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Le corporatisme au service du localisme. Le nouveau livre de Guillaume Travers

Le corporatisme a mauvaise presse, il est quasiment devenu synonyme d’immobilisme. Mais à l’heure des « bullshit jobs », il pourrait redonner un sens au travail. Dans un nouvel essai, clair, synthétique et dense, qui ne surévalue pas les vertus de son objet (pas plus qu’il ne les sous-estime), « Corporations et corporatisme. Des institutions féodales aux expériences modernes », paru aux éditions de la Nouvelle Librairie, Guillaume Travers retrace l’histoire de ce qui fut bien plus qu’un mode d’organisation des métiers : l’expression d’une vision de l’ordre social. Avec ce nouveau volume, l’économiste d’« Éléments » et de l’Institut Iliade poursuit ainsi son exploration du temps long économique, en quête d’expériences et de modèles susceptibles de constituer des alternatives au rouleau compresseur de l’économiquement correct.
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ÉLÉMENTS. Les corporations appartiennent-elles à un âge historique spécifique, sinon révolu ? Quelles sont les conditions (politiques ? culturelles ? religieuses ?) qui ont rendu possible leur émergence ? L’encastrement de l’économie dans le politique, de l’individu dans la communauté, de l’homme dans un ordre social et religieux qui le dépasse ?

GUILLAUME TRAVERS : Les corporations sont une institution essentiellement médiévale dont les origines, durant le Haut Moyen Âge, sont assez mal connues. Ce qui est certain, c’est qu’elles correspondent à un monde structuré en communautés organiques, où l’individu se définit avant tout par ses appartenances locales, ses compagnonnages. Dans le monde urbain, qui renaît en Europe à partir du XIe siècle, les corporations sont les principales formes de sociabilité. Contrairement à ce que les Modernes ont parfois cru, les corporations n’ont pas uniquement un rôle économique (monopole de vente de certains biens, contrôle des prix, etc.), mais aussi un rôle social et politique : célébration d’un saint, fêtes et rituels, formation des apprentis, gestion municipale, etc. Leurs attributions économiques sont donc subordonnées à une vision de l’ordre social dans sa totalité, à une vision du bien commun. Elles sont un maillon dans le long emboîtement de communautés qu’est le Moyen Âge.

ÉLÉMENTS. En vous lisant, on vérifie à quel point la modernité a introduit une rupture radicale dans l’histoire des sociétés. Cette rupture a été aussi économique. Tout ce sur quoi le Moyen Âge, l’Ancien Régime, les sociétés traditionnelles reposait a été englouti dans « les eaux glacées du calcul égoïste », pour parler comme Marx. Ce sont deux conceptions du monde irréductibles et diamétralement opposées qui se font face…

GUILLAUME TRAVERS : Je crois en effet qu’il y a un changement de paradigme considérable, qui a été maintes fois décrit : la modernité cesse de voir les communautés pour ne plus voir que les individus ; elle cesse de penser le bien commun pour ne plus considérer que les intérêts individuels, les qualités pour ne plus compter que les quantités, etc. Concernant la question du travail, cela se manifeste d’abord par un rejet fort des corporations : pour les Modernes, il n’est plus question de restreindre la liberté individuelle d’exercer telle ou telle profession. Là où l’on pensait la complémentarité des métiers, il faut désormais penser leur concurrence. Le travail change aussi de statut : de qualité, il devient quantité. Expliquons cela : le travail était une propriété de l’homme, quelque chose d’intrinsèquement attaché à sa personne. On était boulanger ou menuisier, c’était un statut. Avec la modernité, le travailleur devient une quantité de « force de travail ». Nul n’est fondamentalement boulanger ; au mieux, il offre un certain nombre d’heures de sa force de travail dans une boulangerie. Cela peut paraître anecdotique, mais c’est fondamental ; c’est un basculement dans le domaine du droit, de l’anthropologie. Tout homme est force de travail, donc tout homme est substituable à un autre.

ÉLÉMENTS. Dans votre Économie médiévale et société féodale, vous souteniez l’hypothèse que les Modernes avaient beaucoup à apprendre, économiquement parlant, du Moyen Âge. Le corporatisme fait-il partie de ces leçons oubliées ? À vos yeux, peut-il constituer une alternative à la crise du sens du travail ?

GUILLAUME TRAVERS : Il est bien évident qu’il y a aujourd’hui une crise du sens dans le travail, manifestée par deux symptômes au moins : le nombre de croissant de « jobs à la con » (David Graeber) et l’explosion des « burn outs ». En d’autres termes, que l’on travaille pour ne rien faire, ou que l’on travaille beaucoup, ou se demande de plus en plus souvent à quoi cela sert. Face à cela, il faut se garder de vouloir simplement revenir en arrière, ce qui bien souvent n’a pas de sens. Le monde a beaucoup changé avec l’éclatement des communautés traditionnelles, qui date surtout du XIXe siècle. Comme je le dis dans l’ouvrage, à défaut d’une recette pratique, le corporatisme peut rester un idéal régulateur, surtout si l’on doit à l’avenir reformer des communautés plus locales. Le sujet est à l’ordre du jour, avec la montée en puissance des idées localistes, la volonté d’organiser des circuits plus courts. Je crois que, localement, de nouvelles formes d’organisations agricoles ou artisanales peuvent être amenées à voir le jour : des regroupements volontaires, autour de standards de qualités imposés, pour valoriser en commun des produits et des traditions, etc. Des institutions actuelles qui fonctionnent très bien, telles que les appellations d’origine contrôlée (AOC) s’en rapprochent beaucoup. Que l’on songe au terme même : il est presque miraculeux, à notre époque, que l’on s’emploie encore à « contrôler l’origine » de quelque chose. Les corporations médiévales faisaient précisément cela : origine (formation) des travailleurs, origine des matières premières et des biens, etc.

ÉLÉMENTS. Il y a eu un renouveau théorique du corporatisme, de la seconde moitié du XIXe siècle à la première moitié du XXe, des catholiques sociaux aux non conformistes des années Trente. Ce renouveau peut-il être mis au service du localisme, comme vous semblez l’indiquer ?

GUILLAUME TRAVERS : Je le crois, à condition de tirer les leçons des échecs du passé. La quasi-totalité des théoriciens du corporatisme jusque dans les années 1930 promeuvent ce que l’on a parfois nommé un « corporatisme d’association ». À l’inverse, tous les régimes politiques qui se sont réclamés du corporatisme à partir des années 1920-1930 ont mis en œuvre ce que l’on peut nommer un « corporatisme d’État » : il ne s’agissait pas de promouvoir la libre organisation des métiers à un niveau local, mais de recréer des corporations à partir du sommet. Cela a été un échec. Il me semble que la vision de l’homme propre au corporatisme – l’homme comme membre de communautés, l’homme enraciné – ne laisse envisager que des corporations très locales. C’est en cela que des structures corporatistes pourraient renaître, probablement sous un autre nom, en cas de relocalisation des activités économiques.

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