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Les États-Unis au crible de 50 ans d’archives d’Éléments

Les États-Unis au crible de 50 ans d’archives d’Éléments

Alors que les États-Unis de Donald Trump bombent à nouveau du torse, tapent du poing sur la table et semblent vouloir renouer avec leur « destinée messianique » de « gendarme du monde », la revue Éléments publie son quatrième hors-série consacré à sa vision de l’empire américain, basé sur une sélection d’articles couvrant plus de 50 ans de publications. Nous avons interrogé Xavier Eman qui a dirigé ce numéro exceptionnel qui permet de prendre de la distance et de la hauteur sur l’actualité la plus brûlante.

ÉLÉMENTS. Vous avez dirigé ce hors-série qui compile des articles issus de 50 ans d’archives d’Éléments. Qu’est-ce qui vous a particulièrement frappé en relisant ces textes, certains anciens, à la lumière du second mandat de Trump ? Y a-t-il des analyses (d’Alain de Benoist, Guillaume Faye ou d’autres…) qui se sont révélées particulièrement prophétiques ou, au contraire, qui ont dû être nuancées aujourd’hui ?
XAVIER EMAN :  Ce qui m’a frappé c’est l’extrême cohérence globale des articles consacrés aux États-Unis et la pertinence d’une critique qui dépasse largement les aléas circonstanciels ou les épiphénomènes pour se concentrer sur les invariants, les permanences historiques, idéologiques, culturelles et géopolitiques, tout ce qui, au-delà des « alternances politiques », des évolutions des discours et des particularismes de telle ou telle personnalité, forge « l’ADN » des États-Unis et de leur rapport au monde.

ÉLÉMENTS. Le titre « Nos meilleurs ennemis » résume-t-il la position historique de la Nouvelle Droite vis-à-vis des États-Unis ? Comment articulez-vous admiration pour certains aspects de la puissance américaine (dynamisme, innovation, esprit pionnier) et critique fondamentale de l’américanisme comme modèle civilisationnel imposé à l’Europe ?
XAVIER EMAN. Si un titre est forcément toujours un peu réducteur et simplificateur, je pense néanmoins qu’il résume assez bien la position globale de la Nouvelle Droite. Il illustre cette relation complexe, faite d’admiration lucide pour certains traits du génie américain et d’une critique radicale de l’« américanisme » comme idéologie universaliste, homogénéisatrice et dissolvante des identités particulières, notamment européennes via son « soft power » et l’exportation de sa sous-culture consumériste. Ce n’est ni une américanophilie naïve ni un anti-américanisme viscéral et systématique, mais une position empreinte de réalisme géopolitique et civilisationnel.

Dans ce hors-série, nous soulignons cette admiration sélective: pour un certain cinéma hollywoodien, pour la littérature (Faulkner, Hemingway), pour la musique populaire (jazz, rock, country…), pour la conquête spatiale ou pour la Silicon Valley des origines, quand elle incarnait encore un certain rêve technologique plutôt qu’un outil de surveillance globale et de formatage mental. Trump lui-même, dans son second mandat, avec son pragmatisme brutal, son « America First » et son rejet des néoconservateurs interventionnistes, illustre cette vitalité : il rompt avec un certain messianisme libéral et force l’Europe à sortir de sa vassalisation atlantiste.

Mais cette  « admiration », relative, s’arrête là où commence l’américanisme comme modèle civilisationnel imposé. Celui-ci n’est pas l’Amérique réelle, diverse et contradictoire, mais l’idéologie qui en est issue : un universalisme abstrait, mélange de puritanisme et de philosophie des Lumières, qui voit l’homme comme un individu détaché de ses racines, un simple consommateur noyé dans un marché mondialisé, et l’Amérique comme « nouvelle Jérusalem » chargée d’exporter la démocratie, les droits de l’homme et le mode de vie consumériste à la planète entière.

ÉLÉMENTS. Le numéro insiste sur le lien de vassalité entre l’Europe et les États-Unis. Avec les bouleversements géopolitiques du second mandat Trump, voyez-vous une réelle opportunité pour l’Europe de s’émanciper, ou pensez-vous que les réflexes atlantistes restent trop ancrés, y compris dans une partie de la droite ?
XAVIER EMAN : Les changements géopolitiques engendrés par le second mandat Trump ont en effet au moins le mérite de mettre clairement les dirigeants européens face à leurs responsabilités. La fin de la fiction du « bouclier américain », le mépris affiché par les dirigeants US envers une « vieille Europe » jugée épuisée et rongée définitivement par l’idéologie gauchiste et ethno-masochiste, devraient en effet logiquement susciter une réaction d’orgueil et de vitalité en Europe. Il y en a eu quelques ébauches mais bien timides, on ne sort pas facilement de plusieurs décennies de vassalité et de domestication… Pour qu’une véritable rupture ait lieu, il faudrait sans doute que soit massivement remplacé un personnel politique dont le logiciel de sujétion voire de soumission stipendiée aux États-Unis est trop profondément ancré pour être réformé… Il conviendrait aussi que l’Union Européenne ne se conçoive pas uniquement comme un simple rouage du grand marché mondial mais comme une véritable entité politique et civilisationnelle. On en est évidemment encore loin, mais peut-être un peu moins qu’il y a quelques années…

ÉLÉMENTS. Ce hors-série sort à un moment où l’Amérique semble à la fois très disruptive (Trump 2.0) et confrontée à ses propres fractures internes. Quelle est, selon vous, la grande leçon que les lecteurs européens doivent tirer de ces 50 ans d’observation des États-Unis pour penser l’avenir de notre continent ?
XAVIER EMAN : Que les États-Unis ne sont ni le « Grand Satan » ni un modèle à copier ou à suivre, mais un concurrent, un adversaire, peut-être le plus redoutable, en matière économique, géopolitique et culturelle. Comprendre que les USA ont, de façon insidieuse et souvent indolore, davantage attenté à l’identité européenne, et donc française, plus sûrement et profondément, que les vagues de la submersion migratoire qui, par leur antagonisme radical et souvent violent, suscitent de naturelles et instinctives réactions d’auto-défense. Quand une (sous)culture modifie notre façon de nous habiller, de manger, de parler, de nous distraire (musique, séries, cinéma…), de consommer, de rêver (imaginaire hollywoodien…), on peut légitimement considérer qu’elle nous a totalement colonisé.

Pour rompre avec cette domination, il est également fondamental de comprendre ce qui différencie ontologiquement l’Europe des États-Unis et pourquoi les américains ne sont pas des « européens qui parlent anglais » mais un peuple qui s’est construit en rupture et en opposition radicale avec l’Europe.

En cela, les États-Unis sont bien nos « meilleurs ennemis » : ils nous forcent à choisir entre la soumission et la renaissance.

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