La revue de presque de M. Monzat

« Chercheur et militant antifasciste » René Monzat a livré à la revue communiste en ligne "Contretemps" le fruit de ses recherches dans un article intitulé « L’extrême droite, ses controverses idéologiques et ses médias ». Il y est beaucoup question d’Éléments, et de son positionnement idéologique. David L’Épée a pris le temps de renvoyer l’ancien de Ras l’Front à ses études.
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Dans la revue communiste en ligne Contretemps, René Monzat, que le site présente comme un « chercheur et militant antifasciste » et ancien co-animateur du réseau Ras l’Front, signe un article au titre ambitieux : L’extrême droite, ses controverses idéologiques et ses médias. En voilà un programme prometteur ! Le hic, c’est qu’il est finalement assez peu question dans cet article de l’extrême droite (à moins d’en avoir une définition très inclusive) mais qu’il est par contre beaucoup question, entre autres titres de presse, de la revue Éléments. Après tout pourquoi pas ? Ce ne serait pas la première fois que des journalistes/militants nous taxent d’extrême droite, l’escroquerie sémantique ne date pas d’hier, et la plupart des lecteurs, lorsqu’ils rencontrent ce terme fourre-tout dans un texte, ont pris l’habitude, presque inconsciemment, de le traduire par quelque chose de plus conforme à la vérité. C’est un mécanisme de pensée très courant dans les environnements médiatiques imprégnés de novlangue, une manière de filtrer la propagande pour essayer d’en tirer quelques informations objectives.

La famosa « stratégie de séduction »

L’ennui, c’est qu’il n’y a pas que cette étiquette qui coince, c’est l’ensemble de l’article qui aligne les contresens et tente de plaquer de force sur notre revue une ligne éditoriale fantasmatique bien éloignée de celle qui prévaut dans nos pages numéro après numéro. M. Monzat n’a certes pas tort de relever qu’un des derniers ouvrages d’Alain de Benoist, Contre le libéralisme, synthétise et développe diverses oppositions (philosophiques, économiques et autres) au libéralisme, lesquelles se retrouvent fréquemment et depuis longtemps dans le contenu de notre revue. « Le libéralisme, observe Monzat en essayant de nous comprendre (louable effort), est un individualisme généralisé, programmant la domination universelle de la marchandise et dissolvant toutes les identités. » C’est parfaitement exact. Seulement cette orientation n’a rien de très nouvelle et il faut bien comprendre que les commentateurs qui essaient aujourd’hui de nous « droitiser » dans le but d’instiller de la confusion le faisaient déjà il y a plusieurs décennies : de ce point de vue-là rien de nouveau sous le soleil. Pour mimer l’étonnement en ouvrant Contre le libéralisme ou en lisant les récents éditoriaux d’Alain de Benoist dans Éléments, il faut ne pas nous avoir lus ces (bientôt) cinquante dernières années !

Monzat reproche à de Benoist d’« enchaîn[er] une phrase de “droite” et la suivante dans un vocabulaire marxisant ». Seuls ceux qui croient encore qu’il existe une dichotomie rigide et intangible entre ce que l’on appelait au siècle dernier la gauche et la droite y verront une contradiction ou un grand écart. En vérité les cartes ont été rebattues depuis un bon moment déjà, et à cette ancienne opposition, avec laquelle il est devenu impossible de comprendre le monde contemporain, s’en sont substituées d’autres : le centre contre la périphérie, les mondialistes contre les patriotes, le capitalisme contre les anti-libéraux, l’oligarchie contre le pouvoir du peuple (appelez-le démocratie ou populisme selon votre humeur).

Monzat parle à notre propos de « stratégie de séduction » et nous soupçonne d’œuvrer à « l’évangélisation identitaire de l’ensemble des droites radicales » et de « tent[er] de rallier les courants issus de la gauche en train de basculer sur des positions identitaires ». Et de citer les exemples d’entretiens avec des personnalités associées à la gauche politique ou intellectuelle comme Andréa Kotarak (qui depuis a également écrit des articles dans la revue), Jacques Julliard, Jacques Sapir ou Michel Onfray. Ces entretiens viseraient, si j’ai bien compris le réquisitoire de M. Monzat, à séduire une partie de l’opinion de gauche en phase de doute ou de rupture avec ses organes institutionnels ou médias apparentés. Dans quel but ? Étendre notre lectorat pour augmenter notre tirage et nos salaires mirobolants ? Phagocyter la France insoumise ? Manigancer un vaste complot rouge-brun pour renverser la République ? On ne sait pas, toutes les hypothèses restent ouvertes.

Toujours le même problème depuis la création d’Éléments

Quoi qu’il en soit, cet intérêt pour des penseurs de « gauche » ne serait au fond que de la poudre aux yeux que nous jetterions au visage du lecteur mystifié, ainsi que le prouvent certains de nos autres articles qui, eux, devraient être lus comme « des signes renouvelés de la radicalité du noyau des rédacteurs ». Radicalité de droite of course. A quoi fait-il référence exactement ? A un reportage sur la CasaPound, ce centre autogéré tenu par des nationalistes romains que nous sommes allés visiter lors d’un déplacement dans la capitale italienne il y a deux ans. Qu’il parle à ce propos d’un article « apologétique » peut faire sourire : on voit bien que ce qui a outré M. Monzat, ce n’est pas tant ce que nous avons écrit sur la CasaPound que le fait que nous nous soyons permis d’en écrire quelque chose sans tomber dans le discours habituel de la diabolisation. Qu’il cite cet article-là est d’autant plus amusant que j’en suis l’auteur et que je ne suis pas spécialement (c’est peu de le dire) un représentant de « l’aile droite » d’Éléments. Si, pour pointer la « radicalité de droite » qu’il veut débusquer chez nous, M. Monzat ne trouve rien d’autre à se mettre sous la dent qu’un auteur socialiste considéré habituellement comme le « gauchiste » de la bande, on n’ose imaginer le flou artistique qui doit régner dans son petit théâtre d’ombres !

[ Lien de l’article : La Casapound de l’intérieur. À la découverte d’une Rome révolutionnaire (éléments n°176) ]

Le problème, au fond, est toujours le même depuis des années, depuis la fondation de la revue à vrai dire. Ceux qui nous attaquent continuent d’évoluer dans un monde de représentations datées, celles du langage des médias et des politiques, la bonne vieille polarité gauche-droite appuyée sur la non moins vieille partitocratie du siècle dernier. Comme il leur apparaît impensable qu’on puisse ne pas y croire, ne pas s’y reconnaître et vouloir s’en extraire, ils interprètent toute tentative de dépassement de ce vieux clivage comme une manœuvre de diversion, une stratégie pour brouiller les lignes. C’est ce qu’il faut comprendre dans cette pesante expression néologique de « confusionnisme » dont raffolent les antifas : un déni de réel, une fétichisation d’anciens signes n’ayant plus de signifiants auxquels s’associer. Taxer ses adversaires de « confusionnisme », c’est une façon d’essayer désespérément de se raccrocher à un ordre dépassé, de mettre la tête dans le sable, de refuser tout aggiornamento, de pointer du doigt tous ceux qui tentent de penser avec leur temps et d’en faire des épouvantails. Alors imaginez, une revue qui se permet tout à la fois de citer de Maistre et Rousseau, Karl Marx et Carl Schmitt, Debord et Evola, une revue qui donne la parole à des conservateurs et à des révolutionnaires, qui célèbre tout à la fois Sparte, la Commune de Paris et la République de Fiume… Confusionnisme à tous les étages !

Il ne vient pas à l’esprit de M. Monzat que si nous nous intéressons à tel ou tel penseur, estampillé à gauche ou à droite, c’est tout simplement parce que… sa réflexion nous intéresse. Sans arrière-pensée, sans double discours, sans plan machiavélique à base d’entrisme ou de récupération, juste parce que nous trouvons ce qu’il écrit intelligent et pertinent. Alors bien sûr, nous l’assimilons, nous l’incorporons à notre propre réflexion, nous en faisons notre miel comme on dit. Mais n’est-ce pas là le propre de la dialectique intellectuelle ? N’est-ce pas ce qu’on peut attendre d’un lecteur attentif et curieux devant un texte riche et profond ? Et n’est-ce pas faire offense aux penseurs en question de suggérer qu’ils puissent être… récupérables ?

M. Monzat se réfère alors au débat que j’ai eu dans notre rubrique Les duellistes avec Kevin Boucaud-Victoire, collaborateur de Marianne et du Comptoir et auteur l’an passé d’un essai sur le philosophe anti-libéral Jean-Claude Michéa, auquel nous sommes lui et moi très attachés mais sur lequel nous proposons un éclairage un peu différent l’un de l’autre. M. Monzat semble nous avoir lus puisqu’il nous cite, Boucaud-Victoire et moi, dans le texte, et ne paraît pas cette fois s’être arrêté au titre. Ainsi il a dû lire que j’écrivais dans cet article : « Nous ne sommes pas un parti mais une revue d’idées et nous ne nous intéressons jamais à des penseurs, quels qu’ils soient, pour les “récupérer”, mais bien pour enrichir grâce à eux notre vision du monde, confronter nos opinions et tenter modestement d’approcher de la vérité. » Dès lors comment en arrive-t-il à tirer la conclusion suivante : « Ce très intéressant mini-dossier permet d’éclairer le rapport de l’équipe de la Nouvelle Droite aux auteurs qu’elle lit : toujours dans l’objectif d’en utiliser des idées, des notions, voire de simples mots pour nourrir leurs propres visions du monde. » ? Le contresens est total. A moins, bien sûr, de partir du principe – particulièrement pervers – que nous passons notre temps à écrire le contraire de ce que nous pensons…

[ Lien de l’article : Jean-Claude Michéa en indivision (éléments n°182) ]

Penser une chose et en écrire une autre

N’en déplaisent aux conspirationnistes du dimanche, nous sommes des auteurs avant d’être des militants, des agents doubles, des provocateurs sous faux drapeau ou je ne sais quelle chimère imaginée par M. Monzat. Quand on fait profession d’exprimer des idées, je ne vois pas trop quel intérêt on pourrait trouver à affirmer le contraire de ce qu’on pense réellement : une telle schizophrénie rendrait caduque et inutile la notion même d’intellectuel, elle invaliderait par principe l’activité même de penser et d’écrire. C’est d’autant plus vrai dans une revue qui tient davantage de la nébuleuse que de la chapelle et où chaque contributeur a ses propres options idéologiques, sa sensibilité spécifique, ses marottes même, et une liberté absolue pour les exprimer.

Et c’est là, pour finir, où M. Monzat et ses pareils nous en révèlent davantage sur eux que sur leurs cibles. Ils cèdent à un vieux travers propre à la fois aux journalistes, aux flics et aux politicards : ils essaient de nous comprendre (car je suis tout à fait prêt à croire qu’ils essaient sincèrement) en partant du principe que nous fonctionnons selon les mêmes catégories comportementales qu’eux. C’est-à-dire que nous aussi, comme eux, nous sommes supposés penser une chose et en dire une autre ; nous aussi, comme eux, nous ne nous exprimerions jamais que pour embobiner ceux qui nous lisent ou nous écoutent ; nous aussi, comme eux, nous ne nous intéresserions aux gens et aux idées que dans la mesure où nous pourrions les instrumentaliser au profit de notre camp. L’idée que les idées aient une valeur en soi, que la fréquentation d’œuvres et de systèmes de pensée éclectiques puisse nourrir l’intelligence, qu’on puisse s’intéresser à cela tout à fait gratuitement et dans l’espoir de faire avancer une réflexion collective, tout cela leur est profondément étranger, carrément incompréhensible, hors de propos.

Bernard Langlois, le fondateur du journal de gauche Politis, qui nous a accordé un passionnant entretien au début de l’année 2017, écrivait, il y a déjà vingt ans : « Cet “antifascisme” incantatoire, à fondement clairement moralo-religieux (Hitler a remplacé le diable dans l’imaginaire contemporain), est d’abord l’alibi d’une gauche qui, ayant à peu près tout trahi ou abandonné de ses anciennes convictions, se raccroche avec d’autant plus de force à cette thématique obsolète qu’elle espère ainsi faire croire (et se faire croire à elle-même) qu’elle n’a pas changé. L’antifascisme est la seule chose qui reste quand on a passé tout le reste par-dessus bord. » (Politis, 10 février 2000) Et si je cite Langlois en conclusion, ce n’est pas parce que j’ambitionne de le récupérer (il est irrécupérable… et c’est tout à son honneur !), mais simplement parce que cette critique paraît avoir été faite sur mesure à l’attention de notre « chercheur et militant antifasciste » – qui, comme tout bon chercheur, s’arrange toujours pour trouver ce qu’il cherche, même s’il faut pour cela y sacrifier la vérité.

La lecture de L’extrême droite, ses controverses idéologiques et ses médias vous a laissé, une fois terminée, une impression de gêne, vous vous êtes senti embarrassé pour son auteur, ses méthodes, ses procédés journalistiques ? C’est normal : le silence gêné qui suit un article de Monzat, c’est encore du Monzat.

Les deux articles de René Monzat
L’extrême droite, ses controverses idéologiques et ses médias, 14 décembre 2020. Sur le site Contretemps, revue de critique communiste

Qui soutient la presse d’extrême droite ? Un voyage dans les droites radicales depuis 60 ans, 21 décembre 2020. Sur le site Contretemps, revue de critique communiste

© Photo : Les indigènes de la République. Capture d’image de l’intervention de René Monzat lors de l’école décoloniale (janvier 2020)

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