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L’Europe-puissance

L’Europe-puissance ne commencera pas à Kiev

L’Europe est aujourd’hui l’homme malade du monde, à la croisée des chemins entre déclin et réveil. Dans « Europe puissance », paru sous la bannière de l’Institut Iliade, à La Nouvelle Librairie, l’universitaire Olivier Eichenlaub livre un ouvrage franc, incisif et clair sur ce qu’est devenue l’Europe, géopolitiquement parlant, qui ouvre des perspectives – et une ligne de conduite – pour qu’elle retrouve la place qui lui revient.
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ÉLÉMENTS : L’Europe peut-elle redevenir une puissance au XXIe siècle ? Si oui, comment ?

OLIVIER EICHENLAUB. Ce livre Europe Puissance s’ouvre justement sur une citation peu connue de Carl Schmitt qui peut sembler oxymorique : « Un destin préconçu n’est pas un destin. » Il n’y a donc aucune raison de ne pas croire que l’Europe vivra une renaissance qui la placera de nouveau à la tête des puissances mondiales. Historiquement, des renaissances de ce type ont déjà eu lieu à plusieurs reprises et la situation de déclin géopolitique dans lequel le continent se trouve aujourd’hui est loin d’être la première. Il en est d’ailleurs de même pour l’Orient et pour la Chine, parce que seuls les idiots pensent que l’histoire est finie. Quant à prédire le « comment ? » de ce renouveau, nul n’en est aujourd’hui capable, surtout au regard des grandes crises environnementales, climatiques et démographiques qui s’annoncent. On peut simplement l’anticiper en partant du principe qu’un renforcement de la cohésion et de l’amitié européenne, fondé sur des critères civilisationnels et non pas simplement économiques, aidera les Européens à envisager leur espace continental comme une force dont la richesse culturelle et géographique constitue en elle-même un élément de puissance.

ÉLÉMENTS : Au cours de l’histoire, plusieurs projets d’Europe puissance ont été imaginés et tentés. Pourquoi ont-ils échoué ?

OLIVIER EICHENLAUB. Pour la même raison que précédemment : l’histoire n’est jamais finie. Pour autant, peut-on dire que tous les projets européens ont échoué ? Ce serait passer un peu rapidement sur l’expérience de l’Empire romain, comme sur celui de Charlemagne ou sur l’apport du Saint-Empire romain germanique, qui se sont successivement échelonnés sur plusieurs siècles. Certes, ces empires étaient loin de couvrir l’intégralité du « territoire » européen, qui reste par ailleurs difficile à définir dans ses confins orientaux. Mais pour des époques où l’on circulait à pied ou à cheval, c’est déjà un exploit. L’Europe en reste d’ailleurs fondamentalement imprégnée, autant dans sa culture, que dans sa philosophie et dans ses paysages. Rappelons à ce sujet que sont des maîtres d’œuvre flamands et français, des tailleurs de pierre lombards ou des charpentiers du sud de l’Allemagne qui ont donné son visage à l’Europe des cathédrales, bien avant l’époque des grutiers modernes (pour faire un hommage à peine dissimulé à la Trilogie royale d’Olivier Maulin). Imaginons alors ce que sera l’Europe puissance à l’heure du TGV et des tunneliers géants, en gardant à l’esprit que le projet économique de l’Union européenne, que d’aucuns considèrent déjà comme un succès, n’est âgée que d’une soixantaine d’années et ne représente presque rien de l’épaisseur civilisationnelle européenne.

ÉLÉMENTS : Le récent conflit en Ukraine peut-il amorcer un regain de puissance pour l’Europe ?

OLIVIER EICHENLAUB. C’est ce que beaucoup ont cru dans les premiers jours du conflit en voyant unanimement s’élever tous les étendards européens à côté du drapeau de l’Ukraine. Pendant quelques heures, l’Europe a cru à son unité continentale ; elle s’est même cru capable de s’organiser militairement pour tenter de redevenir une force géopolitique majeure. Mais le soufflé est vite retombé et c’est peut-être l’effet inverse qui est en train de se produire. C’est en effet difficile à dire aujourd’hui car la conduite de la Russie en Ukraine doit être condamnée, et elle le sera certainement : il n’en reste pas moins que l’Europe n’a rien à gagner avec un nouveau rideau de fer, à peine décalé vers l’est du continent, opposant une Europe libérale regroupée dans une organisation militaire obsolète comme l’OTAN, et un nouvel ennemi tout juste revenu d’une guerre tellement lointaine que tout le monde l’avait oubliée. « Diviser pour mieux régner », diraient certains. À moins que ce conflit ne rapproche définitivement la Russie de la Chine et de l’Inde. Dans tous les cas, l’Europe est perdante : faux départ !

Propos recueillis par Eyquem Pons et l’Institut Iliade

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