Sapin de Noël

Noël – Jul : la lumière reviendra

La fête de Noël (Jul) correspond aux anciennes festivités indo-européennes du solstice d’hiver. Le mythologue Marc de Smedt le rappelait récemment, après bien d’autres : « Noël n’est qu'une « adaptation » à la nouvelle religion (chrétienne) des fêtes que les Anciens et les Barbares célébraient lors du solstice d’hiver.
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Le sens de la fête

Comme chacun le sait, la fête de Noël (Jul) correspond aux anciennes festivités indo-européennes du solstice d’hiver. Le mythologue Marc de Smedt le rappelait récemment, après bien d’autres: « Noël n’est qu’une “adaptation” à la nouvelle religion (chrétienne) des fêtes que les Anciens et les Barbares célébraient lors du solstice d’hiver – et il en est de même pour toutes les fêtes chrétiennes, bien que l’Église l’ait très longtemps nié. »1 C’est ainsi que la fête de l’annonce à Marie, le 25 mars, soit neuf mois avant Noël (période de gestation), était célébrée à Rome bien avant le christianisme : c’était la fête de l’annonce à Cybèle. Après beaucoup d’hésitations, l’Église s’est décidée à fixer la date de la naissance supposée du Christ au 25 décembre afin de la faire coïncider avec un rite plus ancien : la première mention latine de cette date comme fête de la Nativité remonte à l’an 354, la célébration proprement dite n’étant apparue qu’à la fin du IVe siècle.

Comme en bien d’autres occasions, l’Église, après avoir cherché à détruire, a fini par composer. Au départ, son hostilité ne fait pas de doute. N’est-il pas écrit dans le Deutéronome : « Quiconque aura honoré le soleil ou la lune, ou un être dans les cieux, devra être lapidé jusqu’à ce que mort s’ensuive » (XVII, 2-5). Le psychiatre Ernst Jones a été jusqu’à écrire : « On pourrait se demander si le christianisme aurait survécu s’il n’avait pas institué la fête de Noël avec tout ce qu’elle signifie. »2

René Laurentin reconnaît que « cette naissance de Jésus, dont les évangiles ne nous disent pas la date, l’Église l’a située au solstice d’hiver. »3 Il ajoute : « Le symbole cosmique du solstice d’hiver popularise et vulgarise à la fois la fête de Noël parmi nous. »4

Marc de Smedt explique : « Ce n’est pas par hasard que, la date exacte de la naissance de Jésus restant inconnue, un concile décida de fêter néanmoins l’anniversaire de cette nativité le jour du 25 décembre, jour du solstice d’hiver, qui ouvre la phase ascendante et lumineuse du cycle annuel. Partout, on allumait alors des feux en signe de joie. Saint Augustin et l’Église démentirent, bien sûr, ces origines païennes, mais il n’en reste pas moins que le 25 décembre était l’anniversaire des dieux soleil […] Jésus naît la nuit, il vainc l’obscurité, cette vieille angoisse de l’homme, et symbolise la victoire périodique de la lumière fraternelle qui va aider au renouveau de la vie et à l’éclosion cyclique de la nature porteuse de fruits… La réanimation de la lumière équivaut à un renouvellement du monde. La partie du solstice d’hiver ouvre un cycle : dans la tradition hindoue, c’est le début de la dêva-yâna, la voie des dieux, par opposition à la pitri-yâna du solstice d’été, qui figurait le commencement de la voie des ancêtres. »5

À Rome, bien avant la célébration de Sol Invictus, le solstice est dénommé bruma, breuissima (dies), journée qui correspond au 21 décembre. On a également recours à une autre racine, qui a donné le mot angor. « Il est de bon latin, à toute époque, de noter par angustiae un espace de temps ressenti comme trop bref, fâcheusement ou douloureusement bref, et Macrobe ne manque pas de l’employer et de le répéter quand il dramatise ce tournant de l’année. »6 Ovide écrit : « Le solstice d’été n’abrège pas mes nuits, et le solstice d’hiver ne me rend pas les jours angustos. », (Tr. 5, 10, 7-8). La religion ressent ces angustos dies solsticiaux : une déesse et un culte en assurent le franchissement. Cette déesse du solstice, c’est Diva Angerona, dont les festivités (dénommées Divalia ou Angeronalia) se déroulent le 21 décembre. Ce jour-là, les pontifes offrent un sacrifice in curia Acculeia ou in sacello Volupiae, proche de la porte Romanula, une des portes intérieures de Rome, sur le front nord du Palatin. Dans cette chapelle se trouve une statue de la déesse, avec la bouche bandée et scellée ; elle a un doigt posé sur les lèvres pour commander le silence. Pourquoi cette attitude ? Georges Dumézil explique, en se référant à d’autres mythes indo-européens : « Une des intentions du silence, dans l’Inde et ailleurs, est de concentrer la pensée, la volonté, la parole intérieure, et d’obtenir par cette concentration une efficacité magique que n’a pas la parole prononcée ; et les mythologies mettent volontiers cette puissance au service du soleil menacé. »7

En ce qui concerne les Germains, l’historien grec Procope (IVe siècle) dit qu’au cœur de l’hiver, les « hommes des pays du Nord » envoient des messagers au sommet des montagnes pour guetter le retour du soleil, lequel est annoncé par des feux ou des roues enflammées auxquelles on fait dévaler les pentes. De son côté, Tacite (55-120) raconte dans ses Annales que les Germains célèbrent le solstice d’hiver par des festivités et des festins.

Il faut noter ici que le solstice d’hiver est un simulacre du Ragnarök : la fin de l’année est la « représentation » cyclique de la fin du monde (qui clôt elle-même un grand cycle du temps). C’est pourquoi dans l’Edda, l’époque du « crépuscule des dieux », durant laquelle le soleil – comme Ódhinn lui-même – est avalé par le loup Fenrir (ou par un fils de Fenrir), est appelée Fimbulvetr, c’est-à-dire le Grand Hiver. C’est pourquoi également le dieu qui permet la renaissance du monde, Vidar, et qui parvient à terrasser Fenrir (Völuspa, 55) – grâce à quoi le soleil est remplacé par sa fille, c’est-à-dire par un nouveau soleil (dans les langues germaniques, le mot « soleil » est du genre féminin) –, est défini comme l’« Ase silencieux ». L’analogie entre l’action de Vidar, qui implique le silence, et celle de la déesse romaine du solstice, Angerona, dont l’attitude commande aussi le silence, saute aux yeux. Le silence est nécessaire à Noël pour que le dieu/la déesse sauve le soleil du péril et de la mort.

À cet égard, le passage essentiel de l’Edda se trouve dans le chant de Vafthrudnir, au moment où, à la question de Gôngrôder, « D’où viendra le nouveau soleil dans le ciel uni, lorsque le loup aura avalé celui que nous voyons ? », le sage Vafthrudnir (Vafthrunder) répond : « Le soleil, avant d’être anéanti par le loup, donnera le jour à une fille ; quand les dieux disparaîtront, elle suivra la même route que sa mère. » On notera par ailleurs que dans la mythologie germanique, le loup est constamment attesté comme le symbole de l’hiver – et qu’en Allemagne du Sud, l’ancien nom du mois de décembre (Julmond ou Julmonat) est attesté, lui aussi, en Wolfsmond « le mois du loup ».

Célébration de la fête

Nous ne reviendrons que partiellement sur cette question, abondamment traitée dans les textes cités plus haut – et dans le livre de Pierre Vial et Jean Mabire, Les solstices, histoire et actualité (GRECE, 1975). Il nous paraît simplement important, avant d’insister sur tel ou tel point particulier, de rappeler que la fête de Noël (Jul) ne concerne pas tant un jour particulier qu’une période entière : les Douze Nuits de la tradition solsticiale, dont la journée du 24 décembre et, surtout, les deux journées de Noël (cf. le pluriel significatif de l’all. Weihnachten ; moyen-ht.-all. ze wihen nechten) constituent seulement les moments culminants.

« Au soir de Noël ou du solstice d’hiver, la famille, les amis laissent un moment les rires de la fête, et se regroupent autour du drakkar de bois avec une solennité bon-enfant. » Extrait et photo de l’excellent blog De bons païens

Pour une tradition unifiée : les trois bougies

Sur la proposition de plusieurs membres du GRECE, la Commission des Traditions de l’association suggère aux adhérents l’observance d’une coutume commune, à caractère très simple (et dont la réalisation ne devrait poser aucun problème, quel que soit l’« environnement » familial, amical, etc.), à l’occasion de la fête de Noël. Il s’agit de l’allumage des trois bougies, le soir de la fête principale. Cette tradition a notamment été décrite dans le livre sur Les solstices (p. 121). Au début de la fête, avant le repas – et en présence de tous les participants –, le père de famille (ou le membre de l’assemblée le plus âgé) allume successivement trois bougies : une bougie rouge pour les parents et les ancêtres qui nous ont précédés, une bougie bleue pour les amis et les parents absents, une bougie verte pour les enfants à naître. Quelques mots très brefs doivent être prononcés à cette occasion, avec beaucoup de simplicité et de naturel, pour situer le sens et la portée de ce geste.

Ajoutons quelques mots au sujet de la bougie de Noël. La grande bougie de solstice était autrefois d’usage très commun en Angleterre (angl. Yule Candle), en Irlande et dans les pays scandinaves. Colorée en rouge, en vert ou en bleu, elle était aussi décorée avec des dessins représentant des branches de sapin et de houx. On l’allumait soit le soir du 24 décembre, pour qu’elle brûle jusqu’au matin, soit le matin du 25, pour qu’elle brûle jusqu’au soir. Elle était ensuite éteinte en grande cérémonie, avant d’être rallumée quelques instants lors de chaque soirée de la période des Douze Nuits. On considérait comme un très mauvais présage que la bougie s’éteigne inopinément. Aussi longtemps qu’elle brûlait, on ne devait pas non plus la changer de place. Et pour l’éteindre, on pressait la flamme entre les doigts ou entre les fers d’un tisonnier, car la souffler portait malheur ! Dans certaines maisons, seul le père de famille ou l’aîné de la fratrie était habilité à allumer ou à éteindre la bougie. La dernière nuit, on la laissait parfois se consumer jusqu’à son terme. Mais le plus souvent, on en gardait soigneusement les restes, auxquels on attribuait un pouvoir de protection et/ou de fertilité. Au Danemark, par exemple, on allumait la bougie de Noël chaque fois qu’au cours de l’année, éclatait un orage : sa flamme était censée préserver de la foudre. En Suède, les fermiers réduisaient les restes de la bougie en une poudre qu’ils mêlaient aux graines à semer, afin d’obtenir une belle récolte.

Le chandelier de Noël

Souvent dénommé « tour de Jul » ou « Jul-Leuchter », le chandelier de Noël est un objet de poterie de forme troncônique, dérivé d’un objet du Moyen Âge dont le modèle original a été découvert au siècle dernier dans la province suédoise de Halland.

En voici les dimensions « traditionnelles » : base carrée de 9 x 9 cm ; hauteur totale de 19 cm ; section supérieure de 4 cm ; roue solaire de 4 cm de diamètre ; cœur (ajouré) de 3,5 cm de largeur et de hauteur. On utilise de préférence des bougies de couleur rouge.

La bûche de Noël

Nous avons rapporté que la bûche de Noël se retrouve aussi bien en France, en Italie, en Angleterre, en Allemagne ou en Europe de l’Est. Précisons qu’en général, elle est en bois de chêne ou d’un arbre fruitier (symbole de fécondité). On l’allume parfois avec un fragment de la bûche brûlée l’année précédente. Elle doit brûler le plus longtemps possible, et si possible, être rallumée quelques instants lors de chacune des Douze Nuits. On peut la graver, la décorer de feuillages ou de rubans, l’arroser d’alcool, de vin, de cidre ou de bière. En Cornouailles, on y dessine à la craie la figure d’un personnage qui s’efface au fur et à mesure de la combustion (cf. M. A. Courtney, Cornish Feasts and Folk-Lore, 1890). Des rites importants, dont nous avons déjà parlé, entourent le choix du bois, la mise en forme et l’allumage de la bûche, tout particulièrement en Angleterre et en Provence.

Tout comme pour la bougie de Noël, les restes de la bûche (cendres ou brandons) sont très souvent conservés parce qu’on considère qu’ils portent bonheur, préservent du mauvais sort, favorisent les récoltes, etc. En Italie et en Allemagne, ils sont censés écarter les insectes et les parasites ! En Écosse, dans certaines parties des Highlands, la bûche est sculptée en forme de vieille femme que l’on appelle Cailleach Nollaich (« vieille de Noël »). Elle représente les maux de l’hiver et de la mort – et on la brûle très solennellement : toute la famille regarde la « vieille » périr dans les flammes. Ici la bûche doit être entièrement consumée, il n’est pas question d’en garder la moindre parcelle à la maison !

Les plats de Noël

On mange beaucoup à Noël. D’abord parce que c’est une fête, et que toute fête s’accompagne d’un festin. Mais aussi parce que c’est plus précisément la « fête de la nourriture abondante » à une époque où semblent régner le froid, la glace et la désolation. Symboliquement, le recours à la nourriture a une valeur compensatoire exactement analogue à l’usage des feuillages et de la végétation.

Un plat de solstice traditionnel a aujourd’hui presque complètement disparu : c’est la bouillie de millet, qu’on servait jadis dans beaucoup de fermes, en réservant une part aux défunts de la famille. Elle a été remplacée par bien d’autres mets, que certains jugeront plus appétissants !  À l’heure actuelle, on mange de l’oie et de la dinde, du porc, de la carpe, des pommes, des noix, des pâtisseries. En pays d’Oc, notamment entre Garonne et Dordogne (en Aquitaine), le plat que l’on sert au soir de Nadaü (Noël), pendant que brûle la Busco de Nadaü, est l’estouffat, qui est une sorte de daube ou de ragoût « enrichi ». Le soir venu, l’aîné de la maisonnée ayant installé la bûche sur les chenets, et après en avoir coiffé les extrémités d’un peu de cendres pour qu’elle couve toute la nuit, prononce ces paroles : « Moundé, la belhado de Nadaü ey druberto » (« Gens, la veillée de Noël est ouverte ! »). Après quoi, chacun se met à table.

Les traditions culinaires sont spécialement riches en Scandinavie. L’écrivain romantique Ernst Moritz Arndt a fait une très belle – et très célèbre – description du Noël suédois (Die Julzeit in Schweden, reproduit in Nordische Zukunft, II, 1976, 2, 2-4). Voici un menu danois typique pour Noël : rôti de porc et canard rôti fourré de pommes et de pruneaux, chou rouge et pommes de terre, riz au lait avec des amandes hachées et de la crème Chantilly. De nombreuses pâtisseries représentent deux animaux particulièrement à l’honneur au moment du solstice : le porc (ou le sanglier) et le bouc – symboles évidents de fécondité. Le bouc de Noël est appelé en suédois Julbock. On le retrouve en Poméranie sous le nom de Klapperbock, dans les forêts de Bohême (où il devient Klebergoas ou Mousgoas), et dans les îles estoniennes de Dagoe et de Nuckoe. En paille tressée (cf. illustration), il orne la maison. En pâte à biscuit ou en pain, il est mangé en famille sous les dénominations (suédoises) de Julbröd ; Gumsebröd ou Julgalt.

La pâtisserie de Noël a d’ailleurs plus d’importance qu’il n’y paraît au premier abord. Le premier, Jacob Grimm (1785-1863) avait pressenti qu’« une étude historique des gâteaux et pâtisseries permettrait sans doute d’aboutir à des conclusions inattendues ». La plupart de ces gâteaux obéissent en effet à des lois de confection traditionnelles, dont les formes renvoient à certaines croyances populaires. Les biscuits en forme de cavalier (Frise, Franconie) ou de fer à cheval (Souabe) sont peut-être de lointaines allusions au « chasseur sauvage » (wotan), de même que les figurations d’enfants au berceau conservent peut-être le souvenir de Frau Holle, la « bonne fée » protectrice des nourrissons. L’étoile, l’arbre de vie, les bretzels, la roue solaire, les cœurs entrelacés, etc. sont des emblèmes que l’on retrouve fréquemment dans l’art populaire. Le cygne et l’oie sont des animaux voués au soleil, qui, dans l’Edda, annoncent le retour de la lumière…

En Allemagne, chaque région a une préférence pour un type de pâtisserie : brioche en pays saxon, pains d’épice à Aix-la-Chapelle et à Nuremberg, etc. La maison en pâtisserie (pâte à biscuit ou pâte d’amande), dont le toit est recouvert de sucre glacé et de fruits confits, dont les fenêtres sont en feuilles de gélatine et dans laquelle on place une bougie allumée, est un exercice particulièrement difficile (deux jours de préparation au moins), mais du plus bel effet.

Pour fabriquer soi-même des torches éclairantes

Pour les veillées de solstice, on peut utiliser des torches vendues dans le commerce, mais on peut également les faire soi-même. Voici la méthode à suivre. Faire fondre 5 kg de paraffine achetée en bloc chez un droguiste, avec 1 kg de stéarine, dans une grande casserole. Les blocs fondus, arrêter le feu aussitôt. (En cas de début de combustion, ne surtout pas mettre d’eau dans la casserole, mais étouffer le feu en fermant avec un couvercle). Tremper dans la solution obtenue des bandes de toile de jute préalablement découpées (par exemple dans de vieux sacs de pommes de terre), mesurant 1 m de long sur 15 cm de large. Enrouler chaque bande sur un bâton d’environ 80 cm de long, en serrant au maximum (la durée de la torche dépend en grande partie de la tension de la toile). Serrer et consolider avec deux fils de laiton. Laisser refroidir et solidifier. Allumer ensuite de façon habituelle, par l’embout de la torche, à l’aide d’un briquet.

Les quantités indiquées plus haut permettent de réaliser environ 50 torches. Chaque torche doit pouvoir brûler environ 3/4 d’heure, si la confection a été bien faite. La fabrication en plein air est fortement conseillée. N. B. : le mélange paraffine-stéarine se solidifie assez rapidement en refroidissant ; si nécessaire, réchauffer à nouveau.

Compléments historiques et « théoriques »

Jul – Le nom de Noël

En ce qui concerne l’étymologie du mot « Noël », par rapport à l’une des hypothèses avancées, on consultera les corrections de M. Jean-Claude Rivière, parues dans Éléments n° 21-22 (été 1977, courrier des lecteurs, p. 82).

Dans les langues germaniques, l’ancien mot désignant la fête du solstice d’hiver était le vieux nordique « Seul » ou « Yol », qui évolua par la suite en « Jul ». Le sens d’origine de ce terme serait « roue » (cf. l’anglais wheel, « roue »), mais aussi « fête, kermesse ». On a toutefois avancé une autre explication – à vrai dire assez incertaine – selon laquelle le mot dériverait du nom d’un breuvage de fête, öl, accompagné du préfixe « J »8. Ce nom de öl désigne aujourd’hui la bière en suédois (tandis que le mot allemand öl, « huile », se dit Olga en suédois) ; on le retrouve aussi dans l’anglo-saxon eale et l’anglais ale.

Les Anglo-Saxons appelaient autrefois Giuli les mois de décembre et de janvier. Le nom gothique pour « novembre » est frima jiuleis, qui signifie « le premier mois de Jul ». Dans les langues scandinaves, Noël aujourd’hui se dit toujours Jul.

En Suède, la période solsticiale commence le 24 décembre pour finir le 13 janvier, jour de saint Knut. D’où le proverbe : Trettonde Dag Knut, Dansas Jul ut (et aussi : Sankt Knut, Kör Jules ut. Le mot Jul entre dans de nombreuses expressions, sous une forme composée. On appelle Julklappar les cadeaux que l’on se fait au moment de Noël. On parle aussi de « pain de Jul», des « gâteaux de Jul», de la « table de Jul », etc. Et l’on se garde d’oublier le petit génie domestique, le Tomtegubbe, nain « sorcier » assez analogue au Nispuck de la tradition nord-allemande. Jusqu’au XVIIIe siècle, les paysans suédois se rendaient en procession jusqu’à l’église du village, le soir de Noël ; le sol de l’église était pour l’occasion recouvert de la « paille de Jul» (anglais, Yule Straw). Cette coutume a fini par tomber en désuétude.

Un autre nom pour la période de Noël est Julfriede ou Julred (cf. Allemand, Friede, anglo-saxon, frith, eolfrith, anglais médiéval, freeth : « paix »). C’est évidemment une allusion à la trêve de Noël, qui semble bien avoir pris le relais, à l’époque chrétienne, de l’interdiction traditionnelle des activités économiques et guerrières en période de solstice : on ne travaille pas, les objets familiers cessent de s’activer, « tout ce qui tourne » s’immobilise, les rouets s’arrêtent de tourner, etc. ; c’est la « paix de Jul » : Julfriede. En Suède cette trêve s’achève traditionnellement le 6 janvier, les églises de Danemark et de Suède repoussèrent la trêve jusqu’au 13 janvier. Il est également d’usage, pendant cette période, qu’aucun mariage ne soit célébré. (Le mariage au moment de Noël fut d’ailleurs interdit par un synode en 1022 et par un décret de Gratien au siècle suivant).

Rappelons enfin, pour le domaine allemand, l’ancienne dénomination de Mütternacht/en (« nuit des mères ») comme synonyme de Weihnacht/en. À l’époque antique, ce terme a dû être répandu sur un plus large territoire. En Gaule et en Germanie méridionale, on célébrait en hiver un culte des maires. Pour l’ancienne Angleterre, nous disposons du témoignage de Bède le Vénérable (672-735), selon qui la nuit de Noël, dans les temps païens, s’appelaient modranecht (môdra night). Pour expliquer cette allusion, il n’est pas nécessaire de faire recours à ce que Georges Dumézil a appelé « la stérilisante obsession de la Déesse mère ». Un rapprochement avec les Matralia romaines ne semble pas plus probant, sinon par symétrie antagonique, puisque c’est au début de l’été, le 11 juin, que les Romains fêtaient la déesse Mater Matuta, divinité du « point du jour », que l’on a valablement comparée à la déesse indo-aryenne de l’Aurore. En revanche, on peut voir dans les « fées de Noël » (Befana, Frau Holle, Perchta-Berchna, etc.) autant de survivances de ces « mères » solsticiales dont l’origine reste mal connue. On peut aussi en déduire que l’idée d’une nativité/maternité était déjà présente dans le paganisme indo-européen.

L’arbre de Noël

Comme nous l’avons indiqué, les premières mentions de l’arbre de Noël remontent à la fin du XVe siècle et se rapportent à l’Alsace (allusion à des feuillages dans La Nef des fous de Sebastian Brant en 1494, mention explicite en 1521). La coutume serait ensuite propagée en Allemagne par l’intermédiaire de marchants de Nuremberg ayant participé à la foire de Strasbourg. Néanmoins, la diffusion de l’arbre de Noël tend à montrer, en raison de sa rapidité, qu’elle a profité de charges affectives puissantes vraisemblablement liées à de plus anciens rites.

C’est un fait que le culte de l’arbre renvoie au passé le plus ancien de la religion indo-européenne. On voit par exemple, sur les gravures rupestres de Suède, qui datent de l’Âge du bronze, des représentations de conifères associées à des pratiques rituelles. Ces figurations semblent renvoyer à Yggdrasil, l’« arbre du monde » des anciens Germains, au pied duquel, près de la fontaine d’Urd, les trois Nornes (les Parques germaniques) tissent, déroulent et coupent le fil des existences humaines. Aussi Marc de Smedt n’hésite-t-il pas à écrire : « Le sapin de Noël vient des traditions occidentales anciennes ; c’est une survivance populaire de l’arbre sacré Yggdrasil des pays du Nord, figurant l’axe de la vie universelle comme la colonne vertébrale est l’axe biopsychique de l’homme. »9 D’autres chercheurs ont essayé de faire remonter l’arbre de Noël à des temps très reculés en se fondant sur une tradition qui s’est maintenue en Islande jusqu’au XVIIe siècle au moins – elle nous est rapportée par Jon Arnarson – et qui consistait, au moment du solstice d’hiver, à décorer de bougies allumées un sorbier sauvage sacré.

Chez les Hittites, peuple indo-européen d’Asie mineure, on trouve une légende très populaire concernant la disparition de la déesse du soleil, fille de la mer et épouse du dieu Telibinus – disparition qui, à dates fixes, provoque le dépérissement du monde. Dans un premier temps, toutes les recherches des dieux pour retrouver le soleil aboutissent à un échec. En fin de compte, néanmoins, le soleil est retrouvé grâce à l’abeille et à un charme de la déesse magicienne Kamrousepas. Le retour du soleil et de l’épouse de Telibinus (ou de Telibinus lui-même, dans des rédactions ultérieures) provoque la reprise de la vie sur la terre. Un texte hittite déclare : « Également au roi et à la reine, Telibinus donne vie, force et avenir. Telibinus comble ainsi le roi : devant lui se dresse un arbre. À cet arbre est attaché un sac fait d’une peau de mouton. Dans ce sac, il y a de la graisse de mouton, il y a de l’orge, des épis, du raisin, du bétail, il y a de  “ longues années ” et la prospérité… » La fête de Telibinus durait six jours ; elle était principalement célébrée dans la ville de Kas’ha, près de Hanhana, dans la région du Halys inférieur (Kizil-Irmak). À cette occasion, on enlevait l’« ancien arbre » et l’on dressait un « nouveau » au pied d’un autel. Il est intéressant de trouver, dans un culte d’il y a près de 4 000 ans, un rite de disparition et de retour du soleil associé au thème de l’arbre et du sac (la « hotte ») dispensateur de bienfaits et de symboles de fécondité.

À Rome, les demeures étaient couramment ornées de feuillages et de végétation au moment des Saturnalia de décembre et des calendes de janvier. Par la suite, cette coutume sera bannie par l’Église : « Si vous avez renoncé aux temples, écrira Tertullien dans son De idolatria, ne faites pas un temple de votre propre maison ». Dans les anciens sanctuaires, on honorait les arbres comme des créatures vivantes, douées d’une âme : ainsi le chêne du temple de Diane, près du lac de Némée. Les Grecs allaient aussi prier près du chêne de Zeus, à Dodone. À Marseille, pendant la guerre des Gaules, César ordonna à ses soldats de jeter bas les arbres vénérés d’un petit bois sacré entretenu par des druides locaux.

En Inde, dans les Upanishad, on trouve aussi une allusion à l’« arbre de vie ». En 1507, dans son Voyage merveilleux de Bartoman à Calicut (Calcutta), Luigi de Barthemas rapportera l’habitude des habitants de Calcutta, le soir de Noël, de pendre des lumignons aux branches d’un arbre majestueux. Cette tradition, d’après lui, est ancienne : il cite notamment, d’après des représentations figurées, le stupâ d’Amaravati, qui, vers l’an 100 de notre ère, était un arbre de vie orné, tantôt d’un disque solaire, tantôt des « traces de pas du Bouddha ».

Chez les Germains, le culte de l’arbre est également très vivace. Au IXe siècle, lors de sa campagne contre les Saxons, Charlemagne fit ravager le sanctuaire de l’Externstein où se dressait l’« arbre du monde » appelé Irminsul, et fit construire à proximité, sur l’emplacement du mont d’Obermar, une église Saint-Pierre. Près de Geismar, l’antique chêne de Thor (Donar-Eiche) fut pareillement détruit par Wynfried (plus connu sous le nom de saint Boniface). Par la suite, des églises furent souvent édifiées sur l’emplacement d’un ancien arbre sacré – telle l’église du couvent de Lehnin, près de Brandebourg, où l’on laissa longtemps la souche saillir au pied de l’autel ! En 1184, le curé de la paroisse d’Ahlen, dans le pays de Munster, fit apporter un arbre sacré pour allumer le « feu du Seigneur » au moment de la Nativité (cité par Grimm, Deutsche Mythologie, I, 522). Après 1200, les évêques de Fulda devaient encore menacer de la peine de mort les « païens » qui « sacrifiaient aux arbres » sur une montagne, le Numbourg, aux environs de Nordhausen. Mais deux siècles plus tard, lors de la procession à cheval de la Saint-Urbain, on promenait dans les rues de Nuremberg un sapin orné de craquelins et de clinquants.

En 1935, l’Osservatore romano rangeait encore le sapin de Noël parmi les « coutumes païennes » – et y voyait une « mode protestante » (ce qui est d’autant plus absurde que les pasteurs avaient combattu l’arbre de Noël avant même que les prêtres ne le fissent).

On connaît le mot de Bismarck : Bäume sind Ahnen (« Les arbres sont des ancêtres »). Michel-Ange disait aussi : « L’homme ne trouve la paix qu’en la forêt. » Et Beethoven : « Ô Tout-Puissant, dans la forêt je connais le jour, dans la forêt, je suis heureux, chaque arbre parle à travers toi ! » On retrouve constamment ce thème chez les romantiques (Eichendorff, Novalis, Jean Paul, etc.). Les peuples indo-européens ont toujours lié la forêt à la religiosité ; et l’arbre est utilisé comme motif ornemental dans de nombreux édifices sacrés.

Contrairement à ce que nous avons dit, l’arbre de Noël a pénétré aux États-Unis avant d’arriver en Angleterre : ce sont des immigrants allemands et des soldats de la Hesse enrôlés dans les troupes de George V pendant la Guerre d’indépendance qui l’y ont fait connaître. Pour l’Angleterre, la première description explicite remonte à 1821, année où une personne d’origine allemande de la suite de la reine Caroline fait dresser un sapin lors d’une fête destinée à des enfants (cf. A. J. Kempe, The Losely Manuscripts and Other Rare Documents, 1835). On le retrouve huit ans plus tard à la cour, ou l’écrivain Charles Greville en donne une description (cf. The Greville Memoirs, R. Fulford, 1963). Enfin, en 1841, la reine Victoria et le prince Albert inaugurent un sapin au château de Windsor. À ce moment-là, la coutume est déjà très répandue dans la région de Manchester, où résident beaucoup de commerçants venus d’Allemagne (cf. le témoignage de William Howitt, The Rural Life in England, 2e éd., 1840).

L’habitude consistant à dresser des arbres de Noël dans des endroits publics semble être apparue aux États-Unis, plus précisément à Pasadena (Californie), en 1909. Elle a ensuite gagné New York et les pays d’Europe. Aujourd’hui, beaucoup de villes et de villages dressent des arbres communaux et municipaux – le plus fameux étant celui que les habitants d’Oslo offrent traditionnellement aux Londoniens depuis 1907.

Le nom de l’arbre de Noël, en Allemagne, n’est pas le même partout. Dans le Nord, on utilise le mot Tannenbaum (« sapin »), sauf en Frise, en Basse-Silésie, en Prusse, en Poméranie et dans le Brandebourg, où l’on parle plutôt de Weihnachtsbaum (« arbre de Noël »). Dans le Sud, en Rhénanie, en Souabe, en Franconie, dans la Hesse, en Bavière, en Autriche et dans le Palatinat, ainsi que dans l’ancien territoire des Sudètes, on emploie le mot Christbaum (« arbre du Christ »). Dans la région d’Osnabrück et dans les Erzgebirge, on préfère Lichterbaum (« arbre à lumières »).

La diffusion du sapin de Noël a quelque peu fait reculer d’autres traditions « concurrentes ». L’Allemagne centrale a cependant conservé la « pomme d’apparat » (Putzapfel) : une grande pomme formant le centre d’un motif disposé sur la table, avec des branchages (ou des épis) et des bougies. En Bavière, on trouve encore couramment le Klausenbaum, pyramide tétraédrique composée de six bâtonnets plantés dans quatre pommes, avec, dans la partie centrale, un bonhomme en pain d’épice. En Thuringue, il y a le Reifenbaum, qui est un arbre fait de plusieurs couronnes d’osier ornées de branches de sapin, disposées les unes au-dessus des autres ; sur ces couronnes, on fixe des pommes de pin, des pommes, des noix, des pains d’épices et des clinquants. Dans le Nord (Saxe et Schleswig-Holstein), on trouve la « pyramide de Noël » (Weihnachtspyramide ou Lichterpyramide), assemblage de disques empilés sur une tige centrale, comportant au sommet une hélice que fait tourner la chaleur dégagée par la flamme des bougies. En Frise, dans les îles, on dresse l’ «  arc de Noël » (Weihnachtsbogen ou Kojeesbaum). C’est une baguette de coudrier recourbée en fer à cheval et décorée avec de la verdure : au centre, un arbre faite de pâte cuite à la maison ; à droite et à gauche, un homme et une femme. La baguette repliée symbolise la course du soleil, lui-même représenté par quatre bougies fixées sur l’ensemble (une pour chaque point cardinal). Citons encore le « buisson de Noël » (Julbusch), dans le Schleswig-Holstein, la « mai de Jésus » (Christmaien), en Bavière, etc.

La décoration de l’arbre. Ce sujet ayant déjà été traité abondamment, nous n’y reviendrons pas. Rappelons seulement la nécessité de proscrire toute décoration électrique. L’arbre se décore avec des bougies (rouges ou brunes de préférence), des boules, des pommes, des mandarines, des chocolats, des biscuits, des friandises, etc. Le support de l’arbre est parfois constitué par une roue à quatre rayons (roue de la vie et du temps). En Suède, ces rayons sont fréquemment ornés de têtes de dragons, identiques à ceux dont l’Edda nous dit qu’ils se trouvent au pied de l’arbre de vie, pour le ronger.

En France, l’arbre vendu le plus communément n’est pas un sapin, mais un épicéa (parfois remplacé par un pin sylvestre, notamment en Normandie). Plus de la moitié des arbres de Noël achetés dans notre pays proviennent du Morvan, qui en fournit environ 1,5 million chaque année. L’épicéa a l’avantage d’une croissance rapide (sept ou huit ans pour devenir un « arbre de Noël »). Il a cependant un gros inconvénient : il perd très vite ses aiguilles – contrairement à d’autres « toujours verts », un peu plus coûteux, mais de plus bel aspect, comme le pin sylvestre (qui possède une jolie couleur bleutée), le « Douglass » ou pin d’Orégon, etc.

En dehors de l’arbre proprement dit, les feuillages sont également à l’honneur au moment de Jul (Noël). Citons d’abord le gui (dont la forme, à chaque ramification, évoque la rune de vie : man-rune) et le houx, mais aussi le laurier, le cyprès, l’olivier, et d’une façon générale, tous les végétaux portant feuilles ou fruits en plein cœur de l’hiver. Tous ces feuillages sont associés à la décoration de la maison. La coutume de s’embrasser sous le gui lors du Nouvel An semble d’origine spécifiquement anglo-saxonne. Une tradition très ancienne interdit de cueillir ou d’installer dans la maison des feuillages avant le 24 décembre. La même tradition affirme que cela porte malheur d’enlever la décoration de Jul (houx, gui, couronne d’avent, etc.) avant la fin des Douze Nuits, c’est-à-dire le 6 janvier (Épiphanie), date correspondant à la fin de l’ancien festival païen. On dit aussi que tout feuillage resté vert après cette date du 6 janvier doit être brûlé, et non jeté.

Mentionnons pour finir une coutume assez répandue dans les pays du nord de l’Europe. Elle consiste, entre le 30 novembre et le 6 décembre, à couper quelques branches ou scions d’arbres et d’arbustes à floraison rapide (cerisier, lilas, amandier), et à les disposer dans de l’eau, au milieu d’une pièce chauffée. Cela se fait souvent le 4 décembre, jour de sainte Barbara (d’où le nom de « rameaux de sainte Barbe » parfois donné à ces feuillages). Vers Noël, le « miracle » se produit : les arbres fleurissent, apportant les premiers bourgeons, promesses du renouveau.

Les compagnons de saint Nicolas et du « bonhomme Noël »

Voici quelques détails complémentaires au sujet du « père Noël » et de « saint Nicolas ». Au Pays Basque, le bonhomme Noël porte le nom d’Olentzero. Témoignage de l’hostilité ecclésiastique : le 23 décembre 1952, un père Noël de quelque trois mètres de haut fut pendu, en grande pompe, aux grilles de la cathédrale de Nancy. Au sujet de l’origine du « père Noël » : Maurice Crampon, dans Linguistique picarde (décembre 1974), a évoqué, lui aussi, l’hypothèse selon laquelle ce personnage « pourrait remonter à Gargan, chef de file de nos  ̎gargantuas ̎ populaires et régionaux, fils du dieu solaire celtique Belen. Comme lui, il porte des bottes et une hotte ».

Nicolas : À l’étranger, il porte le nom de Sinterklaas (Pays-bas) et de Santa Klaus (ou Claus). En Alsace, on le nomme Mein herr Klaus. À Nancy, il paraît en majesté, mitre en tête, le 6 décembre, au balcon de l’Hôtel de Ville. Dès le XIe siècle, saint Nicolas est aussi révéré en Picardie, et on le retrouve dans de nombreux hôtels-Dieu, comme Abeille, Montreuil et Saint-Riquier ; il patronne alors la Nation de Picardie à l’université de Paris, ainsi que d’autres confréries. Sa fête fut chômée dans le diocèse d’Amiens jusqu’en 1607.

Dans de nombreuses régions d’Europe, le « père Noël » et/ou « saint Nicolas » sont accompagnés d’un « second ». La dénomination et l’apparence de ce second personnage sont très différentes selon les endroits, mais son existence, elle, est attestée régulièrement. C’est un fait important, qui confirme l’origine païenne du « bonhomme » solsticial. Il est très caractéristique, en effet, qu’intervienne dans la fête de Noël, même christianisée, un « distributeur de cadeaux » rappelant l’ancien rite de fertilité et de fécondité. À cet égard, on pourrait considérer que le « bonhomme Noël » et son second correspondent à une dissociation fonctionnelle d’un rôle assumé auparavant par une divinité unique : d’un côté, celui qui « récompense les enfants sages » ; de l’autre, celui qui « punit les enfants insupportables ou désobéissants ». De fait, tantôt l’« accompagnateur » se cantonne à un rôle d’adjoint (il porte la hotte du « bonhomme Noël », transporte ses cadeaux, conduit son traîneau, etc.), tantôt il lui sert de « repoussoir » (il punit les mauvais enfants).

Le nom le plus courant de l’ « accompagnateur » est Ruprecht (Knecht Ruprecht), que l’on trouve principalement en Allemagne. On l’appelle aussi Rumpanz, Ruppknecht ou Knecht Nicolas. Son nom semble dérivé de l’allemand Rüpel, « rustre, voyou, malotru », ce qui correspond assez au personnage10. On le représente souvent armé d’une baguette ou d’un paquet de verges, ce qui a suscité l’interprétation de la « punition d’enfants » ; mais ce trait peut aussi bien se rapporter à un ancien culte de la végétation (fertilité). En « fouettant », c’est-à-dire en touchant avec sa baguette, Ruprecht redonne la vie et rend fécond. Au siècle dernier, en Allemagne, on vendait encore sur les marchés des gâteaux de Noël dénommés Feuerrüpel : on en voit par exemple sur un célèbre tableau de Ludwig Richter, Sur le marché de Noël de Dresde, qui date de 1855. Ces gâteaux figuraient Ruprecht, baguette à la main. D’autres chercheurs ont rapproché le nom de Ruprecht de celui de Percht/Berchta.

En Allemagne du Nord, les cadeaux de Noël sont apportés par le Schimmelreiter, cavalier montant un cheval blanc, héritier du Sleipnir de Wotan. En Allemagne du Sud, l’« enfant Jésus » (Christkindl) est accompagné de Hans Trapp, personnage que l’on représente habillé de peaux de bêtes, cornes à la tête, chaînes et grelots autour des reins, et auquel on a présumé une origine alsacienne en rapprochant son nom de celui d’un cruel baron du XVIe siècle, Hans von Tratten, qui habitait près de Wissenbourg. Dans la région d’Augsbourg, le « second » s’appelle Berchtel – d’où le dicton : « Nicolas vient aujourd’hui, Butzebercht viendra demain. » En Souabe, il se nomme Pelzmärte. Il prend parfois l’apparence d’un animal, d’un bouc ou d’un ours. Dans le Harz, le bouc fait partie de la procession solsticiale ; dans le Brandebourg, c’est un cheval blanc, et en Poméranie, une cigogne. Aux Pays-Bas, « saint Nicolas » est accompagné par Perre le Noir ; en Lorraine, par Robert. Ailleurs, on lui attribue les noms de Krampus, Buzemann, Klaubauf, Nickel, Han Muff, Pelznickel, etc.

À propos du porc (de Noël)

Nous avons brièvement signalé l’importance du porc – qui prend une part éminente dans le festin de Noël ! – dans les traditions européennes (en particulier sous la forme du cochon sauvage, le sanglier). À Rome et chez les Saxons, le sanglier figurait parmi les sacrifices rituels de la période de solstice hivernal. On a trouvé une remarquable représentation de sanglier sur une urne saxonne, mise au Jour à Issendorf près de Hanovre. Chez les anciens Germains, il arrivait que l’on prêtât serment sur les soies d’un sanglier. Cette coutume semble s’être longtemps maintenue : en Basse-Saxe, un tisonnier du XIXe siècle, conservé au musée de Hanovre et représentant un sanglier en cuivre, permettait de prêter serment au-dessus de l’âtre, point central de la maison. Aujourd’hui encore, en Transylvanie, c’est le « cochon du petit Jésus » qui est censé apporter les cadeaux de Noël.

Le dieu grec Adonis (dont l’adoration au mois de décembre dans une grotte semble être à l’origine de la légende chrétienne de la grotte de Bethléem) aurait été tué par un sanglier. Or, Adonis, fils d’une déesse solaire changée en arbre et qui aurait mis au monde son fils en cet état, est parfois surnommé l’« homme branche », nouvelle et claire allusion à d’anciens rites de fertilité. À noter d’ailleurs que le nom d’Adonis, divinité qui fut identifiée au dieu égyptien Osiris (He Siri = la semence ; Osiris était l’époux d’Isis, et son sacrifice vicaire avait lieu en Égypte au moment du solstice), signifie « Seigneur » en phénicien. C’est aussi le nom donné au Tammouz phénicien dont parle Jérémie, et que l’on représentait sous les traits d’un enfant porté par une femme, vierge Mère ou Reine du ciel.11

Au Moyen Âge, dans les pays anglo-saxons (principalement), c’est le 6 décembre, aujourd’hui date de la « saint Nicolas », que l’on nommait l’« enfant évêque ». Cette coutume pourrait bien avoir joué un rôle dans l’élaboration de la légende de Nicolas (ancien évêque de Myre). Les enfants désignés pour jouer le rôle de l’évêque, habillés d’une robe épiscopale, la tête ornée d’une mitre, étaient entourés de garçons de leur âge, lesquels jouaient les rôles de chapelain, de doyen, de diacre, etc. Ils chantaient les vêpres et participaient aux services à l’église, sauf évidemment à ceux qui, comme la messe, devaient être exclusivement célébrés par des prêtres. Leurs « pouvoirs » duraient jusqu’au 28 décembre, fête des Saints-Innocents (autre festival enfantin). La chose était fort prise au sérieux, à tel point même que s’il advenait que l’enfant évêque mourût entre le 6 et le 28, il était enterré avec tous les honneurs dus à un véritable prélat ! Cette tradition a été souvent décrite contre la contrepartie juvénile de la célèbre « fête des fous ». Les deux coutumes diffèrent toutefois en de nombreux points. La « fête des fous », qui avait lieu en janvier et qui fut surtout populaire en France du XIIe au XIVe siècle, avait un caractère nettement licencieux et blasphématoire, qui la fit d’ailleurs interdire en 1434 par le concile de Bâle. (On dit cependant qu’on l’observait encore à Amiens en 1721). Dans la fête de l’« enfant évêque », ce trait n’apparaît guère : il semble au contraire que les enfants aient pris leur tâche très au sérieux. Cette tradition fut victime de la diffusion du protestantisme. En Angleterre, elle fut interdite en 1541, restaurée en 1554 sous Marie Iere, puis définitivement abolie.

Une autre coutume de solstice, attestée cette fois en Allemagne, consistait à faire fondre du mercure : l’image formée par l’eau que l’on versait ensuite sur le mercure permettait, dit-on, de lire l’avenir, de trouver femme ou mari, etc. Cette tradition semble liée aux rites de la saint André, fin novembre, qui ouvraient le cycle de Jul – le dimanche le plus proche de saint André inaugurant le temps de préparation de la Nativité.

Extrait du livre Les Traditions d’Europe d’Alain de Benoist

1. Le Nouvel observateur, 23 décembre 1974.
2. Ernst Jones Psychanalyse, folklore et religion, Payot, 1973.
3. Le Figaro, 26 au 27 novembre 1977.
4. ibid.
5. Le Nouvel observateur, 23 décembre 1974.
6. Georges Dumézil, La religion romaine archaïque, Payot, 1966.
7. idem, p. 331.
8. Edward Langford, Yuletide and the Advent of Christmas, in Northern World, VII, hiver 1962-1963, 2, 17-22.
9. Le Nouvel observateur, 23 décembre 1974.
10. Hermann Tögel, Germanenglaube. Drei Jahrtausende germanische Gottgefühl, Julius Klinkhardt, Leipzig, 1936, p. 207.
11. L’article du pasteur O. Nisse, Noël, fête de la nativité, in La Pensée, Bruxelles, janvier-février 1975.

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