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La vie quotidienne d’un Normand au XVIe siècle

Cette année, la Normandie fête le 500e anniversaire de la naissance Gilles Picaud (1521-1578), seigneur de Gouberville, petit gentilhomme du Cotentin, qui nous a laissé un inestimable document sur les us et les coutumes normands au XVIe siècle. Une sorte de trésor des humbles, comme eût dit Maurice Maeterlinck, véritable ethnographie du quotidien.
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Deux publications et un anniversaire. Pour les Normands du Cotentin, l’année 2020 fut celle des 500 ans de la naissance de Gilles de Gouberville. Un nom évocateur par sa sonorité toponymique. Gouberville est un nom d’Oïl : expressif et gourmand. Des célébrations officielles pour les 500 ans de sa naissance, notamment sur sa terre du Cotentin avec au programme des scènes de théâtre, des panneaux illustrés visaient à rappeler avec les fameuses « Mémoires » du gentilhomme aux nôtres. Et aux éditions Heimdal : son journal réédité avec une nouvelle transcription et préface scientifique, ainsi qu’une collection d’extraits, magiquement illustrés par Kevin Bazot, « Voyage en Cotentin avec Gilles de Gouberville ».

Une ethnologie du quotidien

Qui était vraiment Gilles Picaud, seigneur de Gouberville ? Son histoire est celle d’un gentilhomme qui a vécu toute sa vie dans le Nord Cotentin et dont la famille, comme on le dit là-bas, « a du bien ». Officier des eaux et forêts pour la vicomté de Saint-Sauveur – une charge héréditaire, d’ailleurs hérité de son père –, il tient ses gens et son village en s’acquittant scrupuleusement de ses devoirs. Loin de la cour, même pas hobereau, il ne monte à Blois – le château royal- que pour plaider la cause de ses bonnes gens. Son nom est pourtant connu des historiens et les rééditions témoignent d’un nouvel intérêt. Disons-le : sa carrière publique fut essentiellement posthume. Elle commence en 1857 avec une étonnante découverte. L’abbé Tollemer, un curé bien mis dans la société du cru, alors qu’il fouine chez un ami, s’intéresse à une pièce manuscrite : vieux parchemin de vieille reliure et de long format. Opération récupération oblige : nous n’avons qu’un morceau du journal. Pour l’abbé Tollemer, commence un travail fastidieux de déchiffrage et de remise en forme dudit journal.

Fastidieux, c’est d’ailleurs peu dire. Le papier était déjà vieux de trois siècles, l’encre y inscrivait du vieux françois. Emmanuel Le Roy Ladurie disait l’ouvrage « illisible et passionnant ». Illisible : car Gilles ennuie rapidement. Il n’écrit pas pour l’art, l’immortalité de l’auteur ou épater la galerie. Il consigne simplement et immédiatement les faits de son quotidien. Loyal à la prose des jours, il n’y ajoute aucune fioriture. Ce faisant, son journal reste une source rare, presque intarissable, pour l’historien. Madeleine Foisil a su démêler le fouillis d’informations parfois anodines et éparses pour en tirer une lumineuse synthèse Le Sire de Gouberville.

Qu’apprend-on ? Une mine de détails irremplaçables que seul un esprit scrupuleux aurait pu songer à préciser. Les paysans jouent « au triqtrac », « boyre ung coup » ; on les voit « allé à la messe » « pare le byeu, dempuys le vé jusques soubz la roe du moulin » ; d’autres « arrchèrent les surets apprès déjeuner pour y planter » ; et un notable du coin « faisoyt passer ung tonneau de cydre ». On dit la prose monotone ; le langage reste expressif. Il faut du temps, de la patience, de l’esprit d’analyse pour extraire l’os de cette archive et s’en instruire.

Les devoirs sociaux d’un gentilhomme sociable

D’autres éléments documentent des faits encore observables. Renseigné sur « le temps qu’il fait », le lecteur cotentinais retrouvera une alternance perpétuelle d’ondées et ces quatre saisons quotidiennes qui font le trop connu « temps normand ». L’humidité occupe 70 % des indications chiffrées, notait déjà Madeleine Foisil. Reste que la contrainte naturelle se rappelle à l’homme du XVIe et au lecteur contemporain. Quoi de plus utile qu’un gentilhomme campagnard quand il faut suggérer aux paysans une comptabilité des réserves, de solides astuces pour affronter l’hiver… Gilles se doit de tout savoir.

Il se doit aussi de tout savoir faire. L’entretien des édifices l’occupe : comme les bois courbes de roues, le vis du moulin, les « fers et marteaux », les canaux de conduits, les dents des rouets (les « allençons »), les fuseaux de lanterne… Il faut aussi « tronchonner » et « esrancher » les arbres ou encore « tenir les massons en vosgonge ». On découvre ainsi ce que pouvait alors être une ambiance villageoise et de la campagne alentour, festive, vivante – parfois exaltées sous le regard de Dieu.

Tout savoir et plus encore ; car Gilles est un curieux. Boulimique de connaissances, comme on pouvait l’être au XVIe siècle, même au fond du boccage ; il lit Machiavel et Amadis de Gaule dont il donne la lecture jusque tard le soir à ses gens ou aux badauds illettrés. Gilles apaise les tensions par d’innombrables « apoinctements ». Le commun est bienvenu chez lui. Pourvu d’une salle de réception, il reçoit de nombreux visiteurs – ouvriers, domestiques et badauds… Son logis est presque l’auberge du village. Quand l’été revient avec la saison des banques, Gilles note la présence de vingt-cinq moissonneurs qui « estoyent encore à dancer à myunyct en la salle ».

Un seigneur malgré tout

La convivialité n’interdit pas le maintien de certaines hiérarchies : « Il reste que le seigneur du Mesnil-au-Val se doit de maintenir son rang : bien qu’assez peu perceptible, l’implicite féodal qui sous-tend l’écheveau des relations sociales le reliant dans une mélange nuancé d’autorité et de bienveillance paternelle, de rapacité et de générosité aux habitants de son village et aux gens de sa maisonnée constitue l’une des composantes essentielles de son Journal », remarque Julien Deshayes qui a préfacé le Voyage en Cotentin avec Gilles de Gouberville. Le seigneur de Gouberville ne met jamais la main à la terre – un interdit de caste. Il peut en revanche tailler les haies – car l’ouvrage est aérien. C’est une curiosité de l’époque : depuis le Moyen Âge, ce qui s’enfonce dans la terre éloigne du ciel ; ce qui élève – prières, gibiers volants ou bourgeonnements – en rapproche et doit rester une marque de prestige.

La presqu’île cotentinaise sent le vent du siècle. Les contemporains du XVIe ont l’impression de vivre une époque de changements redoutables et on les comprend. Découverte du Nouveau Monde, ouverture maritime, apports de l’art italien et de la Renaissance, développement de l’imprimerie, Réforme… Pourtant, le diariste oppose à ces fracas une poésie de la lenteur. « Une leçon de cheminée rudement maçonnée où la bûche se consume », comme l’écrivait Pierre Chaunu.

La routine des jours

Montaigne disait s’être peint « tout entier. Tout nu ». Gilles est plus pudique. Il y a tout au long de ces pages cette belle réserve dans l’expression des sentiments et de la sensibilité. L’auteur n’affiche pas de bonnes intentions mais en donne quelques preuves ; lorsqu’il s’acharne à monter à cheval « incontinent ». La personne n’apparaît qu’en haillons – jamais tenté par l’écriture personnelle et moins encore la construction romanesque du soi.

À l’examen de ces minutes bien remplies, une question revient : quelle mouche avait pu piquer le gentilhomme Gilles Piquot pour tout noter aussi scrupuleusement ? Il y a du tâcheron chez Gilles : qu’il ait acheté des huîtres, qu’il soit allé au port de Barfleur, ait fait le tour de « l’estable aulx pourceaulx », de « l’estable aulx veaulx » et pour finir de « l’estable aux bœufs », l’homme ne s’imagine pas s’endormir sans l’avoir écrit, décrit et laissé sécher.

Et finalement, c’est Gilles qui restera fidèle à la promesse que Montaigne avait faite au lecteur :  « C’est ici un livre de bonne foi, lecteur. Il t’avertit, dès l’entrée, que je ne m’y suis proposé aucune fin, que domestique et privée. Je n’y ai eu nulle considération de ton service, ni de ma gloire. » En littérature comme en politique, les engagements n’engagent que ceux qui les reçoivent, Montaigne contrevint rapidement à « sa bonne foi » et resta – comme tous les mémorialistes – plus soucieux de l’image que laisserait de lui son écrit que de transparence ou de sincérité. Gilles ne ment jamais – ou jamais autrement que par pudeur ou omission. Un désir de point fixe, de « ne pas bouger un jour du logis ». Une vie de pépère… pas de loin de celles des vieilles filles ou des rentiers. Avec toutefois de l’extravagance : coucher ses journées, faits et gestes et actions les plus anodines n’est précisément pas banal à l’époque – même pour quelqu’un de sa condition. Il était sans doute pris de ce que Molière aurait appelé la démangeaison d’écrire – sans pour autant qu’il ait cherché à en faire un objet littéraire. Avec une formation littéraire plus solide et alors même que Gouberville était assez sensible aux crises de conscience que traversaient l’Europe, peut-être aurait-il été une sorte d’alter ego de Montaigne. Mais à la lecture de son Journal, on en reste à une impression de destin littéraire inachevé.

©Photo : L’église Notre-Dame de Gouberville.

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