Le cul bénit : Amour sacré et passions profanes

Entretien avec Bernard Rio sur le site "LeParatonnerre" : sexe en érection, poitrines dévoilées, acrobate exhibitionniste, souffle-à-cul ou encore zoophilie… Toutes ces scènes que la morale réprouve peuvent pourtant être aperçues dans les lieux les plus saints. Au fil des siècles, églises et chapelles ont en effet été décorées de façon bien surprenante. La Bretagne, terre historiquement catholique, est un bel exemple de région où le profane avait toute sa place. Spécialiste de l’environnement et du patrimoine, Bernard Rio, chroniqueur à la revue Éléments (« Un païen dans l’Eglise »), auteur du « Cul bénit : Amour sacré et passions profanes » (Coop Breizh) nous éclaire sur ce mélange d’amour charnel et de sacré.
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LE PARATONNERRE. Les représentations érotiques et pornographiques sont-elles présentes partout dans les églises de l’Occident ?

BERNARD RIO : L’accumulation des scènes grotesques et licencieuses dans les églises et les chapelles antérieures au XIXe siècle dans l’Europe de l’Ouest, qui est ma zone de travail, est telle que ce ne peut pas être un motif anecdotique. Il existe toutefois des particularités géographiques dans les thèmes et les modes de représentation, ainsi trouve-t-on dans les îles britanniques et en Irlande une grande proportion de Scheela na Gig que sur le continent. De même, le singe cordé est une représentation plus fréquente en Auvergne que dans les régions limitrophes. L’idée la plus communément énoncée par les historiens de l’art pour expliquer les scènes érotiques à savoir la dénonciation de la luxure pour édifier les fidèles ne tient pas davantage qu’une hypothétique volonté licencieuse du sculpteur. Ainsi, l’homme au phallus est-il visible de tous dans l’église Saint-Jean de Le Croisty (Morbihan) tandis que ce n’est pas le cas de la femme qui dévoile son sexe dans l’église Saint-Gilles à Malestroit (Morbihan), laquelle est sculptée sur une sablière de la travée nord… Pour édifier, il faut montrer or certaines scènes sont cachées ou placées hors du regard du visiteur. A contrario, pour prendre le contre-pied de la morale tout en évitant la censure, l’artiste doit dissimuler son oeuvre. Or, certaines scènes érotiques sont visibles de tous.

Beaucoup de personnes confondent la religion et l’Église, la morale et le puritanisme. Or le sanctuaire a été conçu par les bâtisseurs comme un lieu de rencontre entre la terre et le ciel, un lieu d’harmonie pour que l’homme intègre un plan divin.

Il n’y a pas à mon avis à séparer le profane et le sacré. Il convient au contraire de requalifier le plaisir de la chair pour célébrer Dieu sur le modèle des temples hindous par exemple. L’amour charnel peut aussi s’avérer spirituel !

LE PARATONNERRE. La Bretagne a-t-elle des représentations uniques ?

BERNARD RIO : L’originalité de la Bretagne est de posséder une amplitude historique et une multitude de sources. Il serait d’ailleurs judicieux d’évoquer une évolution des techniques et des formes depuis l’Antiquité voire depuis la Préhistoire. L’art d’aimer se décline à la fois dans les tracés du Néolithique avec les idoles féminines, dans la sculpture romane du XIIème siècle autant que dans les romans courtois.

Sur une longue durée, il apparaît que l’homme cherche avec constance les moyens de s’unir à Dieu, que ce soit la Grande Déesse dont les attributs ornent les allées couvertes, les personnages de la sirène ou de la fée, ou encore de la Sainte Vierge, Sainte Anne, Sainte Brigitte ou les autres saintes dites à la quenouille. Ce principe féminin est corroboré par son pendant masculin et les représentations ithyphalliques visibles sur les mégalithes, les stèles de l’âge du fer, les chapiteaux romans ou les sablières de la Renaissance.

Le décor illustre une cosmogonie sacrée et une invitation profane (c’est-à-dire sociale) pour libérer l’homme de sa tentation dominatrice, une voie qui invite à jouir du monde plutôt à dominer et accumuler. Le professeur Michel Massefoli (Université Paris-Descartes), auteur de « Homo eroticus, des communions émotionnelles » (2012) a qualifié ma démarche de « connaissance progressive de la déité ». Dans sa préface, il renvoie à un être englobant : « Celui de la raison et du sensible. En d’autres termes, autant la recherche de l’au-delà, d’une essence des choses a pu être le fondement d’une vision morale du monde, autant l’éthique mettra l’accent sur l’existence en ce qu’elle a d’impulsif, d’instinctuel, de pré-conscient ». Je crois effectivement que l’homme possède la faculté de comprendre le monde et de percevoir ses dimensions divines.

LE PARATONNERRE. S’agit-il de représentations héritées des religions païennes ou y’a-t-il tout de même des aspects très chrétiens ?

BERNARD RIO : Le postulat de ce travail est que le sanctuaire chrétien aurait conservé les traces des cultes antiques. Je l’explique en décryptant plusieurs sites par exemple à Gouézec (Finistère) ou à Rimou (Ille-et-Vilaine). Les bâtisseurs du Moyen-Âge et les sculpteurs de la Renaissance ont légué un puzzle de scènes dont on ne peut comprendre le sens si on ne cherche pas à interpréter l’ensemble du décor. Le langage des bâtisseurs n’est ni désinvolte ni intelligible. Il se réfère à une culture structurée et est un enseignement. Isoler une scène érotique d’un ensemble que ce soit par voyeurisme et concupiscence ou par puritanisme et mortification, tel l’homme en érection à la croisée du transept de l’église Saint-Jean de Le Croisty ou la femme qui dévoile son sexe dans le porche de la chapelle de Notre-Dame du Tertre à Chatelaudren (Côtes d’Armor), c’est tronquer et trahir un schéma symbolique cohérent.

Prenons le cas de la dame à la quenouille : C’est à la fois une allégorie de la fileuse du temps et une représentation de la féminité. La quenouille symbolise en effet le sexe et la fécondité. La dame s’arme littéralement de la quenouille, outil phallique, pour attraper la queue du renard lui ayant volé une saucisse sur une sablière de la chapelle de Krénenan à  Ploërdut (Morbihan) et de la chapelle de La Trinité à Cléguerec (Morbihan). Le renard ne représente pas seulement le voleur par excellence. Il est aussi celui qui aime les filles. Le renard à deux pattes (« Louarn a daou droad » en breton) est le coureur de jupons. La dame à la quenouille qui attrape la queue du renard dévorant une saucisse est donc un enchaînement symbolique à plusieurs sens ! C’est en effet lors de la fête des Fous et des carnavals que saucisses et boudins étaient distribués et engloutis par la foule qui entonnaient des chants obscènes et mimaient des accouplements lors de danses effrénées et impudiques.

Cette interprétation licencieuse de la femme à la quenouille tirant la queue du renard mangeant une saucisse vaudrait également pour une autre version de la dame qui attrape la queue du cochon qui tient entre ses dents la cheville d’un tonneau. Dans l’église Saint-Thomas à Landerneau (Finistère), la dame assise par terre les jambes écartées tient sa quenouille de la main droite et la queue du cochon de la main gauche… Tandis qu’un homme s’arc-boute derrière lui tirant les tresses de sa chevelure. Les tresses étant une des marques de la prostituée. Le commentaire est aisée. La scène est sans équivoque si on veut bien ouvrir les yeux. Car le tonneau en perce c’est évidemment la femme qui perd sa virginité. Le cochon a tiré la cheville de bois pour s’amuser… L’expression en breton « Le festin de la cheville dressée » (Fest an ibil sonn) signifie une partie de jambes en l’air !

LE PARATONNERRE. La sirène avec ses cheveux longs est-elle uniquement présent sur le littoral ou est-elle finalement représentée partout ?

BERNARD RIO : La sirène est représentée dans toute la Bretagne, dans la France et dans toute l’Europe. Elle coexiste avec la Sainte Vierge. Parfois, elles sont même associées par exemple à Berric (Morbihan) où deux sirènes portent le blason des mécènes de la chapelle Notre-Dame-des-Vertus. Mais, la sirène et la vertu chrétienne ne font pas la plupart du temps bon ménage. Signe de sa perversité, la sirène-poisson est alors coiffée de cornes. C’est le cas de la sirène sculptée dans le porche ouest de l’église Notre-Dame à Bodilis (Finistère). Cette mutation de la sirène en démone est probante encore lorsque les cornes du diable vont de pair avec la pomme du péché. C’est le cas par exemple dans le porche sud de l’église Notre-Dame à Brasparts (Finistère) où la sirène figure sur un cul-de-lampe, dominée par l’archange Saint Michel terrassant le dragon, de même sur le porche sud dans l’église de Notre-Dame à Lampaul-Guimiliau (Finistère), dans le transept de l’église Saints-Pierre-et-Paul à Malguénac (Morbihan), et sur un bénitier conservé dans l’ancien ossuaire de Sizun (Finistère).

Diaboliser la sirène c’est l’opposer à la Sainte Vierge, c’est naturellement souligner la sexualité de l’autre et masquer celle de l’autre. A sainte Marie, désexualisée, modèle de la femme dorée de toutes les vertus chrétiennes, répond son contraire démoniaque. Outre sa nudité et sa longue chevelure, l’attitude provocante de la sirène ne laisse planer aucun doute sur ses intentions. Elle lève les bras pour dévoiler ses seins. Parfois dotée d’une double queue, elle fait le grand écart pour offrir son sexe au regard et susciter le désir. Sculptée sur l’angle d’un chapiteau de la salle du promenoir dans l’Abbaye du Mont Saint-Michel (Manche), écarte ainsi sa queue bifide en bombant le ventre pour souligner sa sexualité. L’érotisme de la scène placée à l’arête du chapiteau est particulièrement perceptible et évocateur lorsque le visiteur se tient face à la sirène. Cette double queue relevée équivaut aux cuisses ouvertes de la prostituée, dans une vision négative du sexe ou à la Grande Déesse lunaire qui se prépare à accueillir son divin amant solaire afin de réaliser la hiérogamie, une union sacrée.

LE PARATONNERRE. Comment le diable peut-il être aussi présent dans les édifices religieux?

BERNARD RIO : La figure du diable va de pair avec l’image divine dans le Christianisme. Il s’immisce dans le couple primordial Adam et Ève. Le théologien Hugues de Saint Victor (1096-1141) énonce que : « Dans chaque homme, il y a trois éléments : la chair (caro), l’esprit (spiritus) et l’âme profonde (mens). A la chair, le discernement (delectario). La délectation, c’est le serpent; la pensée, Ève; le discernement, Adam. » Dans ce schéma, le diable incarné par le serpent tentateur est l’élément perturbateur et instigateur du mouvement et de la distinction entre le discernement et la pensée. Selon la mystique héritée de Saint Augustin, de la tentation naît la perte de la raison qui conduit au péché et à la chute.

A l’origine, le Dieu de la Bible créa l’homme asexué à son image. C’est un androgyne au paradis terrestre. Par le baptême, le chrétien est lavé du péché originel et tend à retrouver son statut de créature à l’image de Dieu. C’est parce que la pensée n’est pas subordonnée au discernement que l’homme a perdu son état angélique. Pour y remédier, le Christianisme a donc assujetti le féminin au masculin. Ève naît androgyne de la côte d’Adam et ne devient femme qu’en quittant le jardin d’Éden. La régénération par le baptême préfigure la condamnation de la sexualisation d’Adam et Ève et le refus du corps. Dans l’église de Lampaul-Guimiliau, le serpent a été représenté par le diable dans le bénitier.

LE PARATONNERRE. Les saints peuvent-ils être représentés de façon cocasse ?

BERNARD RIO : Les saints ne peuvent pas être représentés ainsi car ils sont saints. Nous ne sommes pas dans une représentation dévalorisée du pouvoir spirituel, à contrario de la société occidentale actuelle. La Bretagne armoricaine jouit durant le Haut Moyen-Âge (Ve-Xe siècles) d’une situation originale. Elle participa à cet élan chrétien et monastique qui instaura une nouvelle culture formalisée par les doctrines des Pères de l’Église tout en conservant un socle traditionnel et en affirmant une spécificité celtique transmise par les saints venus d’Irlande et de Bretagne insulaire. La littérature hagiographique du Moyen-Âge expose cette double influence qui structura le territoire breton et les mentalités. La Christianisation s’est élaborée par et à l’Ouest, où la pensée s’est nourrie de la Vulgate, la version latine de la Bible, et avait épousé la mythologie païenne.

Les textes copiés dans les monastères se plièrent formellement aux usages latins des Vies, Calendriers liturgiques et Martyrologues, mais ils s’inspirèrent fondamentalement des mythes et des légendes. Les historiens des religions et des mythologies s’accordent à souligner ce singulier syncrétisme. Ces origines pré-chrétiennes éclairent également la préférence accordée au miracle par rapport au martyre dans la Vie des saints en Bretagne. Cette place du merveilleux suppose en effet une propension à la pensée magique, héritée de l’Antiquité laquelle n’amoindrit nullement la part doctrinale de ces vies destinées à édifier les foules.

LE PARATONNERRE. Pourquoi de telles scènes ont disparu des églises au cours du XVIIIe siècle ?

BERNARD RIO : Il n’y a pas au Moyen-Âge une opposition absolue entre le sacré et le profane. La séparation qui va apparaître et s’accentuer au cours des siècles ultérieurs pour culminer à partir du XVIIIe siècle (au cours du siècle dit des Lumières) introduit l’idée d’une dualité entre la chair et l’esprit. De cette distinction naquit une confusion intellectuelle et spirituelle où la honte, la violence et la dévotion prévalurent sur la beauté, l’équilibre et la connaissance.

En modifiant sa façon de pensée et sa manière de se comporter, l’homme a refermé la porte du temple intérieur. Il a nié la chair ou déifié l’esprit et vice-versa, se réfugiant dans les extrêmes de la concupiscence et de la mortification, de la pulsion et de la raison.

Source de l’entretien : Le paratonnerre.fr

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