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Nouvelle Alliance : rumeurs identitaires au Québec

Quelque chose bouge au Québec. Dans une mouvance souverainiste historiquement ancrée à gauche, Nouvelle Alliance détonne. Fondé à Montréal en 2022, ce jeune mouvement indépendantiste a choisi de conjuguer la vieille question nationale québécoise avec les thèmes identitaires qui travaillent l’Europe : immigration, continuité historique, défense du patrimoine et enracinement. Reportage dans la Belle Province, où la fleur de lys reprend des couleurs.

Montréal, 18 mai 2026. Un jour férié rendant hommage à la reine Victoria dans tout le Canada. Tout ? Non ! Car au Québec, c’est bien la rébellion des Patriotes que l’on célèbre – ces Canadiens Français s’étant soulevés en 1837 contre ladite reine. Un exemple parmi d’autres de ces deux peuples, Canadiens Anglais et Français, mariés de force mais faisant chambre à part…

            Il ne fait pas spécialement beau, ce jour-là. Nombre de Montréalais auraient sûrement choisi neuf heures au bureau plutôt que le froid et la pluie en guise de congé. Mais voilà, j’enfile un manteau et sors faire un tour au parc La Fontaine, descendant une rue Rachel déserte. M’approchant du parc, je me vois déjà salir mes semelles dans ses sentiers trempés, entendre des échos de répliques au théâtre de verdure, et chercher, dans son lac, le reflet de mes songes.

            Quand soudain, s’élève une rumeur, une clameur, non, un boucan, qui semble provenir du monument à Dollard des Ormeaux, héros de la Nouvelle-France. Les rêveries devront attendre, je presse le pas. Or, c’est un spectacle bien loin du repos qui m’attend : tout autour du monument, des drapeaux rouges et noirs. Une foule vêtue de sweats à capuche, de Doc Martens et de keffiehs. Une bannière accrochée aux arbres représente une feuille d’érable et une fleur de lys inversées, ainsi que les mots « NI PATRIE, NI ÉTAT ». Des haut-parleurs crachent des chansons du groupe rap-métal Rage Against the Machine. Certains cognent sur des tambours. Et la cerise sur le gâteau, un journaliste tend son micro à une personne déguisée en licorne.

Vers l’intérieur du parc, des policiers forment une zone tampon d’environ vingt mètres, derrière laquelle se tiennent des rangées d’hommes et de femmes, tous vêtus de noir. Devant la statue de Dollard, ils agitent des drapeaux québécois et celui des Patriotes, en écoutant un homme aux cheveux bien taillés, veste en cuir noir et cravate, muni d’un mégaphone.

Fleur de lys et idées noires

Je m’approche discrètement de façon à ne me mêler ni à un groupe ni à l’autre, afin de saisir des bribes de son discours : « Dollard des Ormeaux, mort pour la patrie ! Louis-Joseph Papineau, mort pour la patrie !… » Et, en me plaçant tout juste au bon endroit, j’aperçois, au-delà des arbres, des antifas et des policiers, quelques jeunes tenir une bannière où des fleurs de lys encadrent les mots : « NOUVELLE ALLIANCE »…

Des scènes comme celle-là, l’appris-je plus tard, allaient se multiplier à Montréal comme aux quatre coins du Québec au fil de l’année. Or, c’est une réalité assez nouvelle qui s’installe dans la Belle Province, où les groupes identitaires, ainsi que ce genre de confrontations de rue, sont restés assez rares jusqu’ici, surtout en comparaison avec l’Europe.

Mais tout d’abord, qu’est-ce que Nouvelle Alliance ? Que prône-t-elle ? Et qu’est-ce qui explique sa création et son influence grandissante ?

Fondé à Montréal en 2022 et présidé par François Gervais, Nouvelle Alliance se définit avant tout comme un groupe souverainiste, œuvrant à l’indépendance du Québec. Jusque-là, rien de nouveau. D’autres groupes s’y penchent déjà depuis longtemps, comme OUI Québec et la Société Saint-Jean-Baptiste. Cependant, bien que ces derniers se déclarent apolitiques, conjuguant souverainisme et vision d’une société ouverte, diversifiée, Nouvelle Alliance assume un virage opposé, dans le camp identitaire.

Leurs interviews, site Internet et réseaux sociaux présentent un fil conducteur clair : opposés à ce qu’ils nomment la « submersion migratoire », combattant une « disparition de la culture québécoise », ils considèrent qu’un Québec libre, politiquement, ne signifie rien sans un peuple fier de ses racines et de sa culture, prêt à tout pour les protéger. Dans leur manifeste, l’on retrouve des mots-clefs tels que « Décadence des élites », « Déni de notre identité » et « Idéologie diversitaire », tout comme « Restauration nationale », « Élan révolutionnaire », et « Rester fidèle aux sacrifices de notre lignée » ; autant d’idéalismes et de manichéismes courants chez les militants en herbe de toutes nations.

Leurs activités consistent largement en actions symboliques : l’hommage à Dollard des Ormeaux, le Jour des Patriotes ; une marche sur les plaines d’Abraham, le 13 septembre dernier à Québec, en souvenir de la bataille suivant laquelle l’Angleterre conquit la Nouvelle-France en 1759, et ainsi de suite.

Mais l’on retrouve également des actions revendicatives : en juin dernier, le groupe a publié une lettre ouverte à l’intention du maire d’Orillia, une ville dans la province d’Ontario, contre le projet de déboulonnement et de fonte d’une statue de Samuel de Champlain. Le destin de celle-ci est encore en jeu. Au mois de juillet, ils ont mené une campagne de pression dans la ville de Longueuil, où une députée fédérale, Sherry Romanado, avait proposé de rebaptiser sa circonscription, de « Charles Lemoyne » à « Greenfield Park » – Lemoyne étant un des pionniers de la Nouvelle-France, et fondateur de Longueuil, en 1657. Désormais, la circonscription porte le nom « Charles Lemoyne-Greenfield Park ».

Le Québec entre antifas et Patriotes

Esthétiquement, Nouvelle Alliance emprunte beaucoup aux groupes nationalistes européens, avec l’omniprésence du noir, des brassards fleurdelisés, les marches aux flambeaux, les couronnes déposées sur les monuments. Bref, une esthétique militarisante, qui, mêlée à un discours anti-immigration et identitaire, attira rapidement l’ire des médias québécois et des figures de la gauche.

Ce groupe ne compte pas un nombre de membres exorbitant. Ayant vu leur manifestation du 18 mai en personne, puis les photos publiées sur leurs propres réseaux sociaux, je constatai comment ces dernières donnaient l’impression d’une foule plus grande qu’elle ne l’était vraiment. Bien sûr, les rumeurs courent de temps en temps, comme quoi il y aurait, dans certains partis politiques, des membres de Nouvelle Alliance en cachette… Une aubaine pour des journalistes en manque de sujets, certainement. Mais au-delà des rumeurs, l’impact de ce petit groupe est bien réel. Il a capté l’attention des médias, sans compter l’hostilité de l’extrême gauche, toujours à la recherche d’un nouveau Reich à combattre. Il a ajouté un élément inconnu dans un mouvement souverainiste historiquement marqué à gauche. Et à quelques reprises, il a attiré l’attention générale vers ses propres sujets de société.

Dans un contexte d’hystérisation de la politique à l’international, d’un Québec en stagnation économique, d’une immigration de plus en plus pesante dans le débat public et d’une jeunesse déçue par trop de culs-de-sac politiques, les extrêmes séduisent, qu’on le veuille ou non.

Pour autant, sommes-nous en mesure d’imaginer une guerre civile entre nationalistes et antifas, le sang qui coule dans les rues de Montréal ? Peut-être pas tout de suite. Car lorsque j’en avais assez vu, à cette manifestation du 18 mai, et que je me retournai pour m’en aller, je remarquai un vieil homme, descendu de son vélo, intrigué par la même scène. Nos regards se croisèrent, des sourires blasés se dessinèrent, et il me glissa, avant d’enfourcher son vélo : « Ils jouent les durs, ces deux camps, mais dans une heure, ils rentreront tous chez eux pour faire la vaisselle. »

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