Les spécificités du mythe martinien
Le triomphe du Mal : les fables de Westeros
D’où vient donc sa spécificité, si vantée par Martin et ses admirateurs ? Les premières saisons du Trône de Fer montrent de fait un mythe très particulier, dans lequel les personnages principaux meurent et les antagonistes triomphent. Certes, la mort du vieux roi Robert est attendue. Il incarne un personnage de roi fainéant, bon mais trop dissolu pour maintenir l’ordre.
Pour le reste, chaque saison met un point d’honneur à décevoir les attentes du spectateur, en faisant tomber ses héros : la saison 1 met à mort Ned Stark, la Main du Roi, après qu’il a tenté de dénoncer l’illégitimité de Joffrey comme successeur de Robert ; la saison 2 montre l’échec de Stannis Baratheon, prétendant légitime au trône, devant Port-Réal tenu par les troupes Lannister, et la perte de Winterfell, siège des Stark, aux mains des barbares Greyjoy ; la saison 3 voit le massacre du roi du Nord Robb Stark, et de ses troupes, lâchement assassinés par ses alliés lors d’un banquet ; lors de la saison 4, Tyrion, seul Lannister sympathique, est accusé à tort du meurtre de son neveu, et doit fuir la capitale pour échapper à la peine de mort, après que le solaire Oberyn Martell a perdu la vie en tentant de le défendre ; lors de la saison 5, Stannis Baratheon et le reste de ses troupes sont définitivement écrasées devant Winterfell par le bâtard Ramsay Balton, autre tyran sans pitié, avant que Jon Snow, bâtard de Ned devenu commandeur de la Garde de Nuit, soit lardé de coups de couteaux par ses propres hommes.
Ce permanent triomphe du Mal tient, pour beaucoup, d’une logique du roman d’apprentissage. Les cinq premières saisons peuvent être comparées à l’Education sentimentale, ou à l’exposition du Comte de Monte-Cristo. Des héros purs et naïfs font le dur apprentissage du monde tel qu’il est, et sont rudoyés par leurs adversaires, antipathiques mais mieux adaptés aux réalités. Cersei Lannister, apparaît, à l’issue de cette introduction, comme la seule ayant compris les règles du jeu.
Les échecs de chaque personnage du Trône de Fer sont, bien souvent, annoncés, commentés, expliqués. Ils forment des micro-fables amères et cruelles, à l’attention des âmes trop pures. Si Ned Stark perd la vie, c’est parce qu’il a commis l’imprudence d’avertir son adversaire de ses plans, pensant épargner des vies : au nom de son honneur, il a commis la folie de la miséricorde, brocardée par l’eunuque Varys. Si Robb Stark est massacré par ses bannerets Frey et Bolton, c’est parce qu’il n’a pas su honorer sa promesse de mariage, humiliant ses alliés en prenant pour femme une étrangère. Deux péchés véniels selon la justice, deux péchés mortels suivant la prudence, reine des vertus cardinales dans un monde sans pitié.
Cette logique va parfois jusqu’à la tragédie la plus noire : « ethos anthropoi daimon », disait Héraclite[1], « le caractère c’est le destin ». Les héros du Trône de Fer sont punis par leurs vices, aussi bien que par leurs vertus.
Prenons le cas de Theon Greyjoy : c’est un traître vaniteux, avec une dimension psychotique, qui cherche à compenser par l’imaginaire l’humiliation ressentie de sa captivité chez les Stark. Après avoir gagné la confiance de Robb Stark, il se tourne contre ses anciens maîtres en conquérant Winterfell, entreprise audacieuse et inutile qui le mène à sa perte. Il est capturé par Ramsay Bolton, bâtard pervers d’un banneret Stark, qui le torture longuement en jouant précisément sur son orgueil, ses rêves de puissance et de jouissance, jusqu’à le rabaisser plus bas que terre, le domestiquant comme un chien – animal, enfin, humble et fidèle !
Les vices de Theon viennent trouver leur châtiment le plus radical. Bien qu’ignoble, ce châtiment n’est pas gratuit : il s’insère dans un ordre du monde bien défini. Le monde de Martin est cruel et sanguinaire, mais il ne relève pas de l’absurde comme celui d’un Tarantino.
A l’opposé du caractère de Theon, il y a Stannis Baratheon, le prétendant légitime au trône, frère du roi Robert. Stannis est un soldat, un commandant, dur au mal et inflexible. En légaliste, il croit fermement dans le bien-fondé de ses prétentions, ce qui l’amène à refuser tous les accommodements avec les nombreux alliés potentiels dans sa lutte contre les Lannister : lors de la saison 2, il s’aliène les Tyrell en faisant assassiner son frère Renly, refuse de traiter avec les Stark du fait de leurs velléités autonomistes, et donne l’assaut sur Port-Réal sans embarquer la Prêtresse Rouge, pour ne pas entacher sa victoire de magie noire. Stannis veut sa victoire pure et blanche, sans compromis : il n’obtient donc que la défaite.
Comme tous les esprits radicaux, Stannis peut passer du blanc au noir sans médiane. Sa défaite devant Port-Réal le fait retomber sous la coupe de la Prêtresse qu’il avait dédaignée. Il suit désormais en aveugle ses prophéties et commandements : après tout, elle lui promet un rôle central dans la fin des temps, puisqu’elle voit en lui Azor Ahai, le Prince Rédempteur. C’est pourquoi il dédaigne la lutte territoriale pour la couronne, et se jette vers le Nord, où il vient en aide à la Garde de Nuit pour rejeter l’invasion des Sauvageons.
C’est au Nord que doit se passer la bataille finale suivant la prophétie, et c’est donc au Nord qu’il cherche le salut. Sans hésiter, il avance à travers le froid polaire et la tempête de neige, pour attaquer la citadelle de Winterfell, malgré la faiblesse de ses troupes, malgré la possibilité d’options plus conservatrices (hiverner à Château-Noir, par exemple). Sa prêtresse lui demande un sacrifice humain ? Comme Abraham, le vrai croyant, il donne sans barguigner son enfant unique au dieu Rh’llor, pensant ainsi s’assurer la victoire.
Bataille il cherche, et bataille il obtient. Ramsay écrase logiquement ses troupes démoralisées, en ne laissant qu’un « festin par les corbeaux ». Les derniers mots de Stannis à son bourreau du jour furent : « Faites votre devoir ». Le bon élève obéissant et pieux trouve aussi son maître dans Ramsay Bolton, être monstrueux mais brut de réalisme et d’astuce, qui a su semer la panique dans le camp Baratheon avec une razzia bien menée. Le Vrai Croyant fidèle à la loi, le Père-qui-a-toujours-raison, est dépassé par le chaos du Bouffon, du Farceur, du Coyote, aidé par les éléments naturels déchaînés. Incapable de composer avec les contingences du réel, Stannis semble aller gaiement à la mort, voyant dans l’épée de Brienne une solution plus honorable que l’insupportable désordre de la Vie.
Des antagonistes fonctionnels
Dans les deux cas, Ramsay Bolton joue un rôle ambivalent. C’est un antagoniste, comparable à Joffrey Lannister par son sadisme à sa perversion, bien que plus capable dans l’exercice du pouvoir. Cela dit, il se montre, d’une certaine façon, l’instrument du châtiment (on n’ose dire de Dieu), celui par lequel le déséquilibre de la psyché du héros est mis à nu et corrigé. Autrement dit, il fait partie d’un ordre fonctionnel, et participe comme les héros au Tout, prenant sur lui la partie noire du cosmos.
Tywin Lannister est un autre exemple d’antagoniste fonctionnel, à la limite du héros alternatif des premières saisons du Trône de Fer : c’est lui qui assure la force de sa maison, c’est lui qui manœuvre derrière ses triomphes répétés, c’est lui qui donne régulièrement des « leçons de chose » à ses enfants, et à travers eux aux spectateurs. C’est un personnage d’aristocrate sans scrupules, pour qui le maintien de l’honneur et de la puissance de sa maison passent avant toutes choses.
Il sait nouer les alliances les plus judicieuses, porter ses armes là où nécessaire, il sait tenir la laisse à ses descendants capricieux, et montre, parfois, une miséricorde qui n’est pas générosité mais calcul politique, économie de forces. Arrivé à Harrenhal, en saison 2, il fait libérer les prisonniers torturés par ses troupes, car ils peuvent fournir une main-d’oeuvre utile.
Tywin se situe en permanence sur une ligne de crête étroite : comme ses enfants, il ne désire que le pouvoir, et se montre peu regardant sur les moyens pour l’obtenir ; contrairement à ses enfants, il en mesure les contraintes, sait que le Mal, comme le Bien, est une ascèse. Les courtisans de Versailles doivent contraindre leurs actes avec autant de violence que les moines de la Chartreuse : l’effort demandé par le paraître est similaire, si ce n’est supérieur, à celui requis par l’être.
« Tout est opinion à la guerre », et Tywin sait à merveilles projeter une image de force, face à des adversaires maladroits, empruntés, empêtrés dans leurs scrupules et atermoiements. Ce joueur d’échecs triomphe facilement de princes-chevaliers pour qui la politique est un abaissement.
A travers ces deux personnages de Tywin et Ramsay, Martin se livre à une composition remarquable de justesse psychologique, et à une belle réflexion sur la nécessité du Mal, qui ne doit pas être confondue avec une apologie. C’est là sans doute qu’est son originalité par rapport à Tolkien : le Mal y est représenté sous sa forme humaine et viable, celle qu’elle prend habituellement dans le monde des hommes.
Il n’est pas pur Néant, pur Non-Être, mais est défini comme un amour de soi solide et exclusif, qui guette comme un prédateur les failles de ses proies. Si le Mal se réduisait à Sauron et Gollum, l’ambition satanique et la déchéance du vagabond, nul doute qu’il aurait peu d’attraits. Tolkien montre le Mal et son empire, mais ne le problématise pas, à quelques exceptions près : il le prend comme une évidence ontologique, là depuis le commencement, et juge son explication superflue. Chez Martin, le Mal apparaît comme une stratégie parmi d’autres, ayant le mérite de la simplicité, surtout quand, dans l’autre poids de la balance, repose l’incroyable torpeur du héros martinien.
… et des héros pusillanimes
De fait, les héros martiniens, qu’ils soient Stark ou Targaryen, semblent souvent paralysés par des dilemmes moraux insolubles.
Daenerys, tout au long de la Saison 5, choisit ainsi de s’enferrer dans la cité de Meereen dont elle a fait la conquête. Elle ne parvient pas à choisir entre le respect des traditions locales et l’abolition du pouvoir des Maîtres esclavagistes, et, en cherchant à ménager le chèvre et le chou, finit par devoir fuir la cité à dos de dragon. Jon Snow lui-même, à qui Stannis propose de marcher avec lui sur Winterfell, refuse de trahir ses vœux, dont le roi légitime le délivre pourtant : il laisse passer sans remords une occasion rêvée de reconquérir le fief de son père, fief qu’il a désiré toute son enfance.
Tout se passe comme si Martin faisait peser le poids de l’intellectualisme moral de notre époque sur ses héros, qui respectent une morale kantienne abstraite et désincarnée, là où leurs antagonistes restent des animaux politiques, dont les mouvements sont instinctifs et létaux. Esprit ou matière, culture ou nature, soumission à la Loi ou obéissance confiante à l’Instinct : l’opposition de Martin est celle de notre époque plus que celle des médiévaux. A commencer par la croisade, toute la culture chevaleresque n’est-elle pas une tentative de réconcilier l’instinct du guerrier et la fidélité de l’homme de Dieu ?
Le mot d’« honneur » lui-même, que les Stark ont toujours à la bouche, semble défini de façon très particulière dans le monde de Martin. Son contraire, le déshonneur, est associé avec la notion de mensonge, ou de cruauté envers autrui : Ned Stark le mentionne pour la première fois quand Robert Baratheon lui propose de faire assassiner Daenerys, alors simple épouse du Khal Drogo. Dans le monde moderne, cette définition peut sembler crédible et logique aux oreilles du spectateur. Le mot honor est associé, étymologiquement, à honestior, qui dans le langage contemporain signifie « honnête » : l’homme honorable, c’est celui qui ne trompe pas son prochain, qui ne cherche pas à lui faire du mal.
Or, l’honnête homme est un idéal bourgeois, propre aux Lumières, qui a fait disparaître l’idéal précédent du gentilhomme aristocratique. Quand Molière brocarde Le Bourgeois gentilhomme, il se moque justement de cette vertu bourgeoise qu’est « l’honnêteté », montrant un Jourdain naïf dupé par des courtisans sans scrupule. L’honnêteté est un idéal de marchand, dont le fond de commerce est la confiance accordée par ses clients. Contrairement à l’aristocrate, le marchand est dépendant d’autrui : il quémande et négocie plus qu’il n’ordonne, et c’est pourquoi il doit avoir recours à la vérité, force égalisatrice, créatrice de relations horizontales et réciproques. L’équivalent aristocratique de l’honnêteté serait plutôt la franchise : l’aristocrate ne craint personne, et peut donc exprimer librement le fond de sa pensée. Il ne dit pas tant ce qui est que ce qu’il veut.
Le mot d’honneur est étroitement lié à l’histoire de la noblesse, aujourd’hui disparue : l’honor, comme le montre Werner dans Naissance de la noblesse, c’est d’abord une réalité concrète, la charge publique accordée par le prince, la délégation de potestas publica dans le cadre du cursus honorum romain, puis des royaumes barbares. Par extension, c’est la capacité d’un individu noble à exercer cette charge, qu’on peut également exprimer par le concept de dignitas.
Cette capacité a peu à voir avec un idéal de transparence ou de non-nuisance, bien au contraire : dès son origine, le pouvoir sur autrui se manifeste par une capacité de nuisance allant jusqu’à l’exécution sommaire (dans le cadre de l’imperium romain), et par une forme de secret permettant de conserver le prestige de la charge.
Philippe d’Iribarne, dans La logique de l’honneur, montre combien la notion d’honneur irrigue la culture du travail française, jusqu’au moindre contremaître. Or, les implications de cette notion d’honneur sont, précisément, une relative indifférence par rapport au mensonge ou à la parole donnée, qui distingue la culture française de la culture américaine, par exemple. Les Français cherchent d’abord à préserver la dignité de chacun, son amour-propre, qui est le carburant indispensable de chaque acte. L’honneur à la française est, au fond, difficilement démêlable de cette arrogance que le monde entier brocarde.
Pour conclure, écoutons plutôt Montesquieu, qui, dans L’Esprit des lois, tente de définir cette notion d’honneur, principe sous-jacent, selon lui, aux gouvernements monarchiques :
« Ce n’est point dans les maisons publiques où l’on instruit l’enfance, que l’on reçoit dans les monarchies la principale éducation ; c’est lorsque l’on entre dans le monde, que l’éducation en quelque façon commence. Là est l’école de ce que l’on appelle l’honneur, ce maître universel qui doit partout nous conduire. […]
Les vertus qu’on nous y montre sont toujours moins ce que l’on doit aux autres, que ce que l’on se doit à soi-même : elles ne sont pas tant ce qui nous appelle vers nos concitoyens, que ce qui nous en distingue.
On n’y juge pas les actions des hommes comme bonnes, mais comme belles ; comme justes, mais comme grandes ; comme raisonnables, mais comme extraordinaires […]
L’honneur a donc ses règles suprêmes, et l’éducation est obligée de s’y conformer. Les principales sont : qu’il nous est bien permis de faire cas de notre fortune, mais qu’il nous est souverainement défendu d’en faire aucun de notre vie.
La seconde est que, lorsque nous avons été une fois placés dans un rang, nous ne devons rien faire ni souffrir qui fasse voir que nous nous tenons inférieurs à ce rang même.
La troisième, que les choses que l’honneur défend sont plus rigoureusement défendues, lorsque les lois ne concourent point à les proscrire ; et que celles qu’il exige sont plus fortement exigées, lorsque les lois ne les demandent pas. »[2]
Autrement dit, l’honneur, c’est précisément la capacité à défendre son rang et son statut, en dépit des contraintes imposées par la loi des hommes. C’est un amour de soi orgueilleux, allant parfois au-delà du raisonnable : c’est Le Cid de Corneille, ne craignant pas de s’aliéner sa promise et sa situation en cour pour venger un affront commis envers son père[3]. Il y a une tension forte entre le principe de Loi, auquel les Stark tiennent tant, et le principe d’honneur tel qu’il a existé historiquement. Comme l’explique Tywin Lannister à son fils Jaime : « Le lion ne se préoccupe pas de l’avis des moutons ». L’aristocrate n’est pas soumis aux mêmes règles que le commun des mortels, et toute son existence a pour but de démontrer son rang, son caractère extra-ordinaire.
Or, c’est précisément ce que ne font jamais les Stark, qui sacrifient souvent, si ce n’est toujours, leurs propres intérêts au Bien commun – à commencer par la scène fondatrice de l’épisode 2 saison 1, où Ned Stark accepte d’exécuter le loup de sa fille, qui n’avait pourtant attaqué le roi Joffrey qu’en légitime défense. A Port-Réal, Ned Stark se montre timoré face aux exigences des Lannister, et ne se rebelle que pour des motifs humanitaires ayant peu à voir avec le sens de sa propre dignité.
Quand Robert Baratheon ordonne d’assassiner Daenerys, il agit tout à fait dans le cadre d’une conception aristocratique de l’honor : il identifie une claire menace à l’ordre public, et agit fermement pour l’éliminer. Daenerys est alors, certes, une jeune femme innocente, mais elle n’en reste pas moins une souveraine étrangère, une prétendante au trône, avec des plans clairs pour envahir Westeros,. La suite donne raison à Robert contre son ami Eddard.
Plus tard, quand Ned Stark prévient la reine qu’il connaît le secret de la naissance de son fils, révélant ainsi ses plans, il se prévaut, à nouveau de la notion d’ « honneur », puisqu’il cherche à épargner des innocents, tout en jouant franc jeu avec ses adversaires. La série, en montrant comment ce sens de l’honneur contribue à la chute de Ned, reprend une opposition classique entre la Morale et la Vie. Or, le geste de Ned est-il si honorable que cela ? Il montre une maladresse sans nom dans l’exercice du pouvoir, une miséricorde déplacée face à des rivaux politiques ayant commis des fautes graves, et précipite la chute de sa propre maison, soit la mort de nombreux vrais innocents.
A l’image de Ned, les Stark vont d’échec en échec lors des premières saisons : ils sont bien indignes de recevoir l’honor, et, après quelques saisons, sont logiquement considérés comme déshonorés par les autres maisons, disparaissant de la surface de Westeros.
Mais pouvait-il en être autrement ? Les héros tentent d’incarner le principe du Bien tel que se l’imaginent leurs auteurs – et si Martin lui-même a oublié, comme notre époque, le sens du concept d’« honneur », ce ne sont pas ses émanations qui vont s’en rappeler pour lui. Le héros martinien, ignorant le concept d’honneur, clef du monde des hommes et des relations de pouvoir, est voué à la défaite. C’est de sa faiblesse que les antagonistes se repaissent, c’est d’elle qu’ils sont si forts.
Narration éclatée et héros subalternes
Ce sont bien les « antagonistes fonctionnels » de Martin, comme Tywin, qui portent la tradition de l’honneur aristocratique, la science du pouvoir des kshatriya, le sens de l’équilibre dans le Mal, au fond. Tels M. Jourdain, ils ont de l’honneur sans le savoir. Dans ce monde martinien où Satan est roi, la pusillanimité des héros, leurs faiblesses criantes de curés en épées, ont pour contrepartie la vertu « à la romaine » des antagonistes.
C’est bien là que réside l’horizontalité de l’univers martinien. Les personnages de héros étant atrophiés de leur amour-propre, ils font briller en contrepoint des antagonistes qui en connaissent les lois. Ces derniers, comme des dragons, sont assis sur ce trésor symbolique, que les héros doivent s’approprier s’ils veulent parvenir à l’Idéal.
Cette horizontalité se manifeste aussi dans le mode de narration. Le récit est fragmenté, elliptique, dans la série littéraire comme télévisuelle : c’est une accumulation de points de vue divergents, qui ensemble forment le Tout. Le spectateur reste rarement plus de cinq minutes au même endroit, et certains pans du récit disparaissent parfois pendant plusieurs épisodes, voire une saison entière.
Parmi les points de vue adoptés, Martin affectionne les personnages « subalternes », les oubliés de l’histoire, comme Tyrion le nain, Varys l’eunuque, les cadets Stark, les bâtards comme Ramsay et Jon, les roturiers intrigants comme Littlefinger.
Ces petits dont Martin s’amourachent n’ont rien des humbles Hobbits de Tolkien. Ils ne sont pas le contrepoint rédempteur du monde des Grands, de leurs querelles et de leurs batailles. Au contraire, ils participent de la même brutalité, à leur manière. Ils vivent eux aussi dans le monde de la Force, qu’ils convoitent avec d’autant plus de gourmandise qu’ils en sont privés. C’est un univers à la Céline, sans illusions, plein de gouaille, de cynisme et de vulgarités.
Tyrion partage la passion de Bardamu pour les prostituées, sorte d’exutoires à sa mélancolie de vivre, à sa rage devant l’injustice. Jusqu’à ce qu’il soit massacré (scénaristiquement parlant) dans les dernières saisons, il offre le meilleur exemple du héros alternatif martinien, traversé par des pulsions contradictoires et difficile à cerner.
Tyrion est moins cruel et arrogant que les autres Lannister, certes, mais il est d’abord contraint par sa faiblesse et la répulsion universelle qu’il suscite[4]. Il a dû faire l’apprentissage sur le tas de la ruse politique de son père, dont il cherche en permanence à regagner l’estime. Sa pulsion, sans doute réelle, vers le Bien, est indistinguable de son intérêt propre, de son intelligence acérée, et de l’empathie naturelle qu’a un être vulnérable et souffrant pour d’autres êtres vulnérables et souffrants. Le Bien, semble nous dire Martin, n’est qu’une condition psychologique parmi d’autres.
A côté des héros classiques atrophiés (Stark et Targaryen), il y a donc ces personnages faibles, bons par nécessité ou par nature, mais sans croyance forte. Ils haïssent leurs persécuteurs comme des ennemis, mais ils ne les jugent que peu, et souscrivent peu ou prou à la même vision du monde. Tyrion brille par sa générosité autant que par son cynisme.
Il y a donc bien une patte martinienne. L’auteur vient nuancer l’opposition entre héros et antagonistes, en créant des héros amputés (de leur amour-propre ou de leur force), régulièrement châtiés par des antagonistes prédatoriaux. L’ensemble a un tour naturaliste, presque éthologique, mais s’inscrit tout de même dans un ordre défini. Le problème posé par Martin appelle une résolution évidente : il s’agit pour les héros amputés de reforger un nouvel Idéal, de prendre en eux une partie des antagonistes. Edmond Dantès, après sa longue captivité, doit devenir le comte de Monte-Cristo.
La lente exposition du mythe
La fragmentation de la série enrichit l’exposition, en la prolongeant, en la complexifiant. Martin se permet une infinité de nuances et de pas de côtés, dans un tableau qui ne rejoint le mythe classique que dans sa structure globale. L’absence d’unité de lieu et d’action permet de multiplier les quêtes et les arcs narratifs, dans un récit décentralisé.
Cette particularité fait durer en longueur ce qui n’est, in fine, qu’un moment très particulier de la structure narrative du mythe : celui de l’appel du héros, pour étendre un concept développé par Joseph Campbell. Si le héros doit partir en quête d’aventure, s’il doit quitter le doux sein de son foyer, c’est bien parce que le monde en a besoin. L’appel du héros peut prendre une forme explicite : Gandalf vient toquer à la porte de Bilbo, et Aragorn prend les Hobbits sous son épaule. Parfois, l’appel est plus implicite : les éléments extérieurs, par leur désordre, signifient clairement au héros qu’il est temps de prendre les choses au main. Quelque chose est pourri au royaume de Danemark…
Parmi ces appels implicites, « la mort du père » est un motif récurrent : c’est, évidemment, celui de Hamlet et du Roi Lion. Le Père, c’est l’ordre établi, le monde stable et rassurant légué par les générations passées. C’est précisément parce que cet ordre est menacé que le Fils entre en scène. Ce motif est présent dans de nombreux mythes antiques : Osiris est assassiné par Seth ; Baldr, fils d’Odin, est tué par Loki ; Cronos par Zeus ; toute la prédication du Christ a pour toile de fond une génération perverse qui a « tué les prophètes », jusqu’à Jean-Baptiste, et a rejeté l’Alliance, deux matérialisations du Père sur la Terre.
Or, les multiples assassinats de personnages principaux qui caractérisent le monde du Trône de Fer ne sont jamais qu’une répétition ad libitum de cette « mort du père ». A chaque fois, leur mise à mort est le fait de personnages plus juvéniles, s’inscrivant à l’opposé de l’ordre qu’ils prétendent imposer au monde : Joffrey fait exécuter Ned, Robert est assassiné (indirectement) par Cersei, Ramsay dame le pion à Stannis, et Tywin est exécuté par son fils Tyrion.
Autrement dit, ces « morts du père » sont aussi une mise à mort symbolique de l’Idéal qu’ils incarnent. C’est particulièrement flagrant dans le cas de Tywin Lannister : ce dernier a passé sa vie à humilier son fils pour sa passion pour les prostituées, jusqu’à ce que Tyrion retrouve Shae, sa courtisane favorite, à roucouler dans le lit de son père. Avant même que Tyrion transperce Tywin d’une arbalète, l’Idéal du Père est déjà mort à ses yeux.
La série se montre relativement équanime : du fait de son caractère horizontal, il n’y a pas un Père mais des Pères, dont les Idéaux successifs se trouvent tour à tour dénoncés. A quoi bon la Vérité ? Semble nous dire la mort de Ned. A quoi bon l’Honneur et la Famille ? nous dit celle de Tywin. Et, à l’image de son époque, le Trône de Fer n’est jamais aussi bon que quand il s’agit de dénoncer un idéal comme factice. Les années 2010 ont été iconoclastes : elles ont aimé voir le harceleur sexuel sous le féministe de gauche, le pervers pédophile sous le curé, ou le fraudeur fiscal sous le Ministre de l’Economie.
Après ce long jeu de massacre, il ne reste plus qu’à reconstruire. Le titre de l’épisode 10 de la saison 4, épisode qui voit Tywin trouver la mort, et clôt l’exposition du mythe, est justement appelé « Les Enfants ». Dans la scène finale, Arya Stark, fille de Ned, s’embarque sur un bateau à destination de l’Orient, les yeux vers l’horizon. La scène est poignante et réussie. La musique de fond mélange le thème du Nord, celui des origines d’Arya, avec le thème central de la série, chanté par des choeurs aux accents elfiques : le particulier vient se fondre dans le mystérieux Tout, et le héros a, enfin, entendu l’appel de l’aventure !
Nous entrons, à partir de la saison 5, dans le monde des Enfants – soit, au fond, dans le nôtre. A partir de l’Idéal du Père, rigide et inadapté, doit se forger une incarnation nouvelle : pour le Fils, le monde n’est plus un problème, mais un terrain de jeu.
Léon Guillot
(stagiaire de l’Institut Iliade, promotion Isabelle de Castille)
[1] Fragments, §119
[2] Livre Quatrième : « Que les lois de l’éducation doivent être relatives aux principes du gouvernement ». Chap. II : « De l’éducation dans les monarchies »
[3] Le caractère patrimonial de l’oeuvre conduit peut-être à sous-estimer le caractère excessif et scandaleux de la réaction de Rodrigue, surtout si on la compare à la morale bourgeoise, ou même à la morale petite-bourgeoise de notre époque.
[4] Cette répulsion est peut-être moins bien rendue dans la série télévisée que dans la série littéraire, où Tyrion est littéralement un monstre hideux. Pour des raisons pratiques, une telle monstruosité était difficile à transcrire, et, si l’acteur Peter Dinklage « a une gueule », il n’est pas particulièrement repoussant.
Le trône de Fer :
Les failles d’un mythe moderne (Partie 1)
Les failles d’un mythe moderne (Partie 2)





