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Passeports sur éléments

Le marché des passeports ou la mondialisation de la citoyenneté

La mondialisation, c’est aussi l’ouverture d’un nouveau marché, celui des passeports, une industrie florissante pour les plus riches (mais aussi parfois les plus pauvres). Champs communs, le laboratoire d’idées de la reterritorialisation de Guillaume Travers, remonte la filière.

Connaissez-vous le marché du passeport ? Un chèque, et vous voilà « citoyen » d’un pays où vous ne mettrez vraisemblablement jamais les pieds. C’est cette face extrêmement méconnue de la mondialisation – mais en pleine expansion – que nous dévoile l’enquête d’Atossa Araxia Abrahamian.

On savait que certains pays, dont les États-Unis, peuvent accorder leur nationalité à un petit nombre d’individus choisis, qui investissent massivement sur leur territoire. Philosophiquement, cette pratique est douteuse, car elle limite la citoyenneté à de seuls aspects économiques. Mais ce que nous dévoile ce livre est bien pire : un « marché de la citoyenneté » pour des individus qui ne verront jamais les pays dont ils achètent le passeport. Comme toujours quand il s’agit de mondialisation, les tenants de ce système sont les plus mobiles – qu’ils soient les plus riches ou les plus pauvres de la planète.

La nationalité à la carte

Abrahamian met en parallèle deux phénomènes. Pour les plus aisés, tout d’abord. Depuis plusieurs années se développe un marché par lequel certains ultra-riches – Chinois, Russes, Américains ou Moyen-Orientaux – multiplient les passeports émis dans des paradis fiscaux ou des juridictions complaisantes. Un passeport de Saint-Kitts-et-Nevis ? 250 000 dollars environ. Idem pour Antigua ou les Grenadines. L’utilité de ces passeports ? Tout dépend de votre profil ; échapper à l’impôt, voyager plus facilement, ou disposer d’un plan B en cas de troubles dans votre propre pays. Comme le disent certains bénéficiaires : « On n’a jamais assez de passeports. » Certains en ont cinq ou six, peut-être davantage, en ayant rarement mis un pied dans les pays dont ils sont citoyens. Ou, comme l’affirme encore une personne citée : « Certains pays interdisent la double nationalité, mais ne prévoient rien contre la triple nationalité. »

Derrière cette marchandisation ? Un homme, Christian Kälin, surnommé le « roi du passeport ». Et une firme, Henley & Partners. L’homme sillonne depuis des années le monde entier pour convaincre de petites îles du Pacifique ou des Caraïbes de vendre leur passeport à ceux qui paient suffisamment cher, en l’échange d’une part des recettes. À Saint-Kitts-et-Nevis, 7 % du PIB proviendrait de la vente de passeports – l’un des plus prisés, depuis qu’il permet une entrée libre dans l’espace Schengen (en raison même du lobbying exercé à Bruxelles par Kälin). Le chiffre est d’autant plus frappant si l’on se souvient que Saint-Kitts est aussi un pavillon de complaisance, et complète donc ses revenus par la vente de pavillons à des navires souvent douteux. Ce qui n’est pas reversé au gouvernement local bénéficie directement à la firme de Kälin. Ce dernier, disposant d’au moins 5 passeports, a même été fait consul général de Saint-Kitts, en raison des services rendus ! Ailleurs dans le monde, sa société poursuit une activité de conseil… auprès des très riches et des clients douteux intéressés par tout contournement du droit de la nationalité.

Le même marché existe aussi pour les plus pauvres, mais de manière bien différente. Atossa Araxia Abrahamian conte l’histoire de l’accord passé entre les Émirats arabes et les Comores pour attribuer la nationalité comorienne à des milliers d’individus sans passeports travaillant localement. Un moyen pour les Émirats de ne pas les ancrer chez eux, en l’échange de promesses d’investissement (semble-t-il, peu tenues) faites aux Comores. Les bénéficiaires n’ont évidemment pas le moindre lien avec les Comores, et n’y mettront jamais le pied. Un accord à 200 millions de dollars, qui laisse pourtant planer une incertitude majeure : les passeports seront-ils renouvelés lorsqu’ils arriveront à expiration ?

Le passeport ou la citoyenneté

Pour que la boucle soit bouclée, restait à ajouter un dernier élément : les renonciations à la nationalité, pour des motifs purement privés. Le phénomène est particulièrement sensible aux États-Unis : pour échapper aux autorités fiscales, un nombre croissant d’ultra-riches renoncent à leur passeport américain pour se contenter d’un passeport – et plus souvent de quatre ou cinq – qu’ils ont achetés dans des îles paradisiaques auprès du cabinet spécialisé de Kälin.

Certes, Atossa Araxia Abrahamian se définit elle-même comme « cosmopolite », et l’on sort du livre sans trop savoir si elle approuve ou non l’existence de ce « marché de la citoyenneté ». Peu importe, au fond, car il s’agit d’une enquête passionnante de bout en bout, qui livre nombre d’éléments nouveaux. Une nouvelle face cachée de la mondialisation.

Atossa Araxia Abrahamian, The Cosmopolites : The Coming of the Global Citizen,
Columbia Global Reports, 2015.

Retrouvez Guillaume Travers dans Champs communs, le laboratoire d’idées de la reterritorialisation : www.champscommuns.fr

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