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Libération : « Alain de Benoist, faiseur de droites »

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Rien de tel qu’une enquête sur Alain de Benoist pour lancer le premier numéro d’une revue numérique consacrée aux idées ! Simon Blin, journaliste aux service Idées de Libération consacre pas moins de quatre articles à Alain de Benoist et à la revue Éléments. Si le format de Bulb est original, le fond des articles en revanche n’apporte pas grand-chose de nouveau : toujours les mêmes clichés sur la Nouvelle Droite, bien loin du travail de son confrère Guy Hocquenghem, en 1979, avec ses deux articles  Contre, tout contre la Nouvelle droite (1) L’impossible universel et Contre, tout contre la Nouvelle droite (2)  De l’éthologie à l’écologie.

1/ Alain de Benoist, faiseur de droites

Conservateur et «socialiste», européiste et antichrétien… Depuis cinquante ans, le philosophe, chef de file de la nouvelle droite, cultive sa différence, égrenant à longueur de livres, revues et colloques sa pensée de droite radicale mâtinée d’idées de gauche. Des concepts hybrides qui inspirent Marion Maréchal comme Michel Onfray.

On raconte qu’il possède la plus grande bibliothèque privée de France avec 150 000 livres. Légende soigneusement entretenue dans ses mémoires, comme pour fabriquer son propre mythe. Son nom n’est pas connu du grand public. Pourtant, des livres, il en a écrit plus d’une centaine, ainsi que des milliers d’articles et entretiens. «De Benoist, il est encore vivant ?!» ironisent ceux qui le connaissent.

Des décennies que ce philosophe et historien des idées renouvelle la pensée de droite radicale. Depuis son apparition dans l’émission Apostrophes de Bernard Pivot en 1979 à ses récentes incursions dans Interdit d’interdire, la nouvelle émission de débat sur RT France.

Tous ont repris son «combat culturel», de Patrick Buisson aux Veilleurs de la Manif pour tous, des identitaires du magazine l’Incorrect aux écologistes de la revue Limite. Jusqu’à Marion Maréchal qui l’a jugé «nécessaire au combat électoral». Même le courant suprémaciste américain de l’alt-right se réclame de lui.

L’«écologie intégrale», cette nouvelle passion des chrétiens décroissants, il la théorise depuis vingt ans. Tout comme l’expression «pensée unique» qui inonde le débat public. On lui doit le rhabillage écolo-identitaire du Rassemblement national des dernières européennes. On lui attribue une influence dans l’antimonothéisme de Michel Houellebecq et de Michel Onfray.

Si influent, si méconnu. Qui est cet idéologue qui irrigue le paysage intello depuis cinquante ans, présenté comme le chef de file de la nouvelle droite, mouvance intellectuelle née en rupture totale avec les idéaux libéraux-libertaires soixante-huitards ?

«Inclassable» et «infréquentable»

Par mail, Alain de Benoist a d’abord refusé de nous rencontrer. Avant d’accepter, dans la foulée. Libé voudrait lui «consacrer un portrait à charge» ? Qu’à cela ne tienne. Le rendez-vous est pris au début de l’été à Paris. On attendait l’idéologue de 75 ans sur la défensive, prêt à bondir au moindre désaccord. Voilà qu’il nous cajole, allant jusqu’à préciser qu’il «lit» le site de Libé. Attablé au café Français, place de la Bastille, dans son éternel gilet sans manches, le septuagénaire tire machinalement sur sa cigarette électronique comme sur une pipe. Sa voix rauque indique qu’il a fumé toute sa vie. Il manque juste une longue barbiche blanche et un sceptre à boule de cristal pour achever sa panoplie de vieux druide érudit.

Sa sagesse apparente détonne avec sa réputation d’intellectuel «sulfureux». Il réfute le qualificatif et préfère dire «homme aux valeurs de droite mais aux idées de gauche». Formule qu’il rabâche pour désamorcer toute tentative de catalogage. «Les étiquettes, c’est pour les bocaux de confiture», répète-il, se voulant «inclassable», voire indéchiffrable, au risque de paraître «infréquentable». «Ceux qui disent que je suis d’extrême droite ne m’ont jamais lu. J’ai écrit trois livres contre le racisme !» A choisir, il se considère «socialiste conservateur» à la Jean-Claude Michéa, philosophe anticapitaliste idolâtré par les réacs pour sa dénonciation du libéralisme culturel. Posture qui lui vaut d’être encensé par le magazine Causeur.

Un objectif : rendre acceptable par le plus grand nombre une vision du monde réputée inacceptable selon les canons progressistes. Une méthode : dépouiller la gauche de ses références intellectuelles en les remixant à la sauce identitaire.

Son média d’influence à lui s’appelle Eléments (lire l’article consacré dans la playlist). Le bimestriel retrouve un second souffle après un demi-siècle d’existence. Ces dernières années, des stars de la pensée hexagonale s’exhibent en couv : Alain Finkielkraut, Jacques Juillard, Marcel Gauchet… Tous illustrent la renaissance du titre chargé de vulgariser les idées iconoclastes du philosophe.

Car Alain de Benoist n’a pas grand-chose à voir avec le standard de l’intellectuel réac et conservateur pour chaînes d’info en continu. Recenser ses obsessions peut même paraître un brin fastidieux tant il aime jouer avec les notions et leurs significations. Depuis les années 70, il s’est fait une spécialité du détournement de la pensée de gauche. C’est ce qu’il a lui-même appelé un «gramscisme de droite», du nom du penseur marxiste italien Antonio Gramsci selon qui la conquête du pouvoir passe par des victoires culturelles. Un objectif : rendre acceptable par le plus grand nombre une vision du monde réputée inacceptable selon les canons progressistes. Une méthode : dépouiller la gauche de ses références intellectuelles en les remixant à la sauce identitaire.

Altermondialiste de droite

Dans sa marmite idéologique, un concept clé : la «différence», qu’il brandit contre «l’indistinction» et «l’homogénéité» véhiculée par «l’idéologie universaliste dominante». Pour De Benoist, la mondialisation et le capitalisme marchand réduisent les populations à une culture mondiale appauvrie. «Je suis pour la diversité des cultures, dit-il. Qui voudrait d’un monde culturellement homogène ?» Evidemment, personne. Sauf que pour faire face à l’uniformisation des modes de vie, le penseur prône un «droit à la différence des peuples». C’est ce qu’il appelle l’«ethno-différentialisme», une forme de multiculturalisme de droite qui suppose un refus du métissage, et donc des migrations. Autrement dit, chacun chez soi et la diversité des cultures sera préservée.

Sorte d’altermondialiste de droite, Alain de Benoist s’identifie aux peuples opprimés par la culture occidentale, qu’il associe à l’«américanisation des mœurs». Mais s’il promeut les différences culturelles, c’est pour mieux défendre une vision du monde «indo-européiste», croyance en une identité européenne unifiant les cultures grecque, latine, celte et germanique. «Indo-européisme est le nom d’aspect scientifique donné à la race blanche», précise Pierre-André Taguieff, philosophe et observateur historique des travaux de la nouvelle droite.

«Lorsqu’on a été dans un milieu d’extrême droite, c’est pour la vie. Si j’avais été trotskiste ou maoïste, personne ne me le reprocherait aujourd’hui.»ALAIN DE BENOIST

Non seulement Alain de Benoist est différentialiste et européiste, mais il est aussi, pour mieux brouiller les pistes, «antichrétien» : «Le christianisme, c’est le bolchévisme de l’Antiquité», dit-il, en désaccord avec le principe d’égale dignité de tous les êtres humains voulu par Dieu. Son dada à lui, c’est le néopaganisme, un polythéisme folklorique notamment prisé des nazis. Presque personne en France ne s’intéresse à ce courant spirituel dont rendent compte les identitaires de Breizh-Info. Sur leur site, Alain de Benoist distille ses analyses sur la société, quand ce n’est pas pour Boulevard Voltaire, site créé par le maire de Béziers, Robert Ménard, sur les ondes de la radio d’Etat russe Sputnik ou sur le plateau de TVLibertés, la webtélé d’extrême droite.

Cantonné à des audiences confidentielles, le théoricien a «appris à contourner la France par l’étranger», courant les colloques à travers toute la planète. En Italie surtout, «un pays où l’on peut débattre sans avoir à être d’accord». Si en France ses livres paraissent dans le quasi-anonymat, il est l’un des intellectuels français les plus traduits à l’étranger, dans une quinzaine de langues.

Alain de Benoist n’a pas toujours été un paria du système médiatique français. En 1978, le couronnement de son livre Vu de droite du prix de l’essai de l’Académie française propulse l’essayiste, alors âgé de 35 ans, en pleine lumière. Le chroniqueur à Valeurs actuelles obtient son rond de serviette à France Culture. Mais c’est lors de son passage au Figaro Magazine, de 1978 à 1981, que ses thèses sont le plus fortement exposées. L’été 1979 marque l’apothéose : De Benoist est enfin lu, commenté, débattu à longueur d’interviews, d’enquêtes et d’éditoriaux (lire l’article consacré dans la playlist). Le Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne (Grece), qu’il a cofondé dix ans plus tôt, est surnommé «Nouvelle Droite». Face au leadership culturel de la gauche, la nouvelle droite s’impose comme une machine de guerre idéologique destinée à contrer le rouleau compresseur qu’est Mai 68. Mieux, la mouvance emprunte subtilement certains de ses thèmes (anti-impérialisme américain, régionalisme, antiproductivisme…) pour ressusciter ses antiennes identitaires. Matière à polémique, la «ND» est mise à l’index pour sa promotion de l’aristocratisme, de l’élitisme, ou son intérêt pour les déterminations génétiques. Revers de la médaille, De Benoist est écarté du Figaro à la suite du revirement chrétien-libéral du titre. Le philosophe est contraint d’abandonner ses espoirs d’imposer sa doctrine dans le quotidien de référence de la droite. Terminé, aussi, les invitations sur France Culture. Condamnation à l’indifférence.

Une quinzaine de pseudonymes

La suite ressemble à un long chemin de Damas pour cet ancien sorbonnard en droit passé par Europe Action et la Fédération des étudiants nationalistes. Lui qu’aucune détermination sociale ni familiale ne prédisposait à s’aventurer du côté des milieux néofascistes et ouvertement racistes. «Lorsqu’on a été dans un milieu d’extrême droite, c’est pour la vie, déplore-t-il. Si j’avais été trotskiste ou maoïste, personne ne me le reprocherait aujourd’hui.» L’activiste néodroitier déploie une palette de savoirs éclectique (cinéma d’auteur, paléanthropologie, sciences du vivant, test de QI…) et un fort tropisme germanique : Nietzsche est sa révélation philosophique, parce qu’il «mettait en question toutes les idoles de son temps : le progrès, le bonheur pour tous, les droits de l’homme, la morale de troupeau», raconte-t-il dans Mémoire vive (Editions de Fallois, 2012). Fascination également pour la révolution conservatrice allemande des années 20, dont le courant «national-bolchevique» inspire plus tard l’expression «rouge-brun».

Révulsion, en revanche, pour l’art contemporain. Plus branché alphabet runique que Jeff Koons, le théoricien-journaliste a notamment édité un livre consacré à Wilhelm Petersen, peintre et dessinateur correspondant de guerre pour la SS. Dans le même registre, Vu de droite contient une illustration inspirée du chevalier médiéval de Georg Sluyterman, image ayant servi de couverture d’un numéro de Germanien en 1940, la revue de l’Institut culturel de la SS. Un rappel des faits contre lequel le philosophe a toujours protesté, dénonçant une «démolition au bazooka» dans Libé, alors que ses revues ont «publié des milliers d’illustrations de gens de gauche».

«Indéniablement, Alain de Benoist a « évolué ». Il absorbe et reformule des notions et des thèmes au gré de ses lectures, change ses opinions, les systématise et les durcit.»
PIERRE-ANDRÉ TAGUIEFFphilosophe et historien, spécialiste de la nouvelle droite

Très actif sur le front culturel, ce «caméléon intellectuel» (Taguieff) s’évertue à bâtir des ponts idéologiques avec la gauche critique via ses revues Nouvelle Ecole et Krisis. A son tableau de chasse, des auteurs qu’on ne peut pas soupçonner de la moindre complaisance à l’égard de l’extrême droite : Jean Baudrillard, Jean-François Kahn, Régis Debray ou, plus récemment, la sociologue Dominique Schnapper y ont contribué sous forme d’entretiens et de reprises d’articles déjà parus. De quoi relancer chaque fois un débat éthique : le contenu d’un texte est-il indissociable du cadre idéologique qui l’entoure ?

A cela, s’ajoute, chez De Benoist, un certain talent pour entretenir la confusion. Une quinzaine de pseudonymes lui sont attribués à ce jour. Parmi ses noms d’emprunt : Cédric de Gentissard vu dans Lectures françaises, revue littéraire fondée par le journaliste collaborationniste Henry Coston, ou encore Robert de Herte sous lequel il a longtemps signé ses éditos dans Eléments.

Une «pensée polyphonique»

Aujourd’hui délivré de ses multiples identités, le philosophe veut montrer patte blanche, assure que si le mot «droite» le poursuit, ses idées le «poussent» à gauche. «Indéniablement, Alain de Benoist a “évolué”», estime Taguieff, sidéré par sa «capacité d’adaptation». «Il absorbe et reformule des notions et des thèmes au gré de ses lectures, change ses opinions (passant de l’anti-écologisme à la deep ecology), les systématise et les durcit.» C’est une «pensée polyphonique, aux variations qui peuvent être sincères», résume l’historien.

Comme sur la question environnementale. Cet autodidacte convertit sa foi prométhéenne à la critique de la technique faite par Heidegger. Intègre à son corpus idéologique l’anti-utilitarisme de la Revue du MAUSS d’Alain Caillé et la théorie de la décroissance de Serge Latouche. Si Caillé prend soin de mettre des distances avec lui dans une lettre ouverte «précisant une fois pour toutes que le MAUSS n’a rien à voir avec la nouvelle droite», Latouche continue d’intervenir dans Eléments et Krisis. A l’affût des tendances idéologiques, De Benoist s’intéresse aussi très tôt aux travaux de Chantal Mouffe, papesse du populisme de gauche et inspiratrice philosophique de Jean-Luc Mélenchon. Tout comme aux écrits du polémiste québécois Mathieu Bock-Côté, encore inconnu il y a quelques années et désormais en roue libre sur le site du FigaroVox.

«Un marginal toujours en cours de démarginalisation»

«Sensible aux mouvements de mode intellectuels», donc «inévitablement opportuniste», souligne Taguieff, De Benoist bascule dans l’éloge d’un populisme socialisant, voire communard. Son livre le Moment populiste : droite-gauche, c’est fini ! (Pierre-Guillaume de Roux, 2017) acte la séparation entre le peuple et les élites. Rêvant d’une «jonction entre tous les populismes», De Benoist prend fait et cause pour les gilets jaunes. Comme souvent, Eléments emboîte le pas et consacre la une de son numéro de mars-avril dernier à Etienne Chouard, «tête pensante» du mouvement, connu pour sa défense du référendum d’initiative populaire (RIC) et controversé pour ses vues complotistes. «Alain de Benoist est séduit par la radicalité révolutionnaire, explique Taguieff. Il s’intéresse aux marginaux contestataires de tous bords» car lui-même est «un marginal toujours en cours de démarginalisation, connu sans être connu vraiment».

Après s’être prononcé en 1988 en faveur des Verts, il déclare en 2012 qu’il «aurait aimé un candidat qui aurait fusionné Nicolas Dupont-Aignan et Nathalie Arthaud». En 2017, il glisse un bulletin Mélenchon dans l’urne, Le Pen au second tour.

En 2015, son nom s’immisce dans une polémique opposant Manuel Valls à Michel Onfray. Le Premier ministre reproche au philosophe d’alimenter la confusion idéologique face à l’extrême droite : «Quand un philosophe connu, apprécié par beaucoup de Français, […] Michel Onfray, explique qu’Alain de Benoist […], qui d’une certaine manière a façonné la matrice idéologique du Front national […] au fond vaut mieux que Bernard-Henri Lévy […] ça veut dire qu’on perd les repères.» Sauf que Michel Onfray a aussi déclaré qu’il préférait «une analyse qui [lui] paraisse juste de BHL à une analyse que je trouverais injuste d’Alain de Benoist». Surtout, Alain de Benoist n’a que très peu de sympathie pour le FN, trop nationaliste et hostile aux idées.

Après s’être prononcé à l’élection présidentielle de 1988 en faveur des Verts d’Antoine Waechter, candidat sensible au dépassement des clivages gauche-droite via l’écologie, il déclare en 2012, dans Tête-à-tête sur France Culture, qu’il «aurait aimé un candidat qui aurait fusionné Nicolas Dupont-Aignan et Nathalie Arthaud». Cinq ans plus tard, il glisse un bulletin Mélenchon dans l’urne. Au second tour, il choisit Le Pen, «pas le FN», lâche-t-il pudiquement : «Ma réaction a été tout sauf Macron. Je me sens l’ami de tous ceux qui font une critique de fond du capitalisme libéral.»

Banalisation d’identités oxymoriques

Il faut imaginer Alain de Benoist dans sa demeure normande à Ecluzelles, près de Dreux. Entre ses livres. A labourer le champ des idées depuis cinquante ans. Pas un concept n’est passé sous les radars de ce penseur hors-norme, journaliste conférencier globe-trotter, écrivain, faiseur de revues, agitateur de colloques. «Alain de Benoist a passé sa vie à créer de la confusion intellectuelle entre la gauche et la droite, analyse Razmig Keucheyan, sociologue à l’université de Bordeaux et auteur d’une anthologie des Cahiers de prison d’Antonio Gramsci, Guerre de mouvement et guerre de position (la Fabrique, 2012). A-t-il réussi son pari pour autant ? Je ne crois pas. Si la gauche traverse une crise profonde aujourd’hui, c’est plus parce qu’elle a renoncé à être combative que parce que des intellectuels de droite auraient remporté la ”bataille des idées”.» Même s’il a certainement contribué à la banalisation d’identités oxymoriques, note Taguieff : «droite révolutionnaire», «gauche réactionnaire», «révolution conservatrice» et «anarchisme de droite» sont autant d’hybrides sémantiques peuplant les débats auxquels le philosophe n’est pas étranger.

«Alain de Benoist a toujours eu les deux hémisphères, gauche et droite. Et les deux pôles ont fusionné, témoigne François Bousquet, rédacteur en chef d’Eléments et directeur de la Nouvelle Librairie. Il ne fait pas de calcul et n’a jamais voulu ressembler à sa caricature.» «Toute ma vie, j’ai été confronté à la bêtise de la droite et au sectarisme de la gauche», regrette le penseur.

2/ Éléments la revue du confusionnisme

Le magazine lancé en 1973 par Alain de Benoist pour promouvoir les idées de la nouvelle droite s’est fait une spécialité du double langage, conviant dans ses colonnes aussi bien des figures identitaires que des universitaires classés à gauche. Et sa récente mue graphique ne change pas une ligne éditoriale de droite radicale.

La lecture des derniers numéros de la revue Eléments, sous-titrée «pour la civilisation européenne», dégage une étrange impression de duplicité. Des articles à l’orientation neutre sur la Nouvelle Vague et le jazz y côtoient des reportages complaisants sur le siège de la CasaPound, haut lieu du fascisme italien, et des analyses de Bernard Lugan, défenseur du «rôle positif» de la colonisation.

Pierre angulaire de la promotion des thèses de la nouvelle droite, le «magazine des idées», fondé en 1973, est passé maître dans l’art du double langage. Un dossier sur l’ubérisation et la substitution progressive de l’humain par les machines est sournoisement intitulé «L’autre Grand Remplacement», référence explicite à la théorie du «grand remplacement» forgée par l’écrivain d’extrême droite Renaud Camus. La rubrique «Cartouches» met en lumière des travaux scientifiques tendant à conforter les biais idéologiques de la nouvelle droite. Comme cette étude démontrant que «l’empathie est bel et bien un trait féminin» ou cette autre recherche sur les «préjugés raciaux» censée prouver l’attirance des individus «par ceux qui leur ressemblent».

En 2017, le magazine fait peau neuve, opte pour des couleurs qui claquent (rouge et jaune flashy, bleu pétant), devient bimestriel et monte à 96 pages. Une «allure plaisante» qui «dissimule son réel ancrage à l’extrême droite», écrit le politiste Jean Jacob dans le Monde.

Tirant à 20 000 exemplaires pour 8 000 à 10 000 lecteurs, selon son directeur, Pascal Eysseric, «Eléments sort de l’ombre à un moment où les revues mettent la clé sous la porte». Le magazine s’offre en couverture des stars de la droite identitaire, comme le polémiste Eric Zemmour et l’idéologue Patrick Buisson, mais aussi des personnalités plus consensuelles : le professeur au Collège de France Antoine Compagnon, le philosophe Pierre Manent et la journaliste Natacha Polony répondent aux invitations.

D’autres, en revanche, préfèrent ne pas sauter le pas. Parmi eux, le philosophe Régis Debray et la journaliste Aude Lancelin, qui n’a pas souhaité «dialoguer avec un journal de la droite identitaire» : «Alain de Benoist tente de longue date une OPA sur la gauche radicale en lui offrant des tribunes, des interviews, et en écrivant des propos parfois louangeurs à son sujet, dit-elle à Libération. Je trouve navrant que certains tombent dans le panneau et aillent s’y compromettre.» Un sociologue en vue explique également refuser toute demande d’entretien «même bienveillant» venant d’Eléments  : «J’essaye de tracer des lignes et de ne pas les dépasser. [Alain de Benoist] cherche à faire croire qu’il a idéologiquement évolué, mais je n’en suis pas si sûr.»

Signe qui ne trompe pas, c’est dans Eléments, pourtant peu habitué au coup médiatique, que l’élu en Auvergne-Rhône-Alpes Andréa Kotarac annonce en avant-première qu’il quitte La France insoumise et qu’il appelle à voter pour la liste du Rassemblement national aux européennes, le 26 mai. «Andréa Kotarac, un Insoumis vraiment insoumis», titre, faussement ironique, le magazine.

3/ 1979 : quand « Libé » rencontrait la nouvelle droite

Il y a quarante ans, le journaliste soixante-huitard Guy Hocquenghem explorait la pensée d’Alain de Benoist dans deux articles taxés de complaisance qui firent grand bruit.

«La dernière fois que j’ai rencontré un journaliste de Libération, c’était il y a quarante ans !» s’amuse Alain de Benoist. Il faut dire que l’affaire ne s’était pas trop mal passée pour le chef de file de la nouvelle droite.

Juillet 1979. La presse s’intéresse à Alain de Benoist et à son Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne (Grece), ovni intellectuel. Il n’est alors connu que des lecteurs du tout nouveau Figaro dimanche (futur Figaro Magazine), créé deux ans plus tôt. Son fondateur, le journaliste Louis Pauwels, enrôle le théoricien et ses compagnons grécistes afin d’alimenter les pages en chroniques et idées de sujets. Les années fastes pour De Benoist et sa bande.

«Suffisance sous-informée»

Cet été-là, Libération charge Guy Hocquenghem de couvrir l’événement. Guy Hocquenghem n’est pas n’importe quel collaborateur du journal. Né en 1946, mort du sida en 1988, il est journaliste à Libé entre 1978 et 1982. Pétulant essayiste de gauche, militant soixante-huitard hyperactif, théoricien de la cause homosexuelle et leader du Front homosexuel d’action révolutionnaire (Fhar), il manifeste un goût prononcé pour la provocation. Dans Libé, il publie deux longs articles sur sa rencontre avec Alain de Benoist. Une curiosité journalistique intitulée «Contre, tout contre “la nouvelle droite” (I)» et «Contre, tout contre “la nouvelle droite” (II) : de l’éthologie à l’écologie». Le futur célèbre auteur de la Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary (1986) refuse de considérer la nouvelle droite comme «un nouveau travestissement de la vieille droite fascisante». Il estime qu’Alain de Benoist a été traité avec «mépris» et une «suffisance sous-informée». Alors que la nouvelle droite, écrit-il, c’est «de l’audace, toujours de l’audace».

Pages extraites de «Libération» en 1979.
Pages extraites de «Libération» en 1979.

L’enquête, validée par le patron du journal, Serge July, est jugée trop complaisante à l’égard d’Alain de Benoist. La rédaction de Libé s’embrase. Guy Hocquenghem a-t-il été séduit par les thèses d’Alain de Benoist ? En réalité, pas tant que ça. A-t-il été fasciné ? Sûrement un peu. Notamment lorsqu’il écrit «si la nouvelle droite trouve en la biologie son aliment théorique préféré, ce n’est pas pour d’obscurs motifs de légitimation raciste – ou du moins, pas ouvertement. Et même quand c’est le cas, elle part d’une évidence incontournable : plus il y a différenciation, plus il y a de vie –  ’“entropie”, la régression vers la simplification et l’unité, c’est la mort.»

Avertissement à la gauche

Reste le message en substance de l’article : «La droite n’a pas que des vieux habits.» L’enquête de Hocquenghem peut en effet se lire comme un avertissement lancé à la gauche. Ce que veut dire l’essayiste, c’est qu’avec Alain de Benoist, la droite est en train de construire une pensée «logique», une «vision du monde», un «modèle interprétatif» à un moment où la gauche pense être la seule à le faire.

La nouvelle droite est-elle fascisante ? L’enquête de Hocquenghem ne le dit pas comme cela et formule l’hypothèse ainsi : «De ma rencontre avec De Benoist, j’ai gardé la certitude qu’il y a, derrière ce qu’il affirme, “autre chose”. Et l’angoissant, avec de tels gens, c’est que leur “immoralisme” foncier interdit de croire qu’ils s’opposeraient, le moment venu, à ces déviations nettement fascistes. De Benoist affirme qu’il n’est pas raciste, mais De Benoist dit qu’il ne peut pas dire lui-même qui il est. Logique du crétois : en somme, il est impossible de savoir avec certitude si la “nouvelle droite” cache un projet.» Quarante plus tard, la question reste ouverte.

4/ Quatre idées fixes

Décryptage de la pensée d’Alain de Benoist à travers ses principaux concepts.

Décoder la pensée d’Alain de Benoist, c’est pénétrer dans une galerie de notions reliées les unes aux autres, le tout formant un ensemble cohérent, une pensée système. Portrait de l’historien philosophe en quatre concepts.

La «métapolitique»

Alain de Benoist est le principal importateur du concept en France. Popularisée par le penseur marxiste italien Antonio Gramsci, la «métapolitique» suppose que la conquête électorale se joue en amont sur le terrain culturel. Le préfixe grec «méta» signifie littéralement «ce qui se situe au-delà des affaires publiques». Stratégie d’influence hors de la seule bataille électorale et des réseaux partisans, la «métapolitique» consiste à investir les institutions et les lieux de production culturelle en créant, par exemple, des revues et des magazines. Le but : banaliser ses idées dans un langage commun pour mieux les imposer à l’agenda politique.

La «pensée unique»

Alain de Benoist prétend disputer la paternité de l’expression à la fois au fondateur d’Attac et ancien directeur du Monde diplomatique Ignacio Ramonet et au créateur de Marianne, Jean-François Kahn. Contre le «Dieu unique», le «marché unique», le «monde unisexe» prôné par l’idéologie du genre, le théoricien se dit pluraliste car polythéiste, anticapitaliste et contre ce qu’il appelle le nivellement des sexes et des cultures. La «pensée unique», c’est «l’anéantissement dans l’éternelle répétition du Même», explique-t-il, reprenant à son compte une formule de Jean Baudrillard. Le «Même» étant ici compris comme le contraire de la «Différence», qu’elle soit politique, économique, culturelle, sociétale… ou génétique.

Le «politiquement correct»

L’expression est un classique de la pensée de droite. Eric Zemmour, Mathieu Bock-Côté, qui vient de publier l’Empire du politiquement correct (Cerf, 2019), Elisabeth Lévy, Alain Finkielkraut… tous ressassent dans les médias qu’«on ne peut plus rien dire» sous prétexte de heurter la «bien-pensance». Dans la famille touffue des réacs, Alain de Benoist ne fait pas exception pour une fois. Le théoricien vocifère contre cette «police du langage» et des «esprits» à coups d’éditos dans Eléments ou dans ses livres. Les Démons du Bien, paru en 2013 chez Pierre-Guillaume de Roux, s’en prend ainsi au «nouvel ordre moral», ce «dispositif totalitaire» qui «hygiénise» les «mentalités».

La critique des droits de l’homme

Anti-universaliste et anti-Lumières, Alain de Benoist a fait de la critique des droits des l’homme, cette «nouvelle religion civile», l’une de ses cibles privilégiées. En 2004, il publie un premier essai intitulé Au-delà des droits de l’homme. Pour défendre les libertés chez Krisis, réédité par les éditions Pierre-Guillaume de Roux en 2016. Pour le théoricien, la notion est le résultat d’un dévoiement du droit par la morale universaliste des Lumières, principe incompatible avec ses convictions ethnodifférentialistes. Pour ce philosophe antilibéral, le «sacre des droits de l’homme» serait aussi la conséquence de la montée de l’individualisme et de la marchandisation des rapports sociaux. Droits de l’homme et néolibéralisme, ou les deux facettes du monde moderne.

Source Libération

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