Au soir du deuxième tour des élections municipales, les scènes de violence se sont multipliées. À Creil, l’ex-maire PS Jean-Claude Villemain est filmé par une femme et apostrophé jusqu’à sa voiture. À Vaulx-en-Velin, on est monté d’un cran. Dans une vidéo TikTok, l’ancienne maire socialiste Hélène Geoffroy est violemment prise à partie par plusieurs individus. « Allez, sors de-là ! Arrache ta mère ! Tu nous as trop fait la misère ! », peut-on entendre. Même ambiance à Mantes-la-Jolie. Alors qu’il vient d’être battu au second tour par le nouveau maire Adama Gaye (divers gauche), le LR Raphaël Cognet traverse une foule hostile sous la bronca et les lazzis. Tout le monde a bien compris que nous étions en train de vivre un moment politique historique. Comme disait Antonio Gramsci : « Le vieux monde se meurt, le nouveau tarde à apparaître, et dans ce clair obscur surgissent des monstres ». Alors nous y voilà : nous sommes au temps des « monstres ».
De la ceinture rouge aux narco-califats
Faisons les comptes : dans les quartiers dits « populaires », les candidats insoumis l’ont emporté contre toutes les nuances de la gauche « molle ». À Saint-Denis, la gauche bobo-urbaine est battue ; à Vénissieux, ce sont les vieux communistes qui en font les frais ; à Creil, la gauche sociale-démocrate est balayée par la jeunesse radicalisée.
Lors de cette soirée, deux symboles ont démontré qu’une transformation irréversible de la gauche était en train de se produire sous nos yeux. Tout d’abord, à Vénissieux, une vidéo nous montra l’Internationale entonnée par les soutiens de la candidate PCF Michèle Picard, après sa défaite contre le candidat insoumis Idir Boumertit. Ainsi la vieille garde communiste passait le flambeau à la jeunesse radicale de la France insoumise. Deuxième symbole, la mort, le même soir, de l’ancien Premier ministre socialiste Lionel Jospin. Avec l’affaire du voile de Creil, il incarne à jamais l’invention du « pas-de-vague » – qui fit temps de mal à la gauche de gouvernement. En 1989, il déclarait à des journalistes : « Et qu’est-ce que vous voulez que cela me fasse que la France s’islamise ? ».
L’évolution en cours de ces territoires est un avertissement pour la gauche. Prenons le cas des « banlieues rouge », du nom de ces villes communistes qui entouraient Paris. Alors à son apogée dans les années 1960, cette « ceinture rouge » a connu des mutations avec la désindustrialisation et l’arrivée en masse d’immigrés extra-européens, lors des années 1970-1980. Ensuite, avec le déclin de la classe ouvrière, le PCF perdit en puissance au détriment du PS. Jusqu’aux années 2010, l’islamisation de ces territoires, l’explosion de l’insécurité et la réouverture des vannes de l’immigration poussent les habitants historiques à fuir ces territoires. Pendant un temps, l’UMP et le PS se maintiennent grâce à un clientélisme religieux, social et associatif.
Les élections d’hier nous ont appris une chose : ce temps est révolu. Nous vivons aujourd’hui une révolution qui en appelle déjà une autre. Les représentants blancs et historiques des partis de « gouvernement » (LR, PCF et PS) sont poussés à la sortie par la stratégie FI, fondée sur des listes qui revendiquent le vote « des origines », le vote communautaire, pour ne pas dire ethnique, (« Il faut des élus qui ressemblent aux populations locales ») et religieux (symbolique palestinienne et diverses promesses communautaires). Les années à venir nous diront si ce pouvoir communal inédit va encore se consolider et se développer.
La triple bascule
Cette nuit de violences en marge des élections est le symptôme d’une triple bascule : civilisationnelle, générationnelle et démographique. Voilà le destin tragique qui attend les vieux caciques blancs socialistes et communistes : le remplacement et les humiliations. Ceux qui ont vanté pendant des années l’immigration – et qui l’ont même encouragée – sont rejetés vertement par ceux qu’ils ont protégés.
Comme nous venons de le voir, nous avons désormais des banlieues arrachées des mains de leurs anciens « propriétaires » pour devenir des enclaves directement administrés par des « locaux ». Ces scènes nous ont démontré que nous étions dans l’époque de la confrontation physique et de la prise de territoires qu’expérimentent déjà les forces de l’ordre.
Nous le savons, la France s’archipélise de scrutin en scrutin, de génération en génération. En continuant de vivre toujours plus en vase clos, les Métropoles et les grandes villes votent à gauche et voient avec des yeux de Chimène ces nouveaux « damnés de la terre » que seraient les populations issues de l’immigration. En face des deux premiers, la France des campagnes, des petits bourgs et des innombrables villes moyennes de la France périphérique votent RN. Dans ces territoires, les électeurs aspirent à vivre dans un pays moins dangereux, avec une immigration drastiquement réduite et une politique de préférence nationale (aides sociales et services publics) pour les Français. Trois France qui ne se parlent plus et qui se regardent en chien de faïence, et qui, demain, se feront sans doute face à face.
Pourtant, de nombreux indices nous indiquaient la voie dangereuse que nous étions en train de suivre. En 1992, Guy Sorman écrit un livre au titre provocateur « En attendant les barbares ». Construit sous forme d’enquête, l’essayiste nous mène de Paris à Washington, d’Amsterdam à Berlin, de Liverpool à Los Angeles, partout où les « nouveaux barbares » affrontent les États bourgeois, blancs et occidentaux. Déjà à l’époque, le constat est terrible : aucun modèle en Occident ne permet d’intégrer parfaitement l’immigration. Pire, l’auteur voit déjà les soulèvements, la communautarisation et les sécessions à venir. Aux Pays Bas, la politique fondée sur la tolérance et le multiculturalisme conduit à une impasse. Outre-manche, la Grande-Bretagne ressemble de plus en plus à une collection de communautés concurrentes, tandis qu’aux États-Unis le melting-pot n’est plus une fusion des individus mais un alliage d’ethnies.
Longtemps nous avons pensé que le modèle laïc français nous préserverait des logiques multiculturalistes du modèle anglo-saxon. Or, avec les flux migratoires et l’abandon de toute ambition d’assimilation, chacun se rend compte que le fameux « vivre-ensemble » ne fonctionne plus. Pire, nous entrons dans l’ère des réflexes communautaires. Dans un article récent publié dans la revue Military Strategy Magazine, David Betz a évoqué les prémisses d’une guerre civile en Angleterre. Dans ce texte, les parallèles avec notre pays sont frappants. Dans le numéro 217 de la revue Éléments, le professeur d’histoire militaire au King’s College de Londres décrit à notre collaborateur Daoud Boughezala « ce contexte dans lequel les individus ne s’opposent plus sur des questions idéologiques comme l’avortement ou la peine de mort, mais adoptent les positions de leur tribu ». Autrement dit, « la position dominante de son groupe ethnique, religieux ou identitaire prime l’opinion personnelle de chacun ».
Betz revient alors sur l’émergence des partis communautaires, au Royaume-Uni. « A la chambre des Communes, rappelle-t-il, cinq députés musulmans indépendants se présentent comme les représentants d’une identité religieuse ou ethnique plutôt que comme les élus de leur circonscription ». En France, nous en sommes pas encore à ce point. Mais les évènements que nous avons connu nous obligent à la plus grande prudence concernant l’avenir. Nous sommes prévenus.



