La séquestrée, journal de Prune Lahourcade

Lundi. Nous avons retrouvé notre maison de l’Île d’Oléron. Jean-François fera du télétravail, je m’occuperai d’Eliott : encore une fois, ce sont les femmes qui trinquent. Je ne sais même pas si, ici, je peux trouver une employée de maison (Marie-Thérèse est rentrée à Pointe-à-Pitre).
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Dimanche. Nous quittons Paris dans la précipitation. J’ai juste emporté Proust, indispensable à ma survie. J’ai des images d’exode plein la tête. Je songe aux migrants. Nos frères humains. Je dis : « Nous sommes migrants. » Eliott pleure parce qu’il ne veut pas être un migrant. Jean-François s’énerve et dit des gros mots, dont l’un est homophobe. Je dis à Jean-François que nous vaincrons cette épreuve en gardant notre humanité. Je lui demande de s’excuser. Puis j’explique à Eliott que nous sommes en guerre : à huit ans, il peut comprendre, il a déjà appris à faire pipi assis. Il n’est jamais trop tôt pour résister.

Lundi. Nous avons retrouvé notre maison de l’Île d’Oléron. Jean-François fera du télétravail, je m’occuperai d’Eliott : encore une fois, ce sont les femmes qui trinquent. Je ne sais même pas si, ici, je peux trouver une employée de maison (Marie-Thérèse est rentrée à Pointe-à-Pitre). Nouvelles catastrophiques de Paris : les romans de Philippe C. et d’Olivier A. ne paraîtront pas, le tournage de Bobards à Bobigny, que j’ai écrit avec Jeanne B., est annulé, tout le spectacle vivant est touché. Delphine m’appelle pour m’assurer que mon salaire de France Télévisions continuera de m’être versé. Mon agent m’envoie le chèque de la Gaumont, qui a acheté les droits de Je voudrais que quelqu’un vienne de quelque part me dire quelque chose. Mais le problème n’est pas là. Le problème c’est de quoi le virus est-il le nom ? La réponse est en moi. Je relis Christian Bobin pour obtenir la sagesse.

Mardi. Réveillée à neuf heures, je bois mon café devant la mer bleue comme une orange, comme dit Éluard, mon poète préféré après Eliott, car tous les enfants sont des poètes. J’apprends qu’Amazon profite de la crise pour s’engraisser sur le dos des petits libraires indépendants. Indécent. Marre de ce monde. Je sors sur la terrasse. Le joyeux pépiement des oiseaux forme un contraste cruel avec l’épouvante que je suis en train de vivre. Mais il me fait entrevoir aussi l’espoir. Nous vaincrons par l’amour. Eliott me dessine une fleur. Je pleure. Un jour, nous nous réveillerons de ce cauchemar. J’essaie d’écrire. Je résiste. Mais c’est dur.

Mercredi. Malgré la cruauté de notre décision (cette demeure est une maison de vacances, une maison d’été, d’habitude pleine de rires et de fleurs qui ouvrent leur corolle comme des cœurs amoureux du soleil qui chantent l’amour que les hommes ne savent plus donner), Eliott accepte de se lever à dix heures pour faire ses devoirs. Je n’ai toujours pas trouvé d’employée qui accepte de se déplacer. J’ai mal au dos. Jean-François dit que c’est psychologique, parce que je veux toujours porter toute la souffrance du monde sur mes épaules. Je sais, mais c’est plus fort que moi. Depuis toute petite. Quand je sauvais des coccinelles et des hérissons. J’ai enfin trouvé une jeune fille, Anjaramendrika, qui pourra venir quatre fois par semaine. Une lueur d’espoir au bout du tunnel de ma vie ?

Jeudi. Ce matin, j’ai toussé, mais je n’ai montré aucun signe d’inquiétude. J’ai pris ma température : 38.2. Je fais bonne figure et je sifflote Bella ciao devant Eliott qui dessine un poussin. Les enfants, c’est tout ce qui nous reste quand l’azur de l’espérance fuit vers l’horizon de l’inquiétude. J’aimerais mettre le monde sur off. Jean-François a raison : je dois aussi penser à moi. Anjaramendrika a fait des pâtes aux truffes.

Vendredi. Soudain, hier soir, j’ai eu une vision : je vais écrire le roman que nous vivons. Mais ce ne sera pas moi que je décrirai. Pas assez nombriliste pour ça. Je dois dénoncer. Mon héros sera un poussin séquestré dans un de ces hangars qui sont les nouveaux camps de la mort du zoolocauste mondial. Parallèlement, la Terre aura envoyé un antivirus pour se défendre contre l’Homme, cette maladie, avec sa volaille aux hormones et ses voitures au Diesel, l’Homme, ce cancer qui s’en est pris à l’Amazonie, son poumon. Mon poussin, je l’appellerai Anjaramendrika. Mystère de la création. Il devra survivre à l’homme et sera sauvé par l’antivirus. Je sens monter en moi l’Élan, le Souffle, l’Allégorie. Je téléphone aussitôt à Antoine. Il est ému. « Il n’y a que toi qui peux l’écrire. » Je sais. Il m’enverra mon à-valoir dès la réouverture de la poste du Boulevard Saint-Germain.

Samedi 21 mars 2020

Source : le blog de Bruno Lafourcade

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