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Cannibal Holocaust

Le cannibalisme est-il moral ? Deodato et la violence rédemptrice

Le 29 décembre 2022, un cinéaste sulfureux nous quittait à l’âge de 83 ans : Ruggero Deodato. L’occasion de revoir un film légendaire à la réputation scandaleuse : « Cannibal Holocaust » (1980), mais qui délivre un message moral, n’en déplaise aux âmes sensibles.

Le réalisateur italien demeurera dans la mémoire du cinéma comme un pionnier à plusieurs titres, dans l’histoire d’un genre (le cannibal movie) et dans l’histoire d’un style filmique (le found footage). Deux coups d’éclat portés par un seul film : Cannibal Holocaust.

Le found footage, qu’est-ce que c’est que ça ? Correspondant, dans l’histoire des technologies du cinéma, à une phase de banalisation de l’image et de démocratisation des caméras, le found footage réussit le tour de force d’exposer au public un produit fini, c’est-à-dire écrit, tourné et monté, tout en faisant croire qu’il ne s’agit que d’une succession de rushs, d’un document brut qu’on présente comme le témoin d’événements, généralement dramatiques, ayant réellement eu lieu et dont ils constituent le seul témoignage, les protagonistes ayant la plupart du temps disparu. Révolution du mode narratif, il exploite les possibilités offertes par la caméra subjective, visant à dessein l’anti-performance technologique, lui préférant les balbutiements, l’image sauvage, le mouvement constant, les effets de coupe abrupts et les plans hors-cadre qui permettent de solliciter l’imagination du spectateur quant à tout ce qui n’est pas montré.

Un exercice de style qui vise à créer un effet d’immersion supérieur à celui généré par un cinéma plus traditionnel, raison pour laquelle l’horreur est vite devenue le genre privilégié de cette nouvelle école. « L’association d’un jeu naturaliste avec des techniques de filmage amateur accentue l’aspect immersif du spectacle », écrit Stéphane Bex dans un livre de référence sur le found footage (Rouge profond, 2016). Il voit cette nouvelle expression comme l’application cinématographique d’un procédé littéraire similaire et plus ancien, celui des récits que leurs auteurs présentaient comme des manuscrits trouvés, à l’image par exemple du Manuscrit trouvé à Saragosse de Jean Potocki. Si ce cinéma-là a conquis le grand public à partir du tout début des années 2000 suite au succès du Projet Blair Witch (Daniel Myrick et Eduardo Sanchez, USA, 1999), il avait été expérimenté bien avant, principalement par Peter Watkins avec Punishment Park (film dont je vous ai déjà parlé ici) et par Deodato avec Cannibal Holocaust.

Déchaînement de violence dans la jungle amazonienne

Nous avons ici affaire, disons-le d’emblée, à un film choquant à ne pas mettre sous tous les regards. « Dire que cette œuvre est une pilule difficile à avaler serait un euphémisme tout juste bon à qualifier un torture porn des années 2000, écrit Vincent Maia, dans Caméra au poing (2019), son essai paru à compte d’auteur sur le found footage. Cannibal Holocaust, ce n’est ni plus ni moins que l’un des films parmi les plus controversés de l’histoire du cinéma. Une performance, dans sa catégorie, qui relègue les événements qui ont suivi la sortie d’une grandiose œuvre comme Massacre à la tronçonneuse au rang de simple plaisanterie entre Tobe Hooper et les différentes instances de censure à travers le monde. Un tournage légendaire, auréolé de mystère, à la lisière de la folie humaine » (pp. 23-24). Ce n’est donc pas exactement le type de films qu’on vous recommande de voir en famille durant une veillée juste après Noël !

Cette production italo-colombienne raconte les aventures d’une équipe de journalistes américains sans scrupules sévissant dans la forêt amazonienne. Prêts à tout pour obtenir des images spectaculaires, ils se livrent à diverses violences contre les indigènes : ils tirent dans la jambe d’un homme pour ralentir sa progression dans la forêt et pouvoir le suivre plus facilement, ils filment sans aucune pudeur l’accouchement d’une femme qui se solde par une fausse couche, ils mettent le feu à un village pour observer la réaction des habitants, ils violent une jeune fille, puis découvrent quelques jours plus tard, sans trop d’état d’âme, qu’elle a été empalée par ses congénères pour punir la perte de sa virginité… C’est l’image cynique et arrogante d’un certain esprit américain – impérialiste, destructeur, ne reconnaissant rien d’autre que lui-même et méprisant les autres cultures – qui se dessine en filigrane de cette razzia cruelle et révoltante. Ils découvriront, un peu tard et à leurs dépens, qu’en dépit de leur panique et de leurs regards craintifs, les indigènes ne rechignent pas, quand les circonstances l’exigent, à manger ceux qui les embêtent…

Cannibal Holocaust n’est pas à proprement parler un found footage, mais il en pose les bases. Enrobé dans un film à la forme tout à fait conventionnelle (des personnages, à New-York, découvrent des bobines ramenées de la jungle et s’apprêtent à les regarder dans un bureau sur un projecteur), il intègre à l’intérieur de lui un second film, un film intradiégétique (comme on dit en littérature), celui montré sur les bobines, qui présente ce qui ressemble à des images brutes, montrées sans montage. Ce sont ces images qui ont tant troublé le public de l’époque par leur réalisme et par le côté immersif du procédé, lequel a entretenu durant des mois un doute persistant sur la véracité de ce qu’on y voyait.

Le cannibal film : un sous-genre de l’horreur

Sans inventer le genre, le film donne pour ainsi dire ses lettres de noblesse (au sens où il est resté dans l’histoire du cinéma quand d’autres œuvres plus mineures ont été oubliées) à ce qu’on appelle le cannibal film, qu’Alain Desprez, dans la revue Darkness (n° 12, décembre 2011), définit de la façon suivante : « Caractérisé par un rapport trouble à l’image, appuyé par des effets de maquillage “craspecs”, en quête de véracité, dont le mot-clé est le voyeurisme (Deodato fut celui qui exploita cette facette avec le plus de brio), le cannibal film mélange visions d’horreur (gore à foison, dégustation de tripailles), snuff movie animalier […] retour à l’instinct animal (de survie) et nudité. » Du côté universitaire (car oui il arrive parfois que des établissements sérieux s’intéressent à ces choses-là), Cynthia Boucher, dans son mémoire présenté à la Faculté des arts et des sciences de l’Université de Montréal en août 2014 sous le titre Prolégomènes à une interprétation de la figure du zombie, présente le genre en ces termes : « Le chronotope archétype de ces films consiste en un groupe d’individus qui voyage sur une île lointaine des Caraïbes (le tiers-monde exotique) afin de retrouver soit des disparus ou résoudre une affaire amorcée chez eux et nécessitant un déplacement, le tout dans une temporalité contemporaine. Les protagonistes se rendent sur cette île lointaine et y trouvent des cannibales, ce qui suscite une panoplie de scènes gore de dépeçage de corps » (p. 25).

On peut ajouter à ce mélange d’influences celle du mondo, car le cannibal film prend lui aussi prétexte de l’exotisme, de l’observation des rites des sociétés traditionnelles et du pseudo-reportage ethnologique pour montrer des images parfois très perturbantes. Pour rappel, le mondo, genre qui n’existe pour ainsi dire plus et qui a assez mal vieilli, est un film simulant une approche documentaire pour pouvoir montrer, d’une manière très directe et réaliste, des scènes rebutantes ayant la plupart du temps trait à la violence, quelquefois au sexe. Très racoleur, ce cinéma joue sur un certain exotisme (les peuplades australiennes ou africaines archaïques, les milieux interlopes des bas-fonds des grandes métropoles, les mœurs cruelles des Japonais, la face cachée de New York ou de Pékin, les rituels chamaniques, etc.) qui lui sert de prétexte à montrer des scènes visuellement éprouvantes sans avoir besoin de les justifier par une histoire. Il y a un peu de cela dans Cannibal Holocaust. Le réalisme dans la manière de filmer fit d’ailleurs tant d’effet sur l’opinion que Deodato fut suspecté d’avoir réellement fait mourir ses acteurs et qu’il dut les faire comparaître au tribunal pour prouver qu’ils étaient bien vivants…

Un film éminemment moral

Le rapport à la violence dans ce film est pourtant très particulier et je serais tenté de parler à ce propos de « violence rédemptrice ». Cette dernière prend tout son sens à la fin du film, lorsque les journalistes se font attraper et châtier par les indigènes à qui ils ont fait tant de mal. Une des journalistes est violée et décapitée, les autres sont émasculés, démembrés et dévorés. Cette scène regardée isolément est très choquante, elle l’est d’autant plus que l’action semble réelle, filmée en cachette par un cameraman mort de peur. Pourtant, après une heure et demie d’abus, d’exactions, de destructions causés par ces journalistes, ce châtiment final apparaît comme un juste retour de bâton. Ou disons, pour parler le langage du droit, comme une réponse proportionnée à l’outrage subi. Ainsi la colère meurtrière de ces cannibales, loin d’être un acte de violence de plus à ajouter à tous ceux qui l’ont précédé dans le film, se présente comme leur réparation, comme la légitime revanche des opprimés sur les oppresseurs.

On pourrait d’ailleurs en faire une lecture plus politique en parlant de la revanche des colonisés sur les colons, de l’indigène « pacifique » sur le civilisé belliqueux, de l’hémisphère Sud sur l’hémisphère Nord, de l’autochtone menacé par la mondialisation sur le Yankee désireux d’étendre partout son empire. Cette ultime violence du film console en quelque sorte le spectateur des violences qui sont venues avant, elle a comme un parfum de justice immanente. La conclusion du long métrage dédouane ce dernier de toute accusation de violence gratuite, elle fait à vrai dire de Cannibal Holocaust un film éminemment moral – n’en déplaise à certains critiques qui, comme Julien Bétan et Raphaël Colson dans leur essai Zombies (Les Moutons électriques, 2009), y voient « un film extrêmement putassier qui, tout en vilipendant une certaine presse, se vautre dans un sadisme vulgaire des plus malsains » (p. 161).

« J’ai écrit Cannibal Holocaust avec la ferme intention de dénoncer ce système, cette exploitation commerciale de la violence », a confié un jour Ruggero Deodato. « La portée éthique de Cannibal Holocaust trouve sa limite dans l’aporie où elle place la censure et, à travers elle, le regard du spectateur, tempère toutefois Stéphane Bex, dans son livre cité plus haut. Censurée, l’image est reconnue comme authentique ; inversement, l’absence de censure et son acceptation comme telle confortent la dénonciation faite par Deodato d’un spectateur voyeur et pervers » (p. 30). Ce paradoxe est, il est vrai, constitutif de l’opération filmique de dénonciation : on exhibe devant nous ce que nous ne devrions pas voir et on nous le montre précisément pour nous faire prendre conscience de l’indécence de ce qui nous est montré. « Car le gore, comme le rappelle Philippe Rouyer dans son essai consacré au genre, ne se contente pas de répandre des litres de sang là où naguère quelques gouttes suffisaient. Il signifie aussi la fin du règne absolu du hors-champ et de l’ellipse » (Éditions du Cerf, 1997, p. 161).

Non seulement se trouve mis en procès le voyeurisme d’une télévision avide de sensations fortes et prête à tout pour en fournir à son public (et ce de manière assez visionnaire compte tenu de ce qu’est devenu ce médium par la suite – on peut penser notamment à la téléréalité), mais, loin de se contenter d’en faire un réquisitoire démonstratif, le film rend lui-même justice en intégrant dans son scénario la vengeance des victimes et la punition des bourreaux. Et c’est justement cette dernière spécificité qui caractérise ce que j’ai appelé plus haut la violence rédemptrice.

Un film à voir donc, si vous avez le cœur bien accroché – et si le végétarisme ne fait pas partie de vos bonnes résolutions pour 2023 !

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