, les médisances et les ragots. Les lynchages le mettaient hors de lui, car il n’en comprenait pas les raisons (l’affaire Richard Millet fut un cas d’école). Il était libre. Donc, il ne cédait jamais.             Mon dernier livre, La puissance et la foi, est paru chez lui quelques semaines avant sa disparition. Quelques mois plus tôt, nous avions réalisé ensemble un grand projet qui nous tenait à cœur : la publication en France de la correspondance entre Carl Schmitt et Ernst Jünger. J’avais fait paraître auparavant cinq ou six autres ouvrages aux éditions Pierre-Guillaume de Roux. Cela reste pour moi un motif de fierté que l’immense tristesse que je ressens aujourd’hui ne saurait altérer.

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