Soljenitsyne

Le déclin du courage, c’est le début du déclin – la leçon de Soljenitsyne

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin

Entretien réalisé à l’occasion de la deuxième édition des « Jeudis de l’Iliade » à La Nouvelle Librairie. Causerie littéraire autour de Soljenitsyne et de son ouvrage Le Déclin du courage.

ÉLÉMENTS : Pourquoi lire Alexandre Soljenitsyne aujourd’hui ?

FRANÇOIS BOUSQUET. « Toute ma vie, j’ai couru comme dans un marathon », disait-il. C’était un athlète et un moujik. Ses livres ont été comme un coup de tonnerre. Ils ont produit une onde de choc plus grande encore que le rapport Khrouchtchev. Si on devait résumer le XXe siècle russe, deux noms se dégageraient comme la thèse et l’antithèse, le jour et la nuit : le sien et celui de Staline. Celui qui envoyait à la mort et celui qui en est revenu. À eux deux, ils offrent ce mélange sans pareil d’anarchie et d’autocratie, de foi et de nihilisme, de bien et de mal, de malédiction et de messianisme, qui caractérise ce pays-continent – un sixième des terres émergées. Tout était surdimensionné chez Soljenitsyne. Les livres, la stature, le fardeau, la russité, le public, tout, sauf une chose : le refus qu’il a adressé au mensonge. Car cette dissidence est commune à tous les hommes. Elle se trouve en dépôt en chacun de nous. Comme une graine. À charge pour les uns et les autres de la cultiver. C’est « le grain tombé entre les meules », pour reprendre le titre du second volet de ses mémoires (1998). Tout broyé qu’il fût, il regrainera ; tout esseulé, il sera pollinisé ; tout piétiné, il germera de nouveau. Ce grain, c’est celui du courage.

ÉLÉMENTS : Cela rejoint son fameux discours prononcé à Harvard, en 1978, devant l’élite universitaire américaine : « le déclin du courage »…

FRANÇOIS BOUSQUET. Le déclin de l’Occident, assène-t-il, dans une annexion fulgurante de Spengler, c’est d’abord le déclin du courage, « peut-être le trait le plus saillant de l’Ouest aujourd’hui » dans lequel il lisait « le signe avant-coureur de la fin ». Dit autrement, le déclin du courage, c’est le début du déclin. Le courage civique a déserté les sphères dirigeantes. Or, qu’est-ce qu’un pouvoir sans courage ? Un pouvoir faible avec les forts et dur avec les faibles, un pouvoir complaisant avec l’Ennemi et dur avec l’Ami, un pouvoir anormalement amical avec l’Autre et indifférent au Même.

ÉLÉMENTS : Le courage, c’était la grande vertu des Anciens…

FRANÇOIS BOUSQUET. Le courage est la clef, il n’y en a pas d’autre, lui seul est susceptible de nous ouvrir les portes de l’avenir. Le secret des portes, c’est qu’elles s’ouvrent toutes seules : il suffit d’avoir le courage de les pousser. Sans lui, pas d’avenir. Sans lui, notre sort est scellé d’avance aussi sûrement qu’une pierre tombale. Donnez-moi un levier et je soulèverai le monde. Ce levier est en nous, c’est le courage. Il n’attend qu’un signe de nous pour être actionné, pour nous faire passer de l’inerte au dynamique, de l’impossible au possible. Il ne demande qu’à changer la nature même de l’être par ses seules propriétés irradiantes. C’est le point d’appui qui nous manque, la poulie qui nous soulève, l’arc qui nous propulse, les bottes de sept lieux qui nous font marcher à pas de géants. Le courage est un accélérateur, c’est lui qui produit la vitesse de libération, lui qui nous arrache des orbites de la médiocrité, des états stationnaires et végétatifs où nous croupissons, des défaites programmées où nous nous morfondons…

ÉLÉMENTS : L’autre leçon, c’est le refus de vivre dans le mensonge…FRANÇOIS BOUSQUET. C’est l’autre grande leçon. La liberté se gagne toute seule, à partir d’une révolution intérieure : la résolution de ne plus se mentir à soi-même. Soljenitsyne a appelé cette résolution, dans un texte bref et sans appel : « Ne pas vivre dans le mensonge ». Ce texte tient en un mot et ce mot en une syllabe : « Non ! » Non, le mensonge ne passera pas par moi. De tous les nœuds, c’est le plus simple à défaire. De tous les gestes, le plus dévastateur. C’est le battement d’ailes du papillon gros de toutes les tempêtes à venir. La clef de notre libération est là, martèle-t-il, majuscules à l’appui. « LE REFUS DE PARTICIPER PERSONNELLEMENT AU MENSONGE ! Qu’importe si le mensonge recouvre tout, s’il devient maître de tout, mais soyons intraitables au moins sur ce point : qu’il ne le devienne pas PAR MOI ! » Ainsi une brèche s’ouvre-t-elle « dans le cercle imaginaire de notre inaction ».

Laisser un commentaire

Sur le même sujet

S’abonner à la newsletter de la revue Éléments