Il fallait bien que notre époque finisse par produire le milliardaire qu’elle méritait – du moins celui qui lui ressemble le plus. Il n’y a plus que dans les pages de Charlie Hebdo que l’on continue à croquer la grande bourgeoisie capitaliste sous les atours dix-neuviémistes d’un haut de forme. MC Pao, de son vrai nom Paolo Rotelli, est simplement venu en direct remettre les pendules de ses Rolex à l’heure de notre postmodernité.
Depuis quelques jours, à la suite de son gourou inavoué Hanouna, une partie de la droite médiatique française s’est entichée du personnage. La gauche détestant les milliardaires, la droite se doit, dans un élan de marxisme inversé, de les aimer coûte que coûte. Sur tous les plateaux télévisés, MC Pao – oui, ce type insignifiant, aussi ingrat que mal sapé – serait devenu en quelques jours le cauchemar ultime de la gauche, et plus précisément de la France insoumise. À mi-chemin entre un Trump sans testicules et un Chicandier sans second degré, ce drôle d’Italien, arrivé à un tel niveau de mauvais goût, ne pouvait que finir par immigrer en France… À l’instar des Hébreux de l’Exode adorant leur Veau d’or, la droite française vient de dénicher son Porc d’or et se prosterne servilement – comme elle aime et sait si bien le faire – à ses pieds.
Face à un tel cirque médiatique, mon premier réflexe aura été de me dire : « Ah bon, ce gars-là, un cauchemar pour la gauche ? » Quand il représente la plus parfaite caricature de milliardaire qu’un militant de la France insoumise, du bas de sa faible imagination, aurait exactement pu espérer. MC Pao, un cauchemar pour la gauche, sérieusement ? Quand il incarne, dans une caricature assumée, la figure médiatique que la gauche rêvait de voir sortir du bois : l’héritier milliardaire résidant à Monaco et claquant avec ostentation des centaines de milliers d’euros en une soirée. Car MC Pao, loin de réfuter la caricature marxiste du bourgeois chère à la gauche française, accepte au contraire d’en jouer le mauvais rôle jusqu’au bout du ridicule.
Prolétaires de tous les pays, devenez milliardaires !
Et puis j’ai encore un peu réfléchi – oui, ça m’arrive de temps à autre, même si je suis moi-même un homme de droite – et j’en suis arrivé à la conclusion que MC Pao n’était ni un cauchemar, ni un rêve pour la gauche, mais tout simplement son produit le plus abouti sur le marché. Un produit inachevé, certes, mais bien son dernier rejeton dans sa grande marche égalitaire toujours en mouvement vers son rêve d’indifférenciation générale. Car après avoir éradiqué une à une toutes les inégalités traditionnelles et qualitatives de l’humanité, la gauche continue de buter sur la dernière inégalité bien vivante – et pour le coup purement quantitative : l’inégalité économique.
Pour paraphraser Renaud Camus, encore une fois très lucide sur notre situation, le riche d’aujourd’hui n’est en vérité rien d’autre qu’un pauvre avec de l’argent. MC Pao dans tout ça ? Un simple smicard qui aurait réussi. C’est donc fort logiquement que la droite française, toujours bêtement à la ramasse de sa gauche préférée, et après avoir progressivement abandonné toutes les conceptions qualitatives de l’inégalité, en vient – en éternelle cocue consentante de l’Histoire – à défendre mordicus, pour sauver ses vieux meubles vermoulus, la dernière parcelle d’inégalité que la modernité marchande daigne lui concéder : celle du compte en banque.
Car disons-le une bonne fois pour toutes devant la post-France entière : anthropologiquement, MC Pao est foncièrement un homme de gauche. Il faut l’avoir vu débourser plusieurs milliers d’euros pour obtenir une pauvre carte Pokémon ou encore 60 k€ – l’utilisation du « k » est cruciale chez ce genre de plouc plein aux as – au ZEvent pour tenter de gagner la sympathie d’un vidéaste irrémédiablement débile, et qui le méprisera encore davantage après ce geste de charité désespérée en quête de coolitude cybernétique. Même si la raison officielle de son arrivée en France, à savoir son amour immodéré pour le « rap francophone », reste à ce jour la meilleure illustration de son ethos de gauche. Il faut voir – vraiment, allez-y, c’est seulement à quelques portées de clics sur YouTube et c’est gratuit – notre beauf premium jouer, dans une ambiance créolisée, les petites frappes en débardeur sur Skyrock, pour comprendre le vide intersidéral du personnage ; notre milliardaire se rêvant caillera passant complètement incognito au milieu de toutes ces racailles se rêvant milliardaires.
MC Pao, en définitive, c’est juste une version superlative du consommateur moyen, un milliardaire ostentatoire prisonnier du regard du pauvre – à quoi sert une addition à 200 k€ si elle n’est pas partagée dans la seconde sur Instagram ? –, l’incarnation flasque et bedonnante du stade terminal de l’égalitarisme – celui de l’égalité des désirs –, un milliardaire fatigué de partouzer seul dans son coin ; un homme tout simplement heureux de rejoindre la grande partouze de la fin du monde où tout le monde l’attendait comme le messie : le dernier homme avec un pouvoir d’achat illimité.



