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Maurice Barrès, un professeur d'énergie pour dépasser le nihilisme

Maurice Barrès, un professeur d’énergie pour dépasser le nihilisme

Dépoussiérer la statue largement délaissée de Maurice Barrès en montrant ce que son œuvre a de moderne et de révolutionnaire, voilà la tâche à laquelle Jeremy Baneton s'attelle dans un petit ouvrage dense et stimulant, Maurice Barrès, Le prince de la jeunesse, paru aux éditions de la Nouvelle Librairie, dans la collection « Longue mémoire » de l’Institut Iliade.

ÉLÉMENTS : Qu’est-ce que la pensée barrésienne peut apporter aux jeunes nationalistes et identitaires français du XXIe siècle ?

JEREMY BANETON. Regardons d’abord comment fut perçu Barrès par ses pairs. Le premier livre de 1887-1888, au titre énigmatique de Sous l’œil des barbares, est dévoré par Charles Maurras sous le portique d’une galerie de Paris alors qu’il pleuvait à verse. Maurras y découvrait là tous les tourments, les troubles, les espoirs déçus de sa génération. Ils étaient de ceux pour qui, ainsi que l’écrivait Musset, « tout ce qui était n’est plus ; tout ce qui sera n’est pas encore ». Et Barrès leur montrait la tristesse, les doutes, l’incertitude, l’inaccomplissement dans lesquels ils étaient jetés après le chaos révolutionnaire et social du xixe siècle. Et depuis le fond de ce rien, il montrait aussi et annonçait le nouvel espoir, l’envie et les désirs d’énergie neuve de cette génération assoiffée, c’est la fameuse oraison du Culte du Moi : « Tout ce récit n’est que l’instant où le problème de la vie se présente à moi avec une grande clarté. Puisqu’on a dit qu’il ne faut pas aimer en paroles mais en œuvres, après l’élan de l’âme, après la tendresse du cœur, le véritable amour serait d’agir. » L’œuvre de Barrès est une injonction à l’action, au dépassement de ce nihilisme souvent douloureux dont lui-même est victime. Mais comment revenir à l’énergie, à la vitalité ? Comment quitter le pessimisme incapacitant pour l’action ? Comment faire pour créer lorsque la chaîne de transmission est rompue ?

C’est ici que Barrès me semble donc éminemment actuel pour notre camp, son œuvre est une méthode. Méthode de culture de soi, d’égotisme ainsi qu’il le dit, dont l’exercice amène au dépassement de l’individualisme. La culture du Moi est une ascèse morale au bout de laquelle l’homme redécouvre la tradition. D’analyse en analyse devant son propre vide, le Moi saisit son sens social. Il est fragment d’une chaîne. L’œuvre de Barrès est une éducation. Il y décrit la redécouverte du passé, des vérités vitales.

Barrès prend donc en charge le doute, il rend compte du nihilisme, il sait que l’absolu et le système social du xviiie siècle ne peut plus être transposé tel quel. Barrès n’est pas réactionnaire, il a compris le changement axial en cours durant son siècle et il sait que les méthodes d’hier ne suffisent plus. Il faut donc inventer du neuf en allant puiser au plus profond de soi les vérités qui nous guideront. Il invente une archéologie du passé ouverte à l’avenir. Il est révolutionnaire et conservateur.

Barrès nous montre qu’il est ainsi normal de douter, d’hésiter, de ne pas savoir, puis de là, il agite sa lumière et montre le chemin de la tradition. Il ne blâme pas son lecteur de ne pas savoir se conduire. Il a lui-même été un égaré. Mais, avec douceur, il montre le chemin vers ces deux pôles essentiels que sont l’énergie et la tradition retrouvée. L’action et le mythe y sont réunis.

À ce titre, les deux droites, nationale et identitaire, ont à apprendre de lui : il faut redécouvrir le passé sans s’absorber dans les formes d’hier dépourvues d’énergie. Au contraire, plein d’enthousiasme, il enjoint à aller de l’avant en réfléchissant notre action dans la perspective du passé. Sans être enfermé dans la tradition, faire de la tradition le marchepied de la résurrection de nos peuples donc. Là où la droite nationale pense son nationalisme à l’aune de critères dépassés, et là où la droite identitaire s’enferme de plus en plus dans l’unique dénonciation de l’immigration, Barrès ainsi les invite au dépassement de leurs catégories respectives. Sa méthode ne peut servir de pensée passéiste, comme elle invite naturellement l’homme à s’élever pour devenir cette meilleure version de lui-même, qui est la conséquence logique du culte du Moi. La vie doit être mythifiée, spiritualisée par la quête spirituelle d’un type d’homme nouveau. Le mouvement réactif et négatif ne suffit donc pas, il faut inspirer les âmes par un enthousiasme fort et mobilisateur. Cesser de dénoncer, créer un mythe qui supporte l’action. Ni passéiste ni matérialiste, Barrès plaidait, en pleine décadence, la cause de l’esprit, de la grande culture.

ÉLÉMENTS : Voyez-vous dans l’individualisme exalté de Barrès et son socialisme revendiqué une contradiction relative ?

JEREMY BANETON. Il est vrai que Barrès ne facilite pas lui-même la compréhension de son œuvre. Ce que vous montrez par votre question est l’un des grands paradoxes de l’œuvre barrésienne. Cependant, si paradoxal et antinomique que les deux expressions d’individualisme et de socialisme puissent sembler, il faut y voir la description d’une réalité humaine cohérente. Le xixe siècle a connu ce fameux passage de l’absolu au relatif, ainsi que Barrès le décrit bien dans un chapitre de son livre Les Déracinés. Par-là, il entendait décrire l’œuvre des Lumières : la déconstruction des structures sociales et religieuses traditionnelles. Avec elles, en effet, l’homme se réalise comme individu. Entendons bien, ce n’est pas tant que soudainement l’évidence du Je surgit. Bien plutôt, l’individualisme du xviiie siècle découvre le relativisme, la capacité qu’a l’homme de se refuser à la loi universelle du social ou de Dieu. Plus profondément encore, il découvre son autonomie, il peut dire Je et créer ses propres lois sociales, construire des systèmes de contrat social, penser en dehors des cadres traditionnels. Bref, l’homme veut porter lui-même sa propre existence par la force toute pure de sa raison. Il se refuse de délester au social l’organisation de son existence. C’est donc une translation du commun au « moi, je ».

Et Barrès, n’étant pas réactionnaire, sait qu’il se doit maintenant d’assumer l’héritage douloureux du rationalisme. Pour le bien comme pour le mal, l’homme a voulu être seul. Et en même temps, cette solitude lui déplaît, il en souffre, il est perdu, il est, selon la fameuse expression, déraciné. Or, cette douleur de l’individualisme hérité des Lumières sera l’occasion de la redécouverte du social. L’homme se rend compte qu’il n’est pas facile de se passer d’absolu, ainsi que l’affirme Roemerspacher au chapitre de « L’arbre de Monsieur Taine » dans Les Déracinés. Barrès comprend alors la nécessité de la combination des termes individualisme et socialisme.

Il essaie alors de combiner la double exigence de la conscience – liberté et société – par le concept bien particulier de socialisme fédératif qu’il reprend à Proudhon. C’est, pour le dire brièvement, une tentative de penser la liberté de l’homme, sa sensibilité, en la combinant avec son instinct social. L’individu étant d’un lieu, d’une terre particulière, il sent, vit et pense à la manière de son enracinement. Si des lois sociales lui sont imposées, elles doivent donc être de chez lui. Et en même temps, il y a la nation, le tout social qui peut devenir l’écrasant État jacobin. Contre cette uniformité-là et pour la pluralité de la vie en accord avec la sensibilité personnelle du Moi, il ne faut ainsi pas voir de contradiction entre l’individualisme et le socialisme. Le premier a mené au second et le second par rétrospective le réconforte et lui montre son appartenance, son enracinement. Individualisme et socialisme est la nouvelle antinomie du siècle que Barrès tente de cerner, décrire, penser. Ce n’est pas une idéologie mais un fait : l’homme est seul – séparé aussi de Dieu – et en même temps, il découvre plus profondément encore son besoin de société.

ÉLÉMENTS : Vous décrivez le rapport ambivalent de l’écrivain nationaliste à la Révolution française dont il s’emploie à « porter l’héritage pour mieux la transcender du dedans » (page 19). Comment le situerez-vous par rapport à la droite contre-révolutionnaire de son époque ?

JEREMY BANETON. C’est une relation ambiguë. Son amitié avec Charles Maurras en est très révélatrice. Elle est d’abord admiration mutuelle, les deux hommes s’estimaient beaucoup et étaient des compagnons de route sur la voie du nationalisme. Cependant, on le sait, Maurras dénonçait la Révolution et voyait dans la monarchie l’aboutissement logique du nationalisme. C’est le fameux nationalisme intégral. Et Barrès, lui, choisissait une voie différente, n’hésitant pas à dénoncer ce Versailles qui « pue l’idéalisme » pour lui préférer la simplicité populaire.

Barrès n’aimait pas cette monarchie finissante qu’il juge trop en retrait de la vie sociale. Il ne peut alors pas comprendre le choix de Maurras pour Louis XIV. Bien souvent, cela se voit dans leur correspondance et les anecdotes de leur relation. Barrès reste en retrait de Maurras qui juge que la monarchie peut se démontrer par la raison comme un théorème, comme une vérité scientifique qui élèvera à nouveau la France. Au positivisme de Maurras, Barrès répondra toujours par les vérités de la sensibilité : il manque d’un émoi monarchique en France. Comme si, à ses yeux, Maurras voulait faire la monarchie sans les Français qui s’accommodent de plus en plus à la République.

Pour Barrès, c’est pourtant l’héritage de la Révolution qui pèse sur la France, mais non pas à cause de la Révolution elle-même, plutôt parce que l’enthousiasme révolutionnaire s’est mué en conservatisme. La Révolution accouche du bourgeois, du parlementaire, et cela, Barrès ne peut le tolérer. Il cherchera ainsi les clefs d’une émancipation nouvelle qui mythifiera à nouveau la politique. Compagnon de route de la droite contre-révolutionnaire, Barrès préférera donc toujours les vérités de la sensibilité, l’énergie populaire et surtout le boulangisme, l’état d’âme énervé de la France qui l’amène parfois à accoucher de régimes autoritaires et plébiscitaires.

ÉLÉMENTS : Dans quelle mesure peut-on rapprocher l’exaltation de la terre et des morts du courant néo-romantique ?

JEREMY BANETON. Si le symbolisme, le néo-romantisme français, a cette passion de la décadence et cette mélancolie de tout ce qui est mort, l’exaltation barrésienne de la mort, elle, est une recherche de la vie.

Cette fameuse réplique, « la terre et les morts », n’est pas l’appel mélancolique du passé, le refus de la jeunesse. Elle est au contraire la recherche méthodique d’une vérité qui servira de guide aux individus. La terre et les morts sont des mobilisateurs de l’activité humaine, qui, refusant le débordement anarchique de la passion, l’encadrent dans une direction pour la conduite de la vie. Avec la terre, l’homme cultive sa sensibilité, son ethos. Avec les morts, il s’attache à la chaîne ininterrompue de la tradition et sait définir les principes qui guideront son avenir.

La doctrine de la terre et des morts est une carte que Barrès joue pour l’émancipation humaine. Alors que la Révolution avait accouchée du bourgeois et du parlementaire, d’un régime matérialiste donc, la terre et les morts rappellent à l’homme ses devoirs d’être spirituel. Se sachant d’un foyer, d’un lieu, enraciné, il dynamise son action et s’apprête à sauter par-delà la lourdeur et la matière. La terre et les morts est une doctrine de direction pour l’avenir de la jeunesse. La perspective du passé est mobilisée pour la culture active et ordonnée de l’avenir. Le néo-romantisme tombait dans la mélancolie niaise, dans la tristesse de la décadence, Barrès au contraire appelle de nouveaux horizons, une éthique nouvelle, une discipline réaffirmée de l’esprit.

ÉLÉMENTS : Le plaidoyer de Barrès pour une réhabilitation des identités régionales et un État français fédéral ne serait-il pas pertinent face aux effets néfastes du jacobinisme que l’on subit jusqu’à aujourd’hui ?

JEREMY BANETON. Je le crois profondément. Barrès héritait en cela de Proudhon. Le grand projet « métapolitique » barrésien était la restauration de l’énergie, de la force en France face à l’Allemagne unifiée et menaçante.

Pour Barrès, c’est le jacobinisme qui a tué la France. Cette charge contre l’uniformité jacobine traduit un sentiment profond de l’œuvre barrésienne. La vie est plurielle, elle se vit dans une logique de la sensibilité, d’attachement local à la terre, de manifestation de la sensibilité individuelle dans le cadre régional… Ce qui tue la vie, c’est donc l’imposition d’une loi sociale commune à tout le territoire qui méprise l’enracinement local, le vécu d’un lieu. Si l’objectif est de régénérer la France, il faut penser au système politique qui permet la vitalité de celle-ci. Pour Barrès, cela veut forcément dire fédéralisme.

Comme remède au déracinement donc, la décentralisation régénérera la patrie française, et toutes ces vies locales activées ensembles couleront leur énergie dans la France. Une synthèse de sensibilités, d’enracinements qui cadrent les individus, voilà tout le « méchant » nationalisme barrésien. Un cadre souple qui retient les Moi divers dans une communauté destinale. Barrès écrivait que le nationalisme était comme l’acception d’un déterminisme. Celui-ci est toujours enraciné et biographique, mais, dans le plus profond de l’enracinement régional, on retrouve toujours la France. C’est tout l’espoir de Barrès : la fondation d’un nationalisme qui donne un droit d’existence à chaque français, qui les dote d’un tronc par l’enracinement local. Et donc plus libres individuellement, plus forts ensemble, ils participeront tous de l’œuvre française : « Les systèmes, les discours, tout cela, c’est des feuillages et des branchages ; mais la vraie vie, c’est les profondes racines. C’est d’en bas que doit monter la vie, pour s’épanouir en raison dans quelques-uns. La vie pour notre pays, nous l’attendons de la résurrection des régions, des villes. Ne sont-elles pas ce grand Empire du silence ? »

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