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Notre dossier « Mourir pour Kiev ». Vers une Troisième Guerre mondiale ?

Notre dossier « Mourir pour Kiev ». Vers une Troisième Guerre mondiale ?

« Nous n’avons pas voulu cela ». Été 1914, printemps 2024… Qui eût cru, le 28 juin 1914, que l’assassinat de l’Archiduc François-Ferdinand ouvrirait une déflagration mondiale qui se solderait par près d’une vingtaine de millions de morts ? Peu de gens. Comme l’a montré l’historien Jean-Jacques Becker (1914. Comment les Français sont entrés dans la guerre), tout le monde n’est pas parti la fleur au fusil. La plupart des dirigeants européens ont d’ailleurs pensé éviter l’escalade. Mais tout s’est emballé. Les jeux d’alliance sont devenus des jeux de guerre, les états-majors ont remplacé les chancelleries. Les va-t-en-guerre, qui veulent nous entraîner dans une guerre avec la Russie qui ne menace en rien nos intérêts, feraient bien de ne pas l’oublier. Dans un article aussi riche qu’irréprochablement documenté, Gilles Carasso, ancien directeur des Instituts français de Pologne et de Géorgie, énumère toutes les raisons qu’il y a de s’inquiéter. Retrouver notre dossier « Mourir pour Kiev » dans le nouveau numéro d’« Éléments », en kiosques ou sur notre site.

Le 28 juin 1914 à Sarajevo, Bosnie-Herzégovine, un attentat coûta la vie à l’archiduc François-Joseph, héritier du trône impérial d’Autriche. Vienne adressa un ultimatum à la Serbie suspectée d’avoir armé le bras de l’assassin. En juillet 1914, cette affaire régionale entre un empire déclinant et sa périphérie balkanique en voie d’émancipation ne semblait concerner personne d’autre, pendant qu’en Russie et en Allemagne et même en France, quelques-uns s’employaient à l’envenimer. Le ciel était bleu, les Européens vaquaient à leurs affaires petites ou grandes, la Bourse était au plus haut. L’idée flottait depuis quelques années de la possibilité qu’une guerre en Europe, mais nul n’imaginait un holocauste de millions d’Européens, puis, vingt ans plus tard de dizaines de millions. Et cela dans un temps où l’arme nucléaire n’existait pas encore.

Trois ans plus tard, l’empereur Guillaume fera graver dans son château du Haut-Koenigsbourg : «Das haben wir nicht gewollt » (« Nous n’avons pas voulu cela »). Mais la « catastrophe séminale du XXe Siècle », c’est bien lui et quelques dizaines d’autres dirigeants européens qui l’ont déclenchée à l’été 1914 par leur aveuglement et leurs décisions irréfléchies1.

En 2024 comme en 1914, l’Europe, et cette fois-ci l’Amérique, entendent se mêler d’un conflit entre un empire éclaté et l’une de ses anciennes provinces qui ne les affecterait pas, en tout cas pas directement, s’ils s’en tenaient à l’écart. Bien sûr, cette fois encore, un jeu de puissances bien plus vaste se cristallise autour de cet affrontement local. On a vu l’Europe s’engager progressivement depuis 2022 à la suite des États-Unis dans le soutien à l’Ukraine. Un soutien de plus en plus affirmé, comme l’indique l’évocation d’un possible envoi de « troupes au sol » par le président Macron et qui nous rapproche du seuil d’un affrontement direct avec une puissance nucléaire pour qui, contrairement à nous, la guerre n’est pas un impensable. Officiellement ni l’OTAN, ni l’Europe, ni la France ne font la guerre à la Russie, mais les Russes qui subissent nos sanctions et dont les troupes essuient le feu de nos canons semblent voir les choses différemment. La substitution de l’« état de guerre » à l’« opération militaire spéciale » le 21 mars le confirme.

La Russie a envahi l’est ukrainien, mais n’a menacé ni agressé aucun pays d’Europe. L’engagement des pays européens, contrairement à celui des États-Unis, affecte déjà leur prospérité et pourrait en faire demain un champ de bataille. Pour quelles raisons, nos dirigeants nous font-ils courir un risque aussi grave ? Cette question vaut particulièrement pour la France qui, hors le bref épisode napoléonien, n’a jamais eu de conflit avec la Russie, un pays qui a été notre allié et nous a sauvés par deux fois au XXe siècle au prix d’énormes sacrifices2.

Le droit et l’histoire

Le point de départ de la belligérance est l’attaque d’un État souverain, l’Ukraine, le 24 février 2022 par la Russie. Ainsi énoncée, cette phrase décrit un accroc au principe de souveraineté des États. Mais est-elle la seule façon possible de rendre compte de l’événement ? On peut en avoir une vision différente : une guerre de sécession ravageait l’Est ukrainien depuis 2014 (déjà 14 000 morts), les deux camps recevaient déjà des soutiens étrangers plus ou moins dissimulées (les troupes de Wagner d’un côté, de l’autre des aides considérables des États-Unis présents sur place par des bases secrètes de la CIA) ; or, en février 2022, la Russie a décidé que son soutien aux sécessionnistes nécessitait désormais une intervention directe.

Cela suffit-il à transformer une guerre civile en une guerre étrangère qui devrait susciter la mobilisation de l’Europe et du « monde libre » ? Vu de loin et de haut, sans doute. Mais un examen plus approfondi suggère une vision différente. Si cette guerre sévissait depuis huit ans, c’est parce que l’État ukrainien, fondé en 1991, n’avait jamais réussi à remplir la première condition de la souveraineté qui est d’assurer l’entente entre ses citoyens.

On peut regretter l’heureuse synthèse entre Orient et Occident qu’eût été une Ukraine réconciliée dans l’indépendance, mais quiconque s’est penché sur l’histoire de ce pays sait que la tâche était extrêmement difficile. La République socialiste soviétique d’Ukraine, qui allait devenir la République d’Ukraine en 1991, était l’aboutissement d’un très long « choc de civilisations » entre la Pologne et l’empire russe, entre le catholicisme et l’orthodoxie (le nom Ukraine est dérivé d’une racine russe qui dignifie la marge). Ses frontières avaient pour l’essentiel été fixées par l’issue d’une série d’affrontements entre 1918 et 1922, où déjà s’entremêlaient et s’entre-déchiraient nationalités et idéologies. Elles furent ensuite élargies sous le régime bolchevique. Le découpage de l’empire russe en républiques fédérées par Lénine et Staline n’avait certainement pas pour objectif de créer des ensembles cohérents en vue d’une future indépendance.

La Seconde Guerre mondiale vit resurgir et se radicaliser l’ancienne fracture entre l’Ouest galicien ancré dans son héritage polono-catholique et l’Est russophone : pendant que celui-ci faisait corps avec l’Union soviétique, les mouvements nationalistes de l’Ouest se sont battus aux côtés des nazis et se sont distingués par leur participation éminente à l’extermination des Juifs. D’où le thème un peu étrange pour des oreilles occidentales du XXIe siècle de la « dénazification ». Le combat contre les Russes s’est alors doublé d’un combat contre le bolchevisme. Une guérilla nationaliste ukrainienne a perduré jusqu’en 1954.

Enlisée dans les pratiques maffieuses post-soviétiques, incapable de faire fructifier son formidable potentiel pour assurer son indépendance économique et empêcher l’exil de sa jeunesse, l’Ukraine post-soviétique n’a pas réussi à construire une souveraineté reposant sur la concorde civile, l’indépendance des influences étrangères et un sentiment de justice sociale. En 1991, les Russes d’Ukraine s’étaient mués de bonne grâce en citoyens ukrainiens russophones. Il allait alors de soi que leur identité linguistique et leur attachement à la Russie où pratiquement tous ont un cousin ou un beau-frère seraient respectés. Ce pacte n’a pas survécu au coup d’État de 2014, et les Russes du Donbass comme de Crimée, soutenus par leurs frères de Russie, sont entrés en sécession. La guerre d’Ukraine, c’est d’abord, selon l’expression de Modeste Schwarz, une guerre civile des Slaves orientaux. L’apparition d’unités de combat russes du côté ukrainien en est un signe supplémentaire.

Quoi qu’il en soit, le droit international a été violé par l’entrée en Ukraine de troupes russes en uniforme. Il faudrait défendre le droit international parce qu’il garantit la paix. Mais est-ce bien le cas ?

Le droit international n’est rien d’autre qu’une série de traités qui scellent des accords entre les États, auxquels on peut ajouter les résolutions de l’ONU. Ce qui protège, ce ne sont ni les traités ni les résolutions, c’est l’équilibre des forces et des intérêts sous-jacents. Lorsque ces équilibres sont rompus, ils ne sont plus que des chiffons de papier. Les multiples interventions américaines, ou encore Israël depuis 1967, en fournissent des exemples abondants. Il nous est cependant extrêmement difficile, à nous Occidentaux, de renoncer au surplomb rassurant du droit international parce que nous avons choisi ce que Soljenitsyne avait nommé en 1978 dans son célèbre discours de Harvard une « forme d’existence juridique ». Il mettait aussitôt en garde : « À partir d’un certain niveau de problèmes, la pensée juridique pétrifie : elle empêche de voir les dimensions et le sens des événements. » Nous y sommes.

Lire aussi : Notre dossier « Mourir pour Kiev » : de l’art de contourner les sanctions contre la Russie

Le choc des angoisses

La Russie n’est pas une démocratie comme il faut et elle est dirigée par un monstre. Voilà ce qu’on entend. Par conséquent, une fois l’Ukraine vaincue, voire envahie, rien ne pourra arrêter le déferlement des armées russes sur l’Europe (comme en 1981, les chars russes devaient parader sur les Champs-Élysées). La bataille d’Ukraine est une bataille d’arrêt d’une future invasion de l’Europe.

Or, avec deux sous de jugeotte, on comprend que le plus grand pays du monde, sous-peuplé, n’a pas besoin de nouveaux territoires et que son armée qui peine depuis deux ans pour grapiller quelques arpents de terrain ukrainien n’est pas en mesure de conquérir l’Europe. Il y a donc une version plus sophistiquée du même argument : la Russie veut se doter d’un glacis qui inclurait, en plus de l’Ukraine, la Pologne, les pays baltes et la Moldavie anciennement soviétique. Celle-ci mérite d’être prise au sérieux.

La Russie a été envahie plusieurs fois. La première fois par les Mongols et l’occupation a duré deux siècles ; la dernière en 1941, avec une cruauté extrême, par les Allemands. Il est difficile pour les Occidentaux de se figurer ce qu’a été l’occupation nazie en Union soviétique. Un exemple permet peut-être de s’en faire une idée. En France, la population d’un village, Oradour-sur-Glane, a été exterminée, les femmes et les enfants brulés dans l’église pendant que le village était rasé. Rien qu’en Biélorussie, cela s’est produit 900 fois. Les Russes sont d’autant plus « paranoiaques » que l’immense plaine russe est ouverte aux quatre vents, sans défenses naturelles ou presque. L’expansionnisme russe a toujours eu pour objet d’ajouter à la profondeur stratégique permettant de défendre Moscou. À l’Ouest, l’ouverture est double, au Nord et au Sud des Carpates. La tentation est donc toujours présente de contrôler ces deux couloirs d’invasion potentiels, à savoir au moins les pays baltes et la Pologne au Nord, la Moldavie ex-soviétique et l’Ukraine méridionale au Sud. Cette donnée géopolitique étant immuable, l’Occident peut en déduire diverses options.

Celle qui a été mise en œuvre après 1991 a consisté à faire adhérer à marche forcée ces pays dans l’OTAN et l’UE. La Russie avait perdu la guerre froide, tant pis pour elle. Elle n’était plus en état d’exiger des garanties de sécurité. Pour les pays concernés, il s’agissait d’un double ticket : pour la prospérité occidentale et pour la protection du parapluie nucléaire américain. Le pacte de prospérité a fonctionné sous la forme de subventions européennes et de délocalisations, principalement allemandes. Quant à la protection de l’article 5 du traité de l’Atlantique Nord, elle n’a pas encore été mise à l’épreuve. Et il paraît douteux que le feu nucléaire, synonyme de « destruction mutuelle assurée », soit jamais employé à autre chose qu’à la sanctuarisation du territoire national de son détenteur. Dans le monde réel, pas celui du droit international, les traités et les promesses protègent peu. La Pologne en a fait l’expérience en 1939.

Une autre option serait d’éviter de placer la Russie devant l’alternative d’accepter des forces de l’OTAN, y compris nucléaires, massées sur ses frontières, ou bien de partir à la reconquête de son glacis occidental. La mise en œuvre de cette solution non-agressive, la neutralisation d’un espace tampon entre les deux blocs, nécessiterait la restauration d’un certain degré de confiance. Pour cela, il faudrait cesser de considérer la Russie comme essentiellement monstrueuse.

L’agresseur agressé

Troisième raison d’aller faire la guerre à la Russie : même si ça ne se voit pas au premier coup d’œil, elle nous agresserait.

La France a été agressée sur son territoire au cours des dernières années et vit sous une menace terroriste qui mobilise d’importantes forces de sécurité, policières et militaires (opération Sentinelle). Cette menace d’attentats islamiques n’a rien à voir avec la Russie, aucun attentat pro-russe n’a jamais été commis en France. Alors où la Russie nous agresse-t-elle ?

Elle nous agresse en Afrique où la présence française diminue comme peau de chagrin pendant que des gouvernements africains passent des accords avec Wagner pour assurer leur sécurité. Mais comment peut-on considérer comme une agression une perte d’influence dans des pays indépendants ? La réponse qui s’impose aux Africains, c’est qu’on ne les considère pas comme indépendants mais membres obligés de notre « pré carré ».

Notre indignation est d’ailleurs exprimée par les mêmes qui contestent à la Russie le droit d’avoir une zone d’influence. Est-ce un enjeu important pour nous ? Quelques relais d’influence dans les organisations internationales, des exportations dont le montant sur l’ensemble de la zone Franc correspond à celui de nos exportations vers l’Autriche, une francophonie qui n’a de dynamique que la démographie et à laquelle nous-mêmes ne croyons même pas. Notre effacement de l’Afrique n’est pas dû aux Russes, mais à l’épuisement d’une histoire post-coloniale qui n’a plus de signification ni pour les uns, ni pour les autres. Compte tenu de ses échecs politiques et économiques, l’Afrique francophone a besoin d’un bouc émissaire, et la France n’a rien fait pour éviter ce rôle, alors même que son influence déclinait. La Russie et la Chine remplissent un vide, pour le meilleur ou pour le pire.

La Russie chercherait aussi à déstabiliser nos institutions au moyen d’ingérences électroniques et d’une propagande plus ou moins masquée et fallacieuse. Les mêmes accusations avaient été dressées aux États-Unis à l’occasion de l’avant-dernière élection présidentielle. Les enquêtes menées n’ont pourtant pas démontré leur véracité. Ce qui revient à dire que, dans ce cas tout au moins, l’ingérence russe était une invention de propagande électorale américaine. D’ailleurs, en eût-il été autrement qu’il n‘y aurait pas matière à s’offusquer : les ingérences dans la politique intérieure des autres pays, fussent-ils alliés, sont des outils peu glorieux mais habituels des relations internationales, les Américains étant en ce domaine les champions incontestés.

Plus grave est la menace de cyber-agressions sur des cibles stratégiques. Les Russes ont en ce domaine développé un savoir-faire qui doit être pris au sérieux. Mais pourquoi attaqueraient-ils la France ? La réponse est évidente : parce qu’ils se sentent attaqués par la France. Elle participe à une politique de sanctions qui a pour but, de l’aveu de notre ministre des Finances, de ruiner son économie, elle arme ses ennemis, les dote de canons redoutables et maintenant envisage d’envoyer en Ukraine son infanterie. Dans le nouveau Kriegsspiel, la cyber-guerre peut constituer une étape aussi discrète que dévastatrice. Il serait raisonnable de prendre en considération cette menace avant de lancer de nouveaux ultimatums.

Qui est prêt à mourir pour Kherson ?

On peut être en désaccord avec tel ou tel point de vue qui vient d’être exposé, voire avec tous. Mais même dans ce cas, sommes-nous prêts à supporter les horreurs de la guerre, à envoyer nos enfants se faire tuer pour le Donbass ou pour le droit international, à prendre le risque de la destruction de notre pays dans un affrontement nucléaire ? La leçon, terrible, de l’été 1914, c’est : la question n’a pas d’importance. Le grand livre de Jean-Jacques Becker, 1914. Comment les Français sont entrés dans la guerre3, décrit une France non pas électrisée ou assoiffée de revanche, mais « à peu près à égale distance de la consternation et de l’enthousiasme, alliant résignation et sens du devoir ». L’important était de régler ça au plus vite et d’être de retour à la ferme pour les prochaines récoltes. Pour envoyer une nation au casse-pipe, on n’a pas besoin de son soutien ni même de son approbation, il suffit qu’elle soit convaincue que le conflit est inéluctable. Les socialistes, qui avaient appelé les ouvriers du monde entier à se mettre en grève en cas de guerre, ont rejoint l’Union sacrée quand cette évidence leur est apparue.

Nos gouvernants ne sont assez idiots pour croire à leur rhétorique d’une « menace existentielle » que la Russie ferait peser sur la France. Ils sont assez irresponsables pour en jouer. L’usage abusif du mot guerre par le président Macron depuis l’épidémie de COVID19 ne garantit pas une détermination sans faille à défendre notre territoire, il relève plutôt d’une inflation verbale. Cette démonétisation du vocabulaire participe, comme la surabondance de l’information, comme la déréalisation de la violence par son exposition permanente sur les écrans, à l’installation d’une forme de désorientation propice à la résignation.

On ne les soupçonnera pas non plus de vouloir la guerre. Que la guerre, cette grande réinitialisatrice, soit favorable à des puissances d’argent ne signifie pas pour autant que nos politiciens sont des idiots bellicistes. Mais ils ne sont pas courageux. Ils n’ont ni la force de caractère ni peut-être l’envie de résister à l’injonction d’une Amérique qui pense avoir trouvé l’occasion de liquider son vieux contentieux avec la Russie par l’intermédiaire des Ukrainiens et, s’il le faut demain, des Européens. Les États-Unis ne courent pas le risque d’une guerre sur leur territoire et ne voient pas d’un mauvais œil l’affaiblissement économique de l’Allemagne, donc de l’Europe, engendré par les sanctions.

C’est la même aboulie qui les rend incapables de s’opposer à l’enthousiasme guerrier des pays de l’Est européen.

L’Europe, de la paix à la guerre

Galvanisés par l’engagement américain en Ukraine, ces pays renouent avec leur traditionnelle politique antirusse. Eux, ont une vraie querelle historique avec la Russie, qui remonte, au-delà des mauvais souvenirs du « bloc soviétique », aux guerres du XVIIe siècle qui opposaient la Suède, la Pologne et leurs alliés à la Russie pour la domination des confins de l’Europe orientale, en particulier du territoire actuel de l’Ukraine. Comment n’épouseraient-ils pas la cause du nationalisme ukrainien ? Évoquant trois siècles de domination polonaise sur ce qui est aujourd’hui l’Ouest de l’Ukraine et sans doute aussi la sanglante guerre de 1920, un ami polonais me disait un jour : « L’Ukraine, c’est notre Algérie ! »

Historiquement antirusses, ces pays sont devenus au XXe siècle passionnément pro-américains. L’Amérique, c’est la terre promise. C’est le rêve d’une abondance comparable à celle que l’on envie depuis toujours aux voisins occidentaux ; le rêve d’une garantie de sécurité contre le grand voisin russe ; pour la jeunesse, le rêve du self-made man dont la réussite le libère des contraintes de la famille traditionnelle. La préférence américaine de la « nouvelle Europe » s’était déjà clairement exprimée au moment de la guerre d’Irak. Mais le rêve américain de l’Europe orientale, illustré par le film d’Elia Kazan, America, America !, remonte plus loin, à la fin du XIXe siècle. L’adhésion à l’Otan, c’est la transposition à l’échelle d’un pays du rêve d’émigration. Ainsi s’expliquent l’adhésion enthousiaste, dès les années 90, des pays de l’Europe centre-orientale à l’OTAN et à sa filiale, l’Union européenne, et aujourd’hui le désir ukrainien et géorgien de s’arrimer à cet ensemble.

Comme la rencontre de deux courants contraires forme une zone de turbulence, l’aspiration occidentale de ces pays et la hantise russe des invasions créent une zone d’instabilité. La situation, historique, géopolitique, de cet espace est tout à fait claire, mais l’énoncer reviendrait à admettre qu’il n’est pas le nôtre.

Eh bien si, il sera le nôtre, puisque ces pays sont dans l’Europe. Voilà revenue la menace existentielle, mais cette fois-ci sur l’Europe. On reproche beaucoup au président Macron de manquer de suite dans les idées. Cette critique ne saurait concerner ses positions européennes. Il vient une nouvelle fois de confirmer sa détermination à faire entrer dans la tête des Gaulois réfractaires qu’ils appartiennent à une nation qui s’appelle l’Europe. La Pologne craint d’être agressée, la Pologne est dans l’Europe, donc l’Europe craint d’être agressée, donc l’Europe existe. La tautologie est impeccable. Seulement, l’Union européenne n’est ni un territoire ni une nation. L’UE n’a jamais voulu fixer ses frontières. Elle refuse de se définir par son héritage chrétien, alors que le mot Europe a été depuis son apparition synonyme de chrétienté. Elle ne se définit que dans l’illimité des « valeurs ». Mais qui veut faire l’ange fait la bête. Au bout de l’idéalisme européen, on passe de « L’Europe c’est la paix » à « Nous allons faire la guerre pour l’Europe ». En parfaite logique orwellienne, la ligne budgétaire européenne qui sert à financer les envois d’armes à l’Ukraine s’appelle « facilité pour la paix ». Cet idéalisme (au sens de prééminence des idées sur le réel) est dangereux.

Mais après tout, cette communauté de valeurs, même si on un peu de mal à la définir, mérite peut-être qu’on se batte pour elle ?

Nos valeurs et les leurs

À partir de la rupture de 1789-1815, les droits de l’homme, la démocratie, l’État de droit se sont substitués à la transcendance, aux traditions et aux hiérarchies sur lesquelles reposait l’ancienne légitimité monarchique.

Ainsi la société contemporaine ne porte-t-elle qu’un intérêt anecdotique à ses traditions. En un mot, elle ne doit rien au passé. Celui-ci peut être conservé sous la forme aseptisée de la « mémoire », mais il n’a plus rien à dire à la politique. Elle se veut égalitaire et démocratique. Composée d’individus que rien ne définit fondamentalement en dehors de leur existence physique, elle ne pose aucune limite de principe à leurs demandes et à leurs droits. Est anti-démocratique tout ce qui s’oppose à l’illimité des demandes et des droits. Ses valeurs étant absolues (les droits de l’homme), elles ont vocation à se répandre sans limites. Ainsi, l’Union européenne a toujours refusé de fixer ses frontières, c’est-à-dire essentiellement sa frontière orientale. Ce refus paresseux lui explose aujourd’hui à la figure.

Les valeurs européennes ne concernent pas la communauté, mais l’individu. Comment pourraient-elles mobiliser, ou seulement fonder, une communauté « nationale » ?

De son côté, la Russie, en conflit de plus en plus ouvert avec l’« Occident global » et cherchant à peser sur les opinions publiques, a besoin elle aussi d’un arsenal idéologique. Mais depuis son européanisation forcée par Pierre le Grand au XVIIIe siècle, elle n’a jamais réussi à affirmer une identité clairement distinguée de l’Occident. La joute des valeurs à laquelle nous assistons en est une nouvelle illustration.

Il s’agit pour les Russes de vilipender l’individualisme occidental dont les expressions les plus outrées (théorie du genre, dévalorisation de la polarité sexuelle, GPA, etc.) offrent une ample matière à sa propagande. La Russie serait le refuge des valeurs traditionnelles (famille, religion, patrie). Personne ne peut naturellement prendre au sérieux, même pas leurs auteurs, ces proclamations de dirigeants d’un pays dont le taux de fécondité est de 1,5 enfant par femme et où prospère la ploutocratie la plus débridée. En réalité, si une large partie de la population russe adhère à la morale traditionnelle, une fraction significative aspire, à l’instar des Polonais ou des Français, à devenir des Américains comme les autres. Cette division de la société remonte à Pierre le Grand et l’on ne peut exclure que la guerre civile qui fait rage aujourd’hui en Ukraine gagne un jour l’ensemble de la Russie.

Simulacre ou risque de guerre ?

Ce combat dans le ciel des valeurs entre Russie et Occident indique plutôt que ni d’un côté ni de l’autre on ne veut vraiment en découdre. Personne n’est prêt à donner sa vie pour défendre son droit au genre non-binaire ou, à rebours, pour l’inscription de l’hétérosexualité du mariage dans la Constitution. Les Russes veulent régler le problème ukrainien selon leurs intérêts et les Occidentaux entendent les en empêcher. Mais pendant que les combats font rage en Ukraine, le gaz russe continue à s’écouler vers l’Europe par un pipe-line ukrainien et l’uranium russe à alimenter les centrales nucléaires américaines. La guerre mondiale ne serait-elle qu’un épouvantail brandi par la « caste », d’un côté comme de l’autre, pour resserrer son contrôle sur les populations et accélérer le transfert des richesses des classes moyennes vers les plus riches ?

S’il en était ainsi, ce serait jouer avec le feu. Le mot guerre n’a pas la même résonance en Europe et en Russie. Chez nous, il évoque des victimes ; chez les Russes, des héros. La Russie, malgré tout ce qu’elle a subi au XXe siècle, la guerre civile, le Goulag, la « Grande Guerre patriotique », ne se voit pas en victime. Le régiment immortel, qui célèbre chaque 9 mai le Jour de la Victoire, n’est pas une célébration des victimes, mais des héros. La victime souffre au présent, le culte des héros renvoie au passé. On reconnaît des droits aux victimes, alors que la mémoire des héros oblige.

Cette différence, ce différend, correspond, par-delà les invectives sur les valeurs, à deux visions du monde. La mémoire n’est pas la même : si pour l’Occident tout ce qui est antérieur à 1991 n’a d’intérêt que pour les manuels d’histoire, les Russes voient la guerre d’Ukraine dans sa profondeur historique. L’« État de droit » n’est pas pour eux le nom indispensable de l’ordre juste. Vaccinés par 70 ans de mensonges juridiques vertueux cohabitant sans broncher avec le plus abject arbitraire, ils savent que les lignes bien tracées du droit valent moins que l’armature morale qui les soutient. Il en va de même du droit international. Les dirigeants russes l’invoquent, mais ils savent parfaitement qu’il ne protège pas. Ils savent que, derrière les grands principes, se dissimulent toujours des régiments. Ni la paix ni la vie n’ont pour eux la même valeur absolue ; s’il faut faire la guerre, ils la font.

On discute de la possibilité d’une mobilisation en Russie, on ne discute pas de la possibilité d’une mobilisation en Europe : elle est nulle. Les plus excités des va-t-en-guerre n’envisagent pas autre chose que l’envoi de soldats professionnels. Mais ils ont tort. En 1914, il n’a fallu qu’un mois pour que les relations internationales passent des mains des diplomates à celles des généraux, et que l’inconcevable devienne inéluctable. En 2024, il ne faudrait que quelques jours pour que s’enclenche l’engrenage menant à un accident nucléaire. Les survivants, sortis de leurs bunkers, pourront dire ensuite, la main sur le cœur : « Nous n’avons pas voulu cela ! »

1. Cf. Les Somnambules. Été 1914 : comment l’Europe a marché vers la guerre, Christopher Clark, Flammarion, 2013.

2. A la demande de la France, l’armée russe, qui n’était pas prête, est passée à l’offensive dès le 17 août 1914 et est allée se faire massacrer à Tannenberg. Elle a ainsi obligé le commandement allemand à déplacer deux corps d’armée vers l’Est, permettant à l’armée française de stopper in extremis, le 6 septembre, l’invasion allemande à 100 kilomètres de Paris. Pendant la Seconde Guerre mondiale, 80 % des pertes essuyées par la Wehrmacht l’ont été sur le front de l’Est.

3. Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1977.

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