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Les comptines ne comptent (hélas) déjà plus

Les comptines ne comptent (hélas) déjà plus

Après avoir redonné vie à nos vieilles vaisselles, il est grand temps de restaurer les belles lettres, et surtout les images qu’elles font naître, de nos comptines. Des souvenirs les plus lointains de l’enfance aux fredonnements inattendus qui ponctuent nos instants d’inattention, les comptines conservent un pouvoir d’enchantement intact, si tenace qu’il s’ancre durablement dans notre culture nationale. C’est pourquoi préserver les livres anciens qui rassemblent ces comptines constitue un impératif essentiel. Ils fixent une iconographie à rebours du flot d’images dégradées des plateformes en ligne de diffusion de vidéos, trop souvent vouées à anesthésier l’imaginaire de nos enfants. Alors, comme le veut le proverbe « une forte imagination produit l’événement », hâtons-nous d’en préserver les sources et d’en raviver les formes !

Rien de mieux que de puiser dans l’enfance des moments fondateurs et fortifiants qui font les êtres que nous sommes. Des fragments précieux des premières années que l’on souhaite voir conserver à jamais. Une véritable armure de références et d’imaginaire, à toute épreuve, consolatrice de la morosité de l’époque. La comptine bénéficie de cette ardeur réconfortante et, fidèle à ses effets initiaux, demeure profondément apaisante. Ancré dans le souvenir d’une rime, d’un rythme, d’une mélodie, surgissent soudain paysages, décors et personnages, où le pouvoir évocateur des mots se mêle à celui de l’image, composant une véritable peinture intérieure, comme si chaque mot faisait naître une équivalence visuelle immédiate. Cet appel onirique se trouve grandement amplifié par les illustrations qui enrichissent ces carnets de comptines. Ainsi, Bayard Éditions fit paraître en 1998 un magnifique opuscule intitulé 101 chansons de toujours, regroupant 101 comptines, et préfacé par le formidable Henri Dès, voix transgénérationnelle. Subdivisé en quatre parties à la fois thématiques et graphiques, l’ouvrage nous transporte tantôt dans un univers de comptines à chanter à travers champs et forêts, tantôt dans un monde plus baroque et lyrique, où histoires de marquis et de palais prennent vie. L’ouvrage déploie un univers visuel d’une densité remarquable, où les² décors et costumes participent pleinement à la charge émotionnelle du récit. Palais, châteaux et tours, parfois déjà en ruine, ne constituent pas de simples arrière-plans : ils structurent la perception même de l’histoire chantée. Leur grandeur, leur solennité ou encore leur décrépitude en amplifient la portée, conférant aux amours contrariées et aux destins brisés une dimension presque intime. Le faste et la chute, l’éclat et la dégradation y coexistent, faisant naître une atmosphère où le tragique s’épanouit en maître.

L’enchantement n’est pas un égarement mais un rééquilibrage mental

Si ces évocations visuelles reposent principalement sur les thèmes abordés, le texte, lui, procure un matériau abondant et inépuisable. Il enchante ; et l’enchantement n’est pas un égarement mais un rééquilibrage mental hautement nécessaire. Dans le cadre des comptines, cette idée prend une résonance particulière : loin d’être de simples fantaisies enfantines, elles instaurent un ordre sensible, où le rythme, la répétition et la musicalité viennent apaiser et structurer la pensée. Elles constituent un patrimoine commun à tous les Français, de 0 à 100 ans, dont les airs ne nous quittent jamais. Il est d’ailleurs étonnant de ne pas les voir inscrites sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO concernant la France, tant leur empreinte est ardemment présente, voire indélébile, en chacun. D’autant que seul le « gwoka », genre musical guadeloupéen hérité des Africains déportés et réduits en esclavage dès le XVIIᵉ siècle, joué sur des tambours « ka » et accompagné de percussions, figure depuis 2014 sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, établie par l’Unesco en 2001, comme expression culturelle française mêlant chants et rythmes… Une inscription de ces comptines ne serait donc que justice, permettant de les préserver de l’ambiance actuelle de terreur culturelle et de cancel culture, dont les premières victimes sont les textes eux-mêmes.

Plus que jamais, la comptine doit rester un sanctuaire

On peine à imaginer quel sort macabre attend «Ne pleure pas, Jeannette» ou « Le roi a fait battre tambour » dans un avenir proche, si ce n’est leur éviction pure et simple des pages des carnets de comptines, sous l’autorité des tenants de l’ordre et de la paix intersectionnels. D’où l’urgence de conserver et de transmettre les carnets et autres supports livresques, idéalement antérieurs aux années 2000, pour échapper aux radars des gardiens de l’orthodoxie poppérienne « intolérante envers les intolérants ». Pour les plus mélomanes, de véritables trésors d’interprétation ont donné naissance à des mises en musique exceptionnelles, comme celle du «Roi a fait battre tambour», extraite de l’album Aux marches du palais : Chansons & romances de la France d’autrefois (Alpha, 2001), interprétée par l’ensemble « Le Poème harmonique » avec une instrumentation purement baroque. Une œuvre somptueuse et roborative. On peut également citer la version chantée par Anne Sylvestre qui est particulièrement saisissante. Au-delà des élans nostalgiques et mystiques que ces chansons populaires éveillent, elles nourrissent inlassablement notre lien aux gestes et aux émotions du passé, comme un parfum familier qui s’élève des plis de tissus oubliées au fond du placard. Plus que jamais, la comptine doit rester un sanctuaire dont la préservation à travers le temps et l’espace nous incombe. Notre imaginaire et notre iconographie communs sont à la fois des trésors précieux et des refuges pour lutter contre l’acculturation présente et constante.

Dans sa préface du recueil des 101 chansons de toujours, mentionné plus haut, Henri Dès rappelait que « ces chansons sont le miroir intime de notre temps passé. Elles nous aident à mieux saisir ce que vivaient les générations qui nous ont précédés, et nous les rendent présentes, à leur façon. Ce sont des chansons de toujours. ». Puissent-elles camper dans nos esprits et les nourrir pour longtemps.

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