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« Le danger de la loi de “sécurité globale”, c’est que l’exception devienne la règle »

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NICOLAS GAUTHIER. Pour ses opposants de droite comme de gauche, la loi sur la « sécurité globale » semble être synonyme d’abandon des réalités réelles en échange d’une sécurité virtuelle. Pensez-vous que le gouvernement en fasse trop ou pas assez ?

ALAIN DE BENOIST : Je pense qu’il faut aborder le problème avec un peu plus de recul. Depuis plusieurs décennies, les dysfonctionnements de la démocratie libérale, dysfonctionnements qui sont à l’origine de la poussée des mouvements populistes, ont entraîné dans la plupart des pays occidentaux une « crise de gouvernabilité » gravissime. La déconnexion entre la classe dirigeante et les peuples, qui se traduit par le discrédit des anciens « partis de gouvernement », inquiète au plus haut point les pouvoirs publics, qui cherchent par tous les moyens à gouverner en se passant du peuple ou à obtenir son consentement autrement que par la voie électorale, qui ne lui garantit plus les résultats escomptés.

La distraction et la consommation ne suffisent plus lorsque le chômage monte et que la précarité s’accroît, et que la crise politique se double d’une crise sociale et financière, pour ne rien dire de la crise culturelle induite par l’immigration. Il reste alors à contraindre par la peur, dont on sait depuis longtemps qu’elle fait très bien accepter (sinon désirer) la soumission. Je ne suis pas de ces complotistes qui s’imaginent que le terrorisme islamique ou l’épidémie de Covid-19 ont été créés de toutes pièces pour servir de noirs desseins. Je vois très bien, en revanche, combien il est aisé, pour les élites en place, d’instrumentaliser ces circonstances à leur profit afin de porter atteinte aux libertés. Aux États-Unis, le Patriot Act a été adopté pour faire face au terrorisme, après quoi, il a servi à tenir en laisse toute la population. Les lois d’exception finissent par entrer dans le droit commun, ce qui fait que l’exception devient la règle. Le Covid-19 est une maladie bien réelle (elle aura bientôt tué, aux États-Unis, plus de gens que d’Américains durant toute la Seconde Guerre mondiale), mais on ne peut qu’être frappé par le caractère disproportionné de ces mesures d’une ampleur jamais vue adoptées à l’échelle planétaire pour venir à bout d’un virus dont le taux de mortalité ne dépasse pas 0,5 %. En raison de ce que beaucoup de gens perçoivent comme une « dictature sanitaire », la majorité des Français ont, depuis mars dernier, accepté de bouleverser leur vie quotidienne avec une docilité confondante. Les masques qu’ils portent ressemblent de plus en plus à des bâillons.

On peut penser qu’il n’en sera plus de même lorsqu’on pourra pleinement mesurer les dégâts économiques et sociaux de cette crise sanitaire : les faillites et les dépôts de bilan qui vont se multiplier, l’extinction progressive du commerce traditionnel au profit des grands centres commerciaux et des commandes en ligne, l’effondrement programmé de secteurs professionnels entiers. Ce pourrait même être l’élément déclencheur d’une immense révolte sociale dont les manifestations des gilets jaunes n’auront été qu’un signe avant-coureur. Si tel n’est pas le cas, alors il faudra admettre que rien ne sera « plus comme avant ». Nous entrerons dans un nouveau monde, intégralement fiché-numérisé-connecté.

NICOLAS GAUTHIER. Le criminologue Xavier Raufer estime que « les voyous ne s’arrêtent que lorsqu’on les arrête », tandis que Marine Le Pen affirme qu’au lieu de promulguer des « lois d’exception », il faudrait peut-être commencer par appliquer « celles qui sont existantes ». Que vous inspire cette succession ininterrompue de lois sur l’immigration, le terrorisme ou l’insécurité, alors que, sur l’essentiel, rien ne paraît changer ?

ALAIN DE BENOIST : Ils ont l’un et l’autre raison. Xavier Raufer a également raison de dire que, si les Blacks Blocs viennent tout casser dans les manifestations, c’est parce que leur présence convient très bien aux pouvoirs publics qui, dans le cas contraire, auraient tous les moyens de les empêcher de venir, tant ils sont depuis longtemps fichés et répertoriés. Mais on ne peut se borner à dire qu’il suffirait d’arrêter les bandits et d’appliquer les lois. On voit bien, déjà, que la volonté de les appliquer fait défaut, mais on oublie souvent que ce sont les juges du Conseil constitutionnel, du Conseil d’État et de la Cour européenne des droits de l’homme qui sont les premiers à empêcher ou à freiner leur application. C’est la raison pour laquelle un gouvernement qui déciderait, demain, d’arrêter l’immigration ne pourrait tout simplement pas le faire. Il en ira de même aussi longtemps que l’on n’aura pas dénié toute valeur constitutionnelle à des proclamations déclamatoires du genre de la Déclaration de 1948, et tant que la France n’aura pas fait savoir qu’elle tient les décisions de la Cour européenne des droits de l’homme pour nulles et non avenues.

NICOLAS GAUTHIER. Si le terme de « sécurité globale » peut porter à caution, celui d’« islamo-gauchisme », aujourd’hui très la mode, vous paraît-il approprié ? Recouvre-t-il une réalité tangible ?

ALAIN DE BENOIST : Je suppose qu’avec cette étiquette, on veut désigner la fraction des gens de gauche qui ont pour l’islamisme radical des indulgences coupables. Mais le mot n’en est pas moins mal choisi, et aussi mal formé. D’une part, on ne sait pas très bien si « islamo » vise l’islam ou les islamistes. D’autre part, le « gauchisme » est un mot-valise insaisissable. Historiquement parlant, il désigne les critiques de gauche du bolchevisme que Lénine, en 1919, déclarait atteints de la « maladie infantile du communiste ». Rappelez-vous qu’en 1968, les communistes se déchaînaient contre les « gauchistes », alors identifiés aux anarchistes, aux trotskistes et aux maoïstes. Par la suite, le « gauchisme » a dérivé jusqu’à s’identifier à l’aile extrémiste des libéraux-libertaires et des adeptes de la « théorie du genre », voire aux dessinateurs de Charlie Hebdo, ce qui ne veut plus rien dire. Christian Estrosi, lui, préfère parler d’« islamo-fascisme », ce qui est encore plus bête.

L’expression, finalement, ne vaut pas mieux que le « judéo-bolchevisme », l’« hitléro-trotskisme », les « rouges-bruns » ou autres calembredaines qui nous ramènent au bon vieux temps des « vipères lubriques » et des « hyènes dactylographes » (en 1970, la théologienne Dorothee Sölle avait même inventé le « christo-fascisme » !). Dans tous les cas, on est en présence d’étiquettes polémiques reposant sur un procédé classique de transfert de répulsion : il s’agit de discréditer en assimilant à un objet répulsif déjà identifié. C’est à la fois ridicule et enfantin. Le gauchisme est une chose, le fascisme en est une autre, l’islamisme en est une troisième. À vouloir mettre le signe égal entre les mots (« de Gaulle = Hitler », « CRS = SS », etc.), on embrouille seulement les choses au lieu de les éclairer.

Source : Boulevard Voltaire

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