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L’AFD, parti des Russes… allemands ?

Les élections du 9 octobre 2022 en Basse-Saxe ont vu le parti populiste allemand AfD doubler son score avec 10,9 %. Pointé du doigt pour sa position favorable à Moscou, le mouvement politique allemand sort ainsi d’une année difficile et monte en flèche dans les sondages. Dans certains quartiers comme à Hanovre, le parti atteint même 30 % des suffrages. Ces quartiers ont une particularité : ils sont peuplés en grande partie par des Allemands de Russie.
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Le 3 avril 2022, le média Visegrad24 évoquait dans un tweet les Allemands de Russie comme « une cinquième colonne » au sein de l’Europe. Réagissant à une vidéo où des Russes allemands manifestaient leur soutien à l’« Opération spéciale », ce média pro-OTAN pointait du doigt une communauté qui vit depuis près de trois décennies en Allemagne. Drapeaux russes et allemands, mélangeant les deux langues, cette communauté, très peu connue en France, est pourtant forte de 3 à 4 millions d’individus. Elle n’a pas fini de nous surprendre.

Les Allemands de Russie sont des Allemands de souche qui ont traversé deux siècles et demi d’histoire. Des terres germaniques aux steppes du Kazakhstan et de Sibérie en passant par les bords de la Volga, ils ne sont rentrés chez eux qu’après la chute de l’URSS. Il ne s’agit pas de migrants économiques comme les Turcs, ou de réfugiés ayant quitté l’URSS comme on fuit aujourd’hui l’Afghanistan ou la Syrie. La comparaison avec nos compatriotes pieds-noirs ne tient pas non plus car ces derniers vivaient certes en Algérie, mais dans des départements français. Pour se faire une idée, il faudrait plutôt imaginer, à titre d’exemple ou d’analogie improbable, des millions d’Italo-Américains qui regagneraient, après un siècle d’american way of life, l’Italie. Les Russes allemands se caractérisent par leur identité ethnique. Reconnue au temps de l’Union soviétique, leur germanité leur a permis non seulement de pouvoir revenir en 1992, mais aussi d’obtenir aussi la citoyenneté allemande. Quittant le Kazakhstan ou la Sibérie, où ils furent déportés par Staline en 1941, ces Allemands retournaient dans leur patrie. Une patrie qu’ils avaient quittée en 1763 lorsque leurs ancêtres répondirent favorablement à l’appel de la Grande Catherine.

Distinction culturelle et choc politique

L’origine germanique de ces nouveaux citoyens n’est pas suffisante pour effacer deux siècles de russification et des décennies de soviétisme. Leur intégration économique a demandé une génération. Mais leur intégration « culturelle », plus lente, fait enrager les bien-pensants allemands. L’Allemand de Russie ressemble en effet davantage à l’ancien citoyen de la RDA qu’à l’Allemand de l’Ouest de 2022, tolérant, ouvert et totalement conforme au type cosmopolite du « anywhere ». Conservateur, fier de son identité allemande tout en gardant sa culture russe, le Russe allemand est devenu médiatiquement visible au milieu des années 2010, lors des manifestations contre l’accueil des Syriens, en brandissant des pancartes où l’on pouvait lire, mais rédigées en russe : « Ma patrie restera allemande » ! Les Allemands de Russie firent alors les choux gras des médias.

Aux élections législatives de 2017, l’AfD obtint 13 % des voix et devint le troisième parti d’Allemagne. Les Russes allemands furent 15 % à voter pour ce mouvement contre 10 % pour le reste de la population allemande. Un choc pour les médias allemands. L’AfD réalise ainsi ses bons scores parmi les anciens citoyens de l’URSS et leurs descendants. Aux dernières élections, l’AfD tomba à 10,3 %, mais limita les dégâts et obtint à nouveau de bons résultats dans les quartiers russes allemands.

Une communauté désormais incontournable pour l’AFD

Les élections en Basse-Saxe d’octobre 2022 furent une victoire importante pour l’AFD. Après une année difficile et des échecs électoraux, le parti nationaliste a doublé son score et les sondages nationaux lui donnent désormais 16 % des voix. On assiste à un véritable « come-back » alors que d’aucuns prédisaient la marginalisation de l’AfD après le début de la guerre en Russie.

Dans le quartier de Wahlbezirk à Hanovre, le parti obtient 30 % des voix. En 2021, lors des élections législatives, à Berlin et dans presque toutes les grandes villes d’Allemagne de l’Ouest, les quartiers russes-allemands ont porté l’AfD. Ce fut par exemple le cas à Cologne-Chorweiler (15 %), dans le quartier Marzahn à Berlin (16,8 %), Buckenberg à Pforzheim (30 %) ou à Oberhausen (22,2 %) à Augsbourg en Bavière. Des scores en baisse par rapport à 2017, mais qui ont permis à l’AfD de limiter sa chute et de conserver 83 sièges.

Les Allemands de Russie sont l’épine dorsale de l’AfD à Berlin par exemple. Le mouvement nationaliste mène une véritable politique électorale vis-à-vis de cette communauté et cela ne se limite pas à un tractage la veille de l’élection. Des Allemands de Russie arrivent même au sommet du parti comme le député Eugen Schmidt né au Kazakhstan. Tracts en russe, proposition d’assouplissement des tests de langue et du regroupement familial, position internationale favorable au « monde russe ».

Depuis le 24 février, l’AfD se veut le rempart des Allemands de Russie face à la russophobie en Allemagne. Malgré des déclarations pro-Kiev de Georg Pazderki, ancien chef de l’AfD à Berlin dans les premières semaines du conflit, la ligne du parti reste la suivante : la Russie n’est pas responsable de la guerre. Ainsi l’AfD demande-t-elle la fin des sanctions, la fin des livraisons d’armes pour l’Ukraine et la neutralité sur les référendums pro-russes. L’attentat sur Nord-Stream et l’augmentation du prix du gaz font dire à Alice Weidel, la co-présidente du parti qu’« une guerre économique est menée contre l’Allemagne. Les intentions de vote sont ainsi passées de 9 %, au mois de mai, à 16 % fin octobre. Depuis la mi-septembre, des manifestations ont lieu le lundi dans presque toutes les villes d’Allemagne. Sur fond d’inflation et de crise gazière, les manifestants critiquent la politique fédérale vis-à-vis de Moscou. Des drapeaux impériaux russes flottent aux côtés du pavillon allemand. Médias et adversaires du parti s’en moquent, affirmant qu’avec l’AfD, ce n’est pas : « L’Allemagne d’abord » (son slogan), mais : « La Russie d’abord ». Cependant, réduire le vote AfD des Allemands de Russie à leur position favorable à Moscou passe à côté de l’essentiel.

L’ancrage fondamental du vote AFD

Il faut tout de suite rappeler que la communauté russe-allemande est fortement divisée vis-à-vis de la situation en Ukraine. Certains Allemands de Russie vivaient dans l’actuelle Ukraine avant leur déportation de 1941. D’autres comprennent la position russe, mais condamnent le recours à la force. Le vote AfD chez les Russes allemands n’est pas donc pas seulement un vote pro-Poutine ou simplement anti-immigration. Le vote AfD est un vote allemand ! Les Russes allemands veulent être reconnus comme ce qu’ils sont : des Allemands venus de Russie. Et l’AfD le sait. Les Russes allemands se plaignent depuis un quart de siècle d’être traités comme des immigrés par le reste de la société allemande. De fait, leur histoire est des plus singulières, mais ils sont Allemands ! Ils ne cessent de le dire. L’AfD est le seul parti à leur donner raison en disant à cette population : « Vous êtes allemands ! Vous ne devez pas être traités comme des immigrés. » Assimilation ? « Comment cela serait-il possible ? Vous êtes des Allemands de souche. » Ces propos résonnent aux oreilles des Allemands de Russie, quand bien même ils ne votent pas AfD. Au contraire de ce journal de gauche, titrant, il y a quelques années : « Tous les immigrés doivent apprendre l’allemand, sauf les Russes. »

L’AfD n’est certes pas le parti des Allemands de Russie dans le sens où la majorité d’entre eux votent encore pour d’autres mouvements politiques. Néanmoins, depuis 2017, le parti populiste allemand réalise de bons scores au sein de cette communauté. La guerre en Ukraine fut un vrai dilemme pour l’AfD : soit s’aligner sur la pensée unique médiatique ou soit maintenir la barre par rapport à Moscou et au monde russe en général. L’AfD a choisi de camper sur une ligne non-atlantiste. Déclaré mort au printemps 2022, le mouvement est désormais donné en tête ou en deuxième place dans de nombreux Länder. Quelque soit son avenir électoral, les Allemands de Russie seront de la partie !

Photo : © dpa/Patrick Pleul – Manifestation à Francfort-sur-l’Oder le jour de l’unité allemande du 3 octobre contre les sanctions.

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