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Ukrainian servicemen march during a final rehearsal for the Independence Day military parade in central Kyiv, Ukraine August 22, 2021.

Où est passée l’armée ukrainienne ?

Pour Bernard Wicht, expert en stratégie militaire, l’absence de culture militaire dans les médias occidentaux explique, en partie, l’illusion d’une résistance ukrainienne victorieuse alors que l’objectif opérationnel (destruction de l’armée ukrainienne) et l’objectif stratégique (sidération de l’UE et de l’OTAN) est déjà largement acquis.
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Il est vrai que dans la guerre en Ukraine, il est difficile d’obtenir des informations fiables : d’où la relative incertitude sur le déroulement des opérations.

Il importe cependant de préciser que cette incertitude touche surtout les forces ukrainiennes dont on vante la courageuse résistance, mais qu’on ne voit jamais. On connaît la position approximative des troupes russes, celle des unités ukrainiennes reste en revanche inconnue.

Que dire donc à leur sujet ?

C’est là que l’analyste militaro-stratégique doit faire appel à sa grille de lecture parce qu’une guerre conventionnelle (appelée aussi de « haute intensité ») obéit à certaines règles, ne serait-ce qu’en raison de l’organisation des forces militaires engagées, de leur formation, de leur équipement et de leur chaîne de commandement. Il y a donc bel et bien une « culture militaire » permettant d’appréhender la réalité de la guerre en dépit du rideau d’incertitude couvrant les opérations. Autrement dit, et pour faire court, au même titre qu’un spécialiste en histoire de l’art est capable de reconnaître et valider un tableau de l’école hollandaise, un spécialiste en stratégie peut donner une analyse pertinente sans pour autant disposer de toutes les cartes.

C’est précisément cette culture militaire qui fait aujourd’hui défaut dans les médias et qui explique, en partie, les commentaires que l’on retrouve dans la presse – pour le dire de manière quelque peu satirique, le spécialiste des sports est prié d’authentifier le tableau de l’école hollandaise !

Revenons à la culture militaire, que nous dit-elle des opérations en cours :

– Avant la guerre déjà, l’armée ukrainienne ne brillait ni par sa discipline, ni par ses compétences : près de 60% des conscrits ne répondaient pas aux appels de mobilisation et elle a subi deux revers douloureux face aux combattants pro-russes du Donbass. Son armement et son équipement étaient déjà vieillots, son encadrement à l’avenant.

Enseignement à tirer : comme toute institution, une armée mal instruite et mal commandée peut se réformer (récréer un corps d’officiers compétents, discipliner et instruire les troupes techniquement et tactiquement, réapprendre la manœuvre etc.). Un tel processus prend toutefois du temps qui se calcule, dans le meilleur des cas, en mois, le plus souvent en années et, surtout pas, en plein combat, sous les coups de l’ennemi. De là, on peut déduire avec un certain degré d’objectivité et de certitude qu’à l’heure actuelle, l’essentiel de l’armée ukrainienne se trouve encore concentrée face au Donbass sur les positions qu’elle occupait au moment du déclenchement du conflit. Sinon, comment aurait-elle pu se déplacer sans couverture aérienne et sans subir le même sort que les colonnes de chars égyptiens et syriens lors de la Guerre des Six Jours (1967). Selon toute vraisemblance par conséquent, l’armée ukrainienne est donc piégée, encerclée entre d’un côté les forces pro-russes du Donbass et, de l’autre, l’armée russe qui commence à se rabattre vers l’est de l’Ukraine. C’est une répétition de Stalingrad et la marge de manœuvre des troupes ukrainiennes n’existe plus que dans les tweets du Président Zelensky. Relevons au passage combien l’absence de culture militaire induit, là aussi, les commentateurs à se fourvoyer en interprétant la manœuvre d’enveloppement sur l’est comme une retraite, comme un aveu d’échec ; c’est tout le contraire, il n’y a plus d’objectifs stratégiques pertinents du côté de Kiev et Kharkov, les infrastructures militaires ont été détruites et il serait peu raisonnable de se lancer dans des combats urbains sans intérêt. L’objectif opérationnel (la destruction de l’armée ukrainienne = démilitarisation) est en voie de réalisation et l’objectif stratégique (la sidération de l’UE et de l’OTAN) est déjà largement acquis.

– Qu’en est-il des unités paramilitaires ukrainiennes (régiment Azov et autres). Ce sont elles qui se trouvent dans le reste de l’Ukraine et qui, parfois, réussissent à placer quelques coups au but sur un convoi logistique russe, un peu comme les combattants irakiens l’ont fait en 2003 lorsque l’armée américaine remontait vers Bagdad. Dans ce dernier cas de même qu’aujourd’hui à nouveau, ce ne sont que des actions ponctuelles sans effet majeur. Les unités paramilitaires ne disposent généralement pas d’armement lourd. Il faut préciser à cet égard qu’elles ne sont pas prévues pour mener la guérilla ; leur désignation officielle est « bataillons de représailles », c’est-à-dire qu’elles ont pour cible les populations civiles récalcitrantes. Ce sont ces bataillons qui ont perpétré des massacres en 2014 à Odessa et Marioupol et, en ce moment, ce sont eux qui occupent notamment cette dernière ville en utilisant ses habitants comme bouclier – d’où la lenteur de progression des troupes russes qui veulent éviter un bain de sang.

La tempête médiatique occidentale n’intéresse pas le reste du monde

– Vers quelle issue s’achemine-t-on ? Le temps joue clairement en faveur des Russes qui n’ont à craindre aucune action de l’UE, de l’OTAN, ni des Etats-Unis. La tempête médiatique occidentale n’intéresse pas beaucoup le reste du monde où chacun raisonne en fonction de ses intérêts stratégiques propres (l’attitude des pays Arabes est emblématique à cet égard). Les sanctions se retournent déjà contre l’Europe occidentale avec la hausse du prix du gaz et du pétrole, les grandes difficultés que rencontrent désormais les sociétés spécialisées dans le négoce international, la pression exercée par l’Occident sur les entreprises actives en Russie (Nestlé par exemple). Tout ceci ne fait que commencer … mais la quasi-instantanéité des effets négatifs des sanctions doit nous interpeller, l’économie européenne est fragile, nos sociétés sont profondément fragmentées ! Dans son allocution début janvier 2022 devant les membres du Valdai Club, un think tank russe équivalent de la Rand Corporation US, Vladimir Poutine déclarait que le « scénario guerre » était dorénavant une option valable avec comme objectif fondamental l’effondrement des économies occidentales prisonnières du dollar et soumises à la volatilité des marchés financiers globaux. Il est évidemment encore trop tôt pour dire si ce but macro-stratégique sera atteint mais, quoique qu’il en soit, les économies occidentales souffrent d’ores et déjà de leur fragilité structurelle.

Privat-docent à l’Université de Lausanne et chargé de recherche au Conservatoire National des Arts et Métiers (Paris), Bernard Wicht est l’auteur de L’avenir du citoyen-soldat, aux éditions Le Polémarque.

Post-Scriptum. Une mention spéciale doit être attribuée au Président Zelensky et à ses spin doctors (je le dis ici sans ironie aucune). Avec pour seules armes Twitter et Facebook, celui-ci réussit depuis plus d’un mois à maintenir l’illusion d’une résistance ukrainienne victorieuse. Du point de vue de l’art de la guerre, c’est une réelle performance que bien peu de généraux seraient capables de réaliser. La guerre est aussi affaire de mise en scène !

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