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Éric Zemmour et Marine Le Pen

Marine qui rit, Zemmour qui pleure

23,1 % contre 7,1 % ! Marine Le Pen a plié le match contre Éric Zemmour. Pourquoi ? Si Zemmour connaît la France, Marine, elle, connaît les Français. C’est eux qui votent, jusqu’à preuve du contraire.
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Difficile de commenter jeudi matin des résultats tombés dimanche soir sans trop répéter ce qui a été dit ici ou là. Comme nous ne sommes pas à Libération, citadelle du gauchisme chic et fluo, je vais m’attarder sur le match dans le match du premier tour : Marine Le Pen contre Éric Zemmour. Tant qu’à faire, autant s’adresser aux champions de nos auditeurs, pas à ceux de la concurrence déloyale. Il se trouve que la matinale de Clémence Houdiakova s’y prête : Ligne droite, même si Marine n’y retrouvera pas forcément ses petits. Je parle de la ligne droite. Elle ne doit pourtant pas oublier qu’un tiers de son vote a été un vote utile. On peut même avancer, sans risque de se tromper, que pas mal de ses électeurs se seraient reportés sur Zemmour s’ils avaient voté par conviction. Nonobstant cette porosité, à la marge, des deux électorats, je crois de plus en plus qu’ils vivent sur des planètes différentes que tout éloigne, la sociologie, la géographie, la cuisine, la sociabilité, les loisirs, etc. Un écart que les populistes devront combler s’ils ne veulent pas être les faire-valoir du macronisme.

S’il y a quelque chose que Zemmour connaît, c’est la France ; mais connaît-il vraiment les Français ? Marine, elle, les connaît, quand bien même elle n’est pas très calée sur l’histoire de France. Normal : Zemmour est légitime dans le champ culturel, elle dans le champ politique. Il a des lecteurs, elle a des électeurs. Plus profondément, les zemmouriens ont des certitudes, les marinistes des inquiétudes. Les premiers veulent être confortés, les seconds rassurés.

Le mythe du congélateur plein

À ce petit jeu des comparaisons, Marine est imbattable. Elle a fini sa campagne tambour battant sur le thème de l’indice des prix. Ses intentions de vote ont grimpé aussi vite que le cours du brut. On lui a reproché de ne pas aborder les enjeux de civilisation. Mais pourquoi l’aurait-elle fait ? Jordan Bardella s’en est chargé avec une efficacité redoutable. Pendant ce temps-là, elle faisait le plein des voix, comme son électorat, parce que lui aussi passe son temps à faire le plein : le plein de la bagnole, le plein du caddie, le plein du tabac à rouler, le plein du congélateur. Il y aurait une mythologie à écrire sur le congélateur dans la France périphérique. La peur de manquer. L’électeur de Marine, c’est le congélateur. Le congélateur, c’est l’assurance de pouvoir acheter en gros les produits d’appel des marques distributeurs. Marine a tout compris de ce monde, c’est le sien désormais, ontologiquement. Son programme, elle le sert à la pompe. Zemmour dans des services en argent Premier Empire. Forcément, il ratisse moins large. Sauf à s’imaginer que les « fins du monde » sont plus nombreux que les « fins de mois ».

Zemmour s’est replié sur son noyau dur qui pouvait faire 200 km pour assister à ses meetings. Un public d’aficionados qui connaissait par cœur les répliques. Marine a fait une campagne laminoir, escargot, centrifuge. Son sillon est moins profond, mais plus large. Moyennant quoi, son assise électorale s’en est trouvée renforcée. Son cœur de cible, c’est la France pavillonnaire. Or, cette France est très peu villes d’art et d’histoire, au grand dam des zemmouriens qui nourrissent une nostalgie pour la France des clochers et des calvaires. On peut pleurer autant qu’on voudra ce monde-là, il est mort. Constat terrible, j’en conviens. Mais aujourd’hui ce n’est plus un blanc manteau d’églises qui recouvre nos campagnes, comme le disait le moine Raoul Glaber au XIe siècle, c’est un gris linceul de parpaings et de tôles ondulées.

Pavillonnaire et périurbaine, la France de Marine

Qui a lu La France sous nos yeux de Jérôme Fourquet et de Jean-Laurent Cassely le sait ? Marine Le Pen n’a peut-être pas lu leur livre, mais c’est une France qu’elle connaît bien pour l’arpenter depuis une vingtaine d’années. Éric Zemmour l’a peut-être lu, mais il ne la connaît guère. La France sous nos yeux, c’est le livre politique de l’année 2021. Une sorte de nouveau Tour de la France par deux enfants, le best-seller de la Troisième République. À ceci près que les deux enfants ne s’appellent plus André et Julien, mais Kévin et Jordan. L’expression « France périphérique » dit bien ce qu’elle veut dire. La périphérie, c’est l’extension de la « zone » : zone pavillonnaire, zone commerciale, zone artisanale. Une France décentrée, dépiétonnisée, anonymisée. Sans GPS pour vous guider, vous y êtes littéralement perdu. Tout tourne autour du pavillon, tout se fait en automobile. Telle est la France périurbaine qui concentre 15 millions d’habitants, dont 90 % en maison individuelle, et qui recoupe le vote frontiste.

Les bourgeois, dont les électeurs de Zemmour, et je m’inclus dans le lot, ont un rapport esthétique au paysage. Chose inconnue ici. Ici, le rapport est fonctionnel, utilitaire. Pratique, pas esthétique. Une nouvelle géographie s’est superposée aux anciennes cartes, celles que Zemmour consulte toujours. Pendant qu’il s’adressait à un peuple, Marine ciblait des consommateurs (le pouvoir d’achat). Le plus libéral des deux n’est pas celui que l’on croit. L’électorat de Marine est affecté d’un coefficient « de désidéologisation avancée », dixit Jean-Yves Camus. Désidéologisation, acculturation, dépolitisation.

Ceux de quelque part sont-ils eux aussi de nulle part ?

On se trompe à s’imaginer que le clivage droite-gauche est dépassé. Il n’est dépassé par rien du tout ! Il est oublié, c’est tout, et rien ne l’a remplacé sinon des références communes éphémères empruntées à la culture de masse. Comment cette France périphérique aurait-elle pu être sensible au clip de déclaration de candidature de Zemmour ? Trop cultivé, pas assez acculturé. Qu’est-ce que la France du Puy du Fou a à dire à celle de Disneyland ? Qu’est-ce que le public de CNews a de commun avec celui de C8 ? Bolloré, d’accord ! Mais Bolloré joue sur les deux tableaux, pas Zemmour. Marine, c’est la France qui déclasse, celle de Johnny, de l’équipe de France de football, des Bodin’s, de Dany Boon. C’est la France qui reprend en chœur « Benjamin Pavard, une frappe de bâtard ». D’où sort-il d’ailleurs le Benjamin Pavard de la chansonnette ? De nulle part !

C’est tout le problème. Les « Somewhere », ceux de quelque part, vivent de plus en plus dans des endroits qui sont de nulle part. Dans de l’habitat pavillonnaire, dans des villes nouvelles, entre une zone commerciale, un parking et une plateforme logistique. Être de quelque part dans ces conditions, c’est être de nulle part : le nulle part du péri-urbain et des échangeurs routiers. Au fond, les « Somewhere » sont des « Anywhere » comme les autres. Mais cela fait-il encore un peuple ? Je ne sais pas, mais c’est le nôtre. Il ne faudrait pas l’oublier.

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