Le Couvent de la Bête Sacrée: l’important c’est la rose…

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin

La nunsploitation, genre issu du cinéma d’exploitation mettant en scène les milieux monacaux comme théâtre de récits licencieux, s’est développée dans de nombreux pays durant les années 1970 mais c’est étonnamment au Japon qu’elle a connu son heure de gloire. L’Eglise catholique occupant une place tout à fait mineure dans la société japonaise, il est dès lors difficile de voir dans ces films, comme certains critiques le prétendent, une charge anticléricale : quel intérêt y aurait-il à tenir un discours engagé pour se libérer d’une oppression qui, dans les faits, n’existe pour ainsi dire pas ? Peut-être faut-il moins y voir une expression d’anticléricalisme que d’anti-occidentalisme. Quoi qu’il en soit, Le Couvent de la Bête Sacrée, qui raconte comment une jeune fille rentre dans les ordres pour pouvoir s’infiltrer dans le couvent où sa mère a trouvé la mort, rentre dans cette catégorie.

Le film s’ouvre sur un match de hockey dans une patinoire. Suivi d’une scène urbaine animée où l’on découvre, à l’occasion d’un plan incliné à 90 degrés, l’héroïne, la belle Maya Takigawa (interprétée par Yumi Takigawa). Elle folâtre dans les rues marchandes, va au cinéma, s’arrête au restaurant et finit la nuit dans le lit d’un homme qui, au moment de se quitter, lui demande où elle va. « Je vais là où les femmes ne sont plus des femmes » répond-elle. Quelques heures après, en effet, elle se fait ordonner nonne dans un couvent et commence son enquête. Sa mère était nonne elle aussi et cette maternité lui a valu d’être assassinée ; Maya veut savoir qui l’a tuée et qui l’a mise enceinte. Après avoir défié l’autorité et subi bien des sévices, elle pourra se confronter à son père, le révérend Kakinuma, un sombre personnage aux allures de Raspoutine qui, ayant survécu au bombardement de Nagasaki (ville qui se trouve être – petit clin d’œil du cinéaste – un foyer catholique historique du Japon), mène sur terre une vie de crimes et de débauches, obsédé par l’idée du mal telle qu’elle s’est manifestée durant la dernière guerre, idée qui l’a fait douter de l’existence de Dieu. Dans la dernière partie du film, qui prend des allures de revenge movie, Maya se laisse, en pleine nuit de Noël, violer par le révérend avant de lui révéler son identité, stupéfiant son agresseur par l’horreur de l’inceste qu’il vient de commettre. Le plan qui suit cette infamie nous montre alors des flots de sang dégoulinant sur une reproduction de la Sainte Cène de Léonard de Vinci.

Une scène superbe nous présente les nonnes au crépuscule revenant des travaux des champs, la bêche sur l’épaule, sous une lumière bucolique. Tableau pastoral à l’innocence trompeuse : l’ordre monacal est transgressé de toutes parts. En cours, les sœurs contestent le dogme de l’immaculée conception ; aux champs, elles fument en cachette, dissimulées dans les hautes herbes ; elles détournent et se goinfrent de saucisses volées dans les entrepôts, et dans les dortoirs elles font passer du whisky et des photos pornographiques cachées dans une bible… Tout en se dénonçant mutuellement et en subissant régulièrement les châtiments les plus humiliants. Elles vont jusqu’à prendre la clé des champs certaines nuits et à faire rentrer dans le couvent, dans la plus pure tradition bocaccienne, des hommes déguisés en nonnes qui finiront par combler d’aise la vice-abbesse. Le film tout entier est placé sous le signe du fétichisme le plus pervers et du sado-masochisme le plus trouble. Etreintes saphiques dans une serre, nonnes dépoitraillées se fouettant mutuellement à coups de martinet sous la surveillance de leurs supérieures, scarifications, combats de femmes, masturbations frénétiques, bondage, et surtout cette scène d’anthologie où Maya, punie dans une « chambre de persécution », se voit ligotée par des rosiers épineux et flagellée (au ralenti et tout en travelings circulaires) par des roses, dont les pétales se détachent sous la violence des coups et volettent partout autour d’elle comme des flocons rouges.

Les couleurs, d’ailleurs, occupent une place prépondérante dans le film : l’élégant chapeau bleu que Maya porte dans la première scène, les fleurs bariolées de la serre où s’étreignent les amantes, les robes noires des nonnes, les robes blanches des supérieures (censées avoir l’âme purifiée), le chat blanc mystérieux qui apparaît de temps à autre dans la chapelle, la robe rouge vif des filles qui font le mur pour s’évader dans un bar le temps d’une nuit, les robes blanches des jeunes pensionnaires rendues transparentes par l’eau des ablutions, les petites touches vives sur la culotte à fleurs de Maya qui scandalise tant ses sœurs au moment où elle la dévoile : toute une palette chromatique qui donne l’impression que rien n’a été laissé au hasard. Au contraire de nombreux films d’exploitation très peu exigeants sur ce point, la composition est très léchée, que ce soit en ce qui concerne les cadrages, toujours très précis et dont on sent qu’ils ont été étudiés avec attention, ou l’esthétique en général : les lumières théâtrales, la manière dont les coiffes blanches se détachent sur la nudité des corps, les alignements symétriques des nonnes en uniforme, l’ordination de Maya seins nus devant l’autel, une vue du bord de mer. Sans atteindre au sublime d’autres films de nonnes (qui, eux, ne relèvent pas de la nunsploitation), comme Le Narcisse NoirLe Couvent de la Bête Sacrée se hausse au-dessus des productions de sa catégorie en donnant à la trivialité du genre (le couvent comme prétexte à des exhibitions fétichistes) ses lettres de noblesse.

Le Couvent de la Bête Sacrée
Réalisateur : Suzuki Norifumi
Film japonais, 1974

En bonus : Présentation du film par Jean-Pierre Dionnet

Laisser un commentaire

Sur le même sujet

S’abonner à la newsletter
{"cart_token":"","hash":"","cart_data":""}