Werner Sombart. Un économiste contre le rouleau compresseur capitaliste

S’il y a un économiste et un sociologue du XXe siècle à découvrir ou à redécouvrir, c’est bien Werner Sombart (1863-1941). Son chef-d’œuvre, Le capitalisme moderne, n’a pas encore été traduit. En attendant, on peut lire Comment le capitalisme uniformise le monde ? présenté par Guillaume Travers aux éditions de la Nouvelle Librairie.
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ÉLÉMENTS : Pourquoi Sombart reste-t-il aussi méconnu ? En quoi sa lecture s’impose plus que jamais ?

GUILLAUME TRAVERS. Werner Sombart a été l’un des auteurs les plus connus en son temps, la première moitié du XXe siècle. C’est par exemple à lui que l’on doit d’avoir popularisé le terme de « capitalisme » dans le monde universitaire. Son manque de notoriété tient d’abord à l’absence de traduction de certaines œuvres importantes. Son maître-livre, Le capitalisme moderne, n’est traduit ni en français, ni en anglais. Après la Seconde Guerre mondiale, on lui a aussi reproché une proximité supposée (et très exagérée) avec le régime hitlérien, ainsi que son ouvrage sur Les juifs et la vie économique, qui avait pourtant été accueilli très favorablement par de nombreux milieux juifs dans les années 1910. S’il faut aujourd’hui le redécouvrir, c’est pour l’incroyable lucidité de son analyse du capitalisme. Certaines pages ont pris quelques rides, mais d’autres sont d’une profondeur immense. On se rend compte que sa pensée a irrigué, qu’on le cite ou non, nombre d’analyses ultérieures.

ÉLÉMENTS : Permettez-nous de vous poser la question qu’il pose : oui, pourquoi le capitalisme uniformise-t-il autant le monde ?

GUILLAUME TRAVERS. Au cœur de la pensée de Sombart se trouve une opposition entre l’économie artisanale traditionnelle et le capitalisme moderne. Le monde artisanal est un monde où chacun est maître de ses outils, travaille longuement un objet avec une exigence de qualité, maîtrise un savoir empirique transmis oralement. Le monde capitaliste est au contraire celui des masses, de la grande entreprise, des techniques industrielles. Les objets deviennent similaires les uns aux autres, en même temps que les hommes se ressemblent aussi de plus en plus. L’exigence de quantité (« produire beaucoup ») remplace celle de la qualité : pour produire beaucoup, il faut produire à l’identique, à moindre coût.

ÉLÉMENTS : Comment comprendre le vœu qu’il formule : « sortir du désert de l’ère économique » ? En prend-on le chemin ? Si non ou si insuffisamment, comment s’en donner les moyens ?

GUILLAUME TRAVERS. Sombart partage l’idée, fondamentale, selon laquelle le capitalisme moderne est associé à un renversement de toutes les valeurs anciennes. Dans les sociétés prémodernes, l’activité économique visait simplement à satisfaire des besoins limités, mais ne constituait pas l’alpha et l’oméga de la vie. L’« ère économique », c’est cette période de l’histoire où toutes les valeurs ont été réduites des valeurs monétaires ; c’est un « désert », parce que tout ce qui était chevaleresque, spirituel, etc., a déserté. Il ne reste qu’un monde plat. En sortira-t-on ? Nous en sommes bien loin, mais nous sommes de plus en plus nombreux à l’espérer. Il nous faut rétablir d’autres hiérarchies de valeurs, cesser de désirer avant tout la richesse matérielle, la jouissance par la consommation. Cela passe d’abord par une éthique personnelle chez des individualités fortes, qui incarnent consciemment une autre forme de verticalité. En offrant des modèles, ces individualités courageuses diffusent leurs valeurs dans tout le corps social.

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