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Bruno Lafourcade

« L’Ivraie » de Bruno Lafourcade : un sanglier dans l’école

« L’Ivraie », c’est un peu l’histoire de Bruno Lafourcade. Lui aussi est passé par la case « Enseignement ». Il en est revenu avec un roman sinistre, grinçant, drôle et pas totalement désespéré.

« M’en bats les couilles ! J’la marave ! » C’est par ces mots éructés par Sonia, une lycéenne, que Jean Lafargue découvre sa classe de 2nde professionnelle. Quelques jours avant d’entrer pour la première fois dans une salle de cours en tant que professeur, il découvrait une critique méprisante de son roman dans le journal. Écrivain vaincu, il renonce à la littérature.

Il quitte Lyon où rien ne le retient, pour prendre un poste de professeur de français en remplacement, dans le lycée professionnel de Vitrac, banlieue de Bordeaux. Jean Lafargue n’a ni vocation ni précédente expérience dans l’enseignement ; il accepte le poste par dépit, pour avoir un salaire, des vacances, un statut et qu’on ne dise plus de lui qu’il est « inadapté, déphasé, asocial ».

« Ils ne m’ont pas l’air incultes, c’est pire : ils ont l’air de naître, de n’avoir jamais rien appris .»

Il découvre le monde de l’enseignement : ses élèves (leurs prénoms, leur ricanement, leur bêtise), ses collègues (la baisse de niveau n’est pas l’apanage des seuls élèves), le pédagogisme, le nivellement par le bas, l’omniprésence de l’idéologie.

« On appelait les élèves des apprenants ; on utilisait pour les cours et les exercices des articles de Science et vie junior ou de L’Équipe, savamment mêlés à des textes publicitaires, des rengaines de Renaud (« Dès que le vent soufflera, je repartira »), et même des notices d’appareils ménagers. »

Effaré, il constate l’acculturation d’une jeunesse ravagée par les réseaux sociaux, la sous-culture américaine, le complotisme, la communautarisation. Très attaché au respect de la langue, il écoute abasourdi le langage de nos chères têtes blondes (ou crépues), sorte de sabir franco-arabo-anglais, fait d’onomatopées, de verlan et d’insultes.

L’Ivraie est le roman de l’effondrement : la transmission est rompue, l’ignorance portée comme étendard… Nuisible, l’ivraie croît partout, les bons grains se raréfient mais persistent : l’année de Lafargue est sauvée par Noria. Élève nouvelle au sein de l’établissement, elle échappe à la médiocrité ambiante et est moquée pour cela par les autres élèves. Un lien va se créer entre Lafargue et Noria, le professeur tentera de l’aider, s’imaginant qu’elle a un don pour l’écriture.

Bien que le thème et les sujets abordés soient lourds, c’est un roman très drôle. Lafourcade dresse une galerie de portraits hilarante : du professeur de géographie qui n’a jamais dépassé les frontières de son département, au gérant du Calicobar où « ici, on mange gaulois », à Madame le proviseur qui ressemble à John Edgar Hoover et « parle un français d’écailleur de harengs ».

L’Ivraie (320 p., 21 €) a paru en 2018 aux éditions Léo Scheer, sa lecture peut être complétée par Leur Jeunesse, journal du professeur Bruno Lafourcade, édité chez Jean Dézert en 2021.

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