Le magazine des idées
Christian Signol

Le destin d’une génération

De la ferme familiale aux agglomérations titanesques, de l'homme de quelque part au citoyen du monde, du bon sens paysan à la déraison techniciste... Dans son dernier ouvrage, Christian Signol nous décrit le destin de la génération de l'après-guerre, celle de ces « boomers » qui vont susciter puis accompagner la transformation radicale de leur pays. Une famille française est le roman du déracinement français.

1958 – 2022, en soixante ans, la vie des Français a sans doute plus changé qu’au cours des deux siècles qui les ont précédés. A travers la vie de son héros Antoine Bastide, Christian Signol nous présente le destin d’une génération, la sienne, née à la fin de la seconde guerre mondiale qui aura connu le dernier mouvement d’exode rural, les trente glorieuses, la fin de l’Histoire et le retour des conflits.

Ces changements, Antoine les vit aux premières loges, par son métier de professeur en Île de France et son attachement à sa terre natale, son enracinement paysan. Parti à onze ans de la ferme familiale pour aller étudier dans la ville voisine, il rejoint les grandes agglomérations : Toulouse puis Paris dès son diplôme acquis, où vont naître ses enfants et petits-enfants, devenus citoyens du monde.

Itinéraire d’un baby-boomer

Antoine passe l’été de 1958 à aider son père aux travaux des champs – un petit lopin de terre de Corrèze qu’il léguera à son second fils, François. Antoine quitte la ferme du Verdier à la fin de cet été sous le regard fier de sa mère : il est le premier de sa lignée à quitter la campagne pour rejoindre la ville et étudier.  « Il avait changé de monde. Il était entré dans celui des idées, des théories, du rêve, avait quitté celui des réalités, du travail manuel, des champs à labourer, des récoltes à rentrer. »

On traverse avec lui la seconde moitié du XXe siècle : il vit les révoltes étudiantes de mai 68 auxquelles il prend part avec retenue (son côté paysan comprenant mal les aspirations libérales-libertaires de la jeunesse urbaine), regarde avec satisfaction ou étonnement les évolutions politiques, technologiques et sociétales.

En sa qualité de professeur en région parisienne, il appréhende de première main certains changements dont le collège unique (qui viendra détruire l’enseignement, lire à ce sujet L’École à deux vitesses de Jean-Paul Brighelli) et l’arrivée d’une nouvelle population d’élèves venue avec ses habitudes de vie différentes sont les plus significatifs. Ces bouleversements s’accompagnent de l’éruption des centres commerciaux et des grands ensembles qui viennent défigurer la périphérie des villes, puis de l’apparition progressive des gadgets techniques et technologiques dont nous sommes dépendants aujourd’hui.

Malgré la chute du Mur, un mariage réussi, des enfants à l’esprit bien construit et une solide assise financière, la fin de l’Histoire et la modernité joyeuse à laquelle il aspirait n’adviendront pas. Avec son épouse, ils font partie de la Gauche universaliste, laïc, républicaine, européiste, mitterrandienne et méritocratique qui a accompagné les changements sociétaux radicaux que la modernité a fait naître : multiplication des gadgets techniques, folie consumériste, banalisation des drogues, explosion des incivilités et des revendications communautaires, voile islamique, grand-remplacement (l’auteur n’emploie pas le terme mais admet que « même dans Paris la population changeait, et, déjà, ne ressemblait presque plus à celle qu’ils avaient connue »), terrorisme… Leur conception habituelle et pacifique de l’existence était chamboulée : ils ne s’attendaient pas au retour du tragique, se sentant en total décalage avec une époque qu’ils avaient pourtant bâtie, par mai 68 puis leurs votes.

Sous les pavés la Terre 

Pendant qu’Antoine battait le pavé avec les étudiants lors des révoltes gauchistes de mai 68, son frère cadet reprenait la ferme du père. François va suivre le chemin de ces paysans devenus agriculteurs et s’engager dans la modernisation des techniques agricoles (tracteurs, pesticides, engrais chimiques, augmentation de la taille des parcelles, des rendements et de la productivité…) et s’obliger à emprunter pour faire face aux dépenses. Il s’est vu non plus paysan crotté comme son père, mais entrepreneur moderne d’un domaine où les machines allaient révolutionner sa vie tout en augmentant sa productivité. Le destin de cet agriculteur en fut tout autre.

Antoine n’oubliera jamais ses racines et passera toutes ses vacances d‘été au Verdier. Dès que son agenda lui permet, il revient sur ses terres, ne se sentant bien que proche de sa campagne, ses racines paysannes. Campagne et racines que ses enfants et petits-enfants ne considéreront que comme réminiscence d’un ancien temps arriéré, loin de leurs préoccupations de citoyens du monde (école de commerce, écologisme et village global).

Tout allait décidément trop vite pour Antoine et son épouse, déphasés devant les évolutions permanentes qui imposaient chaque jour une nouveauté dans le domaine social aussi bien que dans le domaine technologique. Ils comprennent de moins en moins une époque qu’ils ont pourtant contribué à faire advenir, et face à ces changements, une expression revient, malgré eux : c’était mieux avant.

Christian Signol brosse dans Une famille française le portrait de sa génération, ces baby-boomers qui ont pu passer de la basse paysannerie à l’université et à la réussite matérielle, une évolution jamais vue avant et certainement jamais vécue après.

Christian Signol, Une famille française, Albin Michel, 432p. 21,90 €

Une réponse

  1. C’est toujours fascinant de voir tous ces « boomers » revenir sur leurs jeunes années en regrettant l’accouchement de la société sans entraves pour laquelle ils luttaient sans se soucier des conséquences. Moi j’avais 14 ans en 68 et le spectacle décadent de ces libertaires autocentrés ne m’a laissé qu’une amertume jamais oubliée : celle d’une sourde colère face aux destructeurs aux mains sales. Mais j’ai sans doute mauvais esprit.

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