Cette rupture s’inscrit dans une désaffiliation plus large. En France, 51 % des 18-59 ans se déclaraient sans religion en 2019-2020. Le catholicisme français forme désormais un U sociologique. D’un côté, des CSP+ métropolitaines liées à la mondialisation, à l’école, à la famille et aux réseaux. De l’autre, des populations immigrées ou ultramarines plus ferventes. Entre les deux, une majorité sortie de l’Église. Les Gilets jaunes ont rendu ce vide visible.
Une Église verticale et la religion sociologique
Cette situation vient de loin. Après 1789, l’Église reconstruit largement son influence par le haut. Les lois Falloux de 1850, les collèges congréganistes, les pensionnats féminins et les œuvres de jeunesse lui permettent de reconquérir la société par la bourgeoisie. Elle retrouve ainsi des relais durables dans l’administration, l’entreprise, l’armée et les professions intellectuelles, au prix d’une confusion entre rechristianisation et reproduction sociale.
Le catholicisme sociologique formait alors un parcours complet. Dans les années 1960, près de 95 % des enfants étaient baptisés. Le catéchisme menait à la première communion, puis à la communion solennelle vers douze ans, devenue au XIXe siècle un rite public de respectabilité. Mariage religieux et obsèques achevaient cette continuité. Jusqu’aux années 1970, la place dans l’église reflétait encore l’ordre social, les notables près du chœur et les plus pauvres à l’arrière.
Les CSP+ sont les principales héritières de ce modèle. La transmission passe par l’école privée, les aumôneries de lycées d’excellence, les classes préparatoires, le scoutisme, le Frat et les marqueurs familiaux comme la médaille de baptême. Elle produit aussi un capital culturel spécifique, fait de théologie, de philosophie classique, d’histoire de l’Église et de codes liturgiques. Le mariage et les obsèques restent des rites de milieu, sans toujours correspondre à une foi intense.
Les grandes écoles cristallisent cet univers. HEC, l’ESSEC, l’ESCP, l’ENS, Polytechnique ou CentraleSupélec conservent des aumôneries et des réseaux chrétiens anciens, reliés par Chrétiens en Grande École. L’ESSEC et l’EDHEC sont directement issues du clergé catholique. La Conférence Olivaint, les Entrepreneurs et dirigeants chrétiens, les Semaines sociales et certains relais du Medef ou au Collège des Bernardins prolongent les liens entre élites économiques, monde associatif et haut clergé. Le catholicisme conserve ainsi une visibilité supérieure à son poids réel.
Cette sociologie éclaire le vote. Aux européennes de 2024, 18 % des catholiques pratiquants réguliers ont voté Bardella, contre environ 40 % des pratiquants occasionnels et des non-pratiquants. Les premiers restent davantage orientés vers la droite de gouvernement, le centre et l’Europe. Une partie du vote Fillon s’est reportée vers Emmanuel Macron. Éric Zemmour a attiré une fraction plus identitaire et diplômée. Le RN demeure surtout fort parmi les catholiques culturels et dans les périphéries sociales.
Dans les milieux catholiques métropolitains, le migrant est devenu la figure centrale du pauvre. Ce choix répond à l’universalisme chrétien, tout en reflétant la géographie des cadres urbains, plus familiers de l’aide aux exilés ou du volontariat international que de la pauvreté ouvrière et rurale. Le même décalage apparaît dans l’écologisme catholique, où les discours sur les modes de vie laissent souvent au second plan les savoirs agricoles qui préservent haies, talus, mares, fossés et chemins creux.
La Seconde Révolution française et l’immigration extra-européenne
Henri Mendras appelle « Seconde Révolution française » la rupture des années 1960-1980, marquée par l’urbanisation, la massification scolaire, l’automobile, la contraception et l’individualisation. Guillaume Cuchet situe le décrochage religieux vers 1965. Vatican II n’en est pas la cause, mais l’accélérateur d’une crise de l’obligation, lorsque messe, confession et discipline paroissiale cessent d’être des normes sociales.
La religion héritée devient une religion choisie. Cette évolution révèle l’inégalité des groupes devant la transmission. Yann Raison du Cleuziou, à la suite de Serge Bonnet, montre que les classes populaires dépendent davantage des institutions communes (Eglise, Ecole). Les classes supérieures peuvent, elles, préserver seules leur continuité par la famille, l’école, les réseaux et l’homogamie.
La disparition du catholicisme rural laisse donc un vide plus profond. Missions, calvaires, processions et patronages formaient une mémoire locale. Les CSP+ métropolitaines ont pu conserver certains codes dans leurs stratégies familiales. La France périphérique a perdu à la fois son langage religieux, ses organisations ouvrières et ses partis de masse. Jérôme Fourquet voit dans cet effacement l’un des ressorts de l’archipelisation française.
L’immigration extra-européenne et les réseaux sociaux inversent ensuite les référents. Autrefois, l’islam était lu à travers le catholicisme. Aujourd’hui, certains jeunes présentent le carême comme un « ramadan chrétien » ou cherchent un équivalent catholique au voile. Ces analogies confondent une Église sacramentelle avec des religions structurées par l’orthopraxie et la nomocratie. Elles montrent surtout que le catholicisme ne dispose plus de son propre vocabulaire dans l’espace public.
Les Églises évangéliques et pentecôtistes progressent surtout parmi les populations africaines, antillaises et latino-américaines, tandis que les paroisses catholiques reposent davantage sur des fidèles africains, asiatiques ou ultramarins. Le centre de gravité du christianisme s’éloigne ainsi de l’Europe. En France, cette mondialisation renforce l’universalité de Rome, tout en coupant davantage la foi des cultures nationales : l’Église devient multiculturelle dans une société post-nationale, alors que les cathédrales restent communes mais que leur langage religieux devient étranger.
Une crise terminale qui révèle la France politique et sociale
Le catholicisme n’organise plus la société française. Il en révèle les fractures. La désaffiliation religieuse rejoint la défiance politique décrite par Luc Rouban. La coupure entre bloc élitaire et bloc populaire traverse l’école, le travail et le vote. La génération Z conteste aussi l’entreprise, les carrières linéaires et les fidélités durables. La recomposition multiculturelle renforce enfin des comportements électoraux plus communautaires.
Le bloc central reste soutenu par les retraités, plus nombreux, plus votants et plus attachés au statu quo. Leur poids patrimonial ralentit la recomposition. Le RN capte une demande de nation dans une société qui ne sait plus ce qu’elle transmet. Son électorat défend souvent un État-providence à forte dimension ethnoculturelle, sans qu’un nouveau projet de société soit encore formulé. À gauche, l’Institut La Boétie théorise une « Nouvelle France » fondée sur les minorités, le matérialisme historique, l’écosocialisme et les liens choisis (parrains d’intention, solidarités amicales, nouvelles formes familiales).
L’Église traverse la même désagrégation. Sa puissance reposait moins sur la pratique que sur un écosystème bourgeois d’écoles, d’œuvres, de familles et de réseaux d’élites. La Manif pour tous a remobilisé son noyau militant, tout en polarisant et en éloignant une partie des baptisés. Après 2017, Emmanuel Macron a offert aux cadres catholiques un débouché pro-européen, libéral et culturellement modéré. Les catholiques engagés restent visibles, mais sont désormais minoritaires dans des classes supérieures largement éloignés.
Les institutions de reproduction sociale s’émancipent à leur tour de leur matrice catholique. L’école privée est choisie pour ses résultats, sa discipline et son entre-soi. Les controverses autour de Stanislas ont montré que l’excellence scolaire pouvait être défendue sans véritable adhésion religieuse. La distinction sociale fonctionne désormais sans l’Église.
À cette perte de puissance s’ajoute une crise morale durable. Les affaires Barbarin, Bétharram, l’Arche, l’abbé Pierre et plusieurs communautés ont installé l’idée d’une institution protégeant encore ses responsables avant les victimes. En 2025, 47 % des Français avaient une mauvaise opinion de l’Église catholique, proportion qui atteignait 53 % chez les 18-24 ans. Chaque nouvelle affaire détruit davantage un crédit social déjà presque épuisé.
L’appartenance catholique devient difficile à mesurer. Pour l’Église, le baptême incorpore durablement le fidèle, tandis que le droit canon est plus stricte (messe dominicale obligatoire, confession fréquente et obligatoire des péchés graves, le sacrement de confirmation). Les sondages reposent, eux, sur l’autodéclaration, d’où des millions de catholiques nominaux sans pratique ni transmission. Le rebond des conversions reste marginal : en 2024, environ 2 570 baptisés adultes avaient entre 18 et 25 ans, soit près de 0,04 % de cette classe d’âge.
Depuis la fin des années 2000, les obsèques rendent visible la rupture de transmission. La part des Français souhaitant une cérémonie religieuse est passée de 55 % en 2008 à 40 % en 2023, tandis que l’absence de cérémonie progressait de 19 % à 29 %. À mesure que disparaissent les générations nées avant 1945, leurs descendants ignorent en plus du catholicisme, souvent chants, réponses et gestes, laissés aux équipes paroissiales de laïcs développées depuis les années 1990. Scène à la fois cocasse et tragique : avec la pratique disparaît la mémoire familiale du catholicisme romain français.




