Les derniers héritiers de la loi de l’enfant unique portent sur les épaules les espoirs de toute une famille. Le système chinois les a poussé à faire des études dans les meilleures facultés. Toute leur enfance, ils ont été préparés à réussir les examens d’entrée à l’université. Fraîchement diplômés, ils se rendent compte que le marché de l’emploi qualifié est bouché, et que les salaires ne leur promettent pas d’améliorer leurs conditions de vie. En compétition pour les mêmes emplois de bureau, c’est celui qui acceptera le plus de concessions qui sera embauché.
Aujourd’hui, de nombreux diplômés font de la livraison de nourriture, création de contenus numériques ou des jobs alimentaires. Le secteur de l’emploi précaire rassemble 44 % de la population active totale[1], et en première ligne, les jeunes. En juin 2023, le taux de chômage des jeunes en milieu urbain atteignait un niveau historique à 21,3 %. Face à la dégradation des chiffres, le Bureau National des Statistiques (NBS) chinois a suspendu la publication mensuelle des données. L’argument officiel avançait la nécessité de « réajuster la méthodologie ». Pékin relance la publication d’un nouveau chiffre, déclarant soustraire au calcul les étudiants. Malgré ce retrait supposé, le chiffre reste à 17,9 %.
Une étude très médiatisée de Zhang Dandan[2], professeure d’économie à l’Université de Pékin, estimait que si l’on comptait les jeunes non scolarisés qui avaient renoncé à chercher un emploi et vivaient chez leurs parents, le taux réel frôlait les 46,4 %. En 1 mois, le taux de chômage a augmenté de 3 % en 2026 avec l’arrivée de la promotion de diplômés annuelle sur le marché de l’emploi[3]. Une augmentation de 12,7 millions de futurs travailleurs, ou d’adeptes du Tang Ping.
Les origines du Tang Ping
En 2021 internaute du nom de Luo Huazhong a posté sur les réseaux sociaux chinois la photo en couverture de cet article, accompagné d’un texte dont voici une partie reproduite :
« Ça fait plus de deux ans que je n’ai pas de travail, je passe mon temps à flâner, et je n’y vois absolument aucun mal. […] L’être humain n’a aucune obligation de vivre ainsi. Je peux très bien vivre comme Diogène et dormir dans mon tonneau en me chauffant au soleil, ou vivre comme Héraclite dans une grotte à méditer sur le Logos.
[…] Rester couché est mon mouvement philosophique ; ce n’est qu’en s’allongeant que l’homme devient la mesure de toutes choses. »
Des millions de jeunes chinois vivent comme Luo Huazhong, couchant dans les cybercafés ou sous tente, travaillant quelques jours dans l’année et dépensant l’équivalent de quelques dizaines d’euros par mois. La publication a explosé et est devenue un phénomène de société, à la fois comme formalisant un mode de vie socialement découragé, et comme portant une revendication politique.
Si Luo cite des philosophes grecs, il est intéressant de voir que la posture fait aussi écho à l’héritage spirituel chinois. Le bouddha historique Siddhārtha Gautama, lors de sa dernière maladie, se couche avant d’atteindre le parinirvana, lui permettant de s’extraire du cycle des réincarnations. Dans le Maha-parinibbana Sutta, le texte qui relate ces derniers jours du Bouddha, il incite ses disciples à ne pas chercher refuge dans les biens matériels ou les attachements. La doctrine hindoue offre un autre parallèle : Vishnou est couché sur Naga lorsqu’il rétablit l’ordre du monde, et Brahma, une figure que le bouddhisme sinisé a absorbée, est assis sur un lotus lorsqu’il chante la création.
Mais au-delà de sa dimension spirituelle, le geste de Luo Huazong est évidemment un refus opposé à la culture chinoise de la concurrence effrénée. Ce phénomène bien connu, les Chinois l’ont baptisé « Neijuan ».
Le Neijuan, ou l’involution
L’involution est un terme d’anthropologie forgé par Clifford Geertz pour décrire des économies agraires où l’on investit toujours plus de travail sans obtenir de gain de productivité supplémentaire. Les Chinois se sont réapproprié le terme, traduit par Neijuan, littéralement « rouler vers l’intérieur », pour désigner une compétition méritocratique poussée à l’absurde. L’anthropologue Xiang Biao le résume ainsi : c’est « l’expérience d’être enfermé dans une compétition dont on sait, au fond, qu’elle ne mène nulle part ».
L’image qui a lancé la popularité du mot en 2020 est celle, devenue virale, d’un étudiant de Tsinghua photographié en train de lire un livre en pédalant sur son vélo. Mais la course a commencé au sortir du berceau. Des enfants sont parfois inscrits à des cours de soutien privé avant même la maternelle, pour leur permettre d’accéder aux meilleures écoles primaires. De là naît une concurrence féroce, car les autres parents en font de même afin que leur enfant puisse rester dans la course. C’est pour arrêter ce cercle vicieux que le gouvernement a réglementé en 2021 le secteur du tutorat, empêchant ironiquement de nombreux jeunes diplômés d’accéder à ce type d’emploi.
Le même schéma se retrouve à l’échelle des entreprises. Quand une firme chinoise baisse ses prix pour gagner des parts de marché, elle n’améliore sa position que tant que ses concurrents ne l’imitent pas. Or, ils l’imitent presque toujours, faisant baisser la rentabilité de tous, parfois jusqu’à l’absurde.
Pékin a par conséquent mené une campagne anti-involution en 2025, avec des objectifs de croissance revus à la baisse, des dizaines de secteurs industriels étant sérieusement menacés par une guerre des prix. La concurrence interne en matière de panneaux solaires, véhicules électriques et livraison produit une déflation à l’échelle du pays plutôt qu’une croissance.
Si l’impression peut être donnée que la politique nationale a entendu les revendications de la jeunesse déclassée, le mouvement Tang Ping a été largement censuré et découragé.
Une répression du gouvernement chinois
Dès le printemps 2021, le post de Luo Huazhong a été censuré, et il a été personnellement découragé de continuer son activité sur les réseaux sociaux chinois. Des dizaines de groupes de discussions de la jeunesse intellectuelle dédiés au sujet ont été supprimés sur le réseau Douban, comptant parfois des centaines de milliers de membres. Les mots-clés Tang Ping ont été bloqués, ainsi que l’expression trouvée en remplacement, Bai Lan (« laisser pourrir »).
À la télévision, le mouvement a été traité par les organes médiatiques du Parti de « paresseux », « honteux » et « parasite ». Le président Xi Jinping lui-même a publié en octobre 2021 un discours dans lequel il invitait à rejeter fermement le mouvement Tang Ping et à garder une attitude de lutte. Un contre-récit a été développé, glorifiant des jeunes travailleurs comme l’URSS l’avait fait pour le jeune Stakhanov. Les cadres du Parti dans les universités ont reçu pour consigne d’identifier les étudiants faisant preuve de défaitisme ou d’attitudes d’évitement professionnel, afin d’orienter leur « rééducation idéologique ».
En novembre 2022 s’est déroulée la plus importante manifestation chinoise depuis celle de la place Tiananmen en 1989, la « révolution des feuilles blanches ». À l’époque, la Chine avait encore une politique « Zéro Covid ». Des manifestants se sont rejoints et ont dressés devant eux des feuilles blanches en guise de pancartes. Puisqu’il n’y avait aucune revendication sur les feuilles, la police ne pouvait pas formellement reprocher aux protestataires d’arborer des propos illégaux ou diffamatoires. Le gouvernement a plié 10 jours plus tard, assouplissant sa politique liée au covid.
Si la révolution des feuilles blanches n’a pas de rapport direct avec le Tang Ping, elle a été portée par la même génération de jeunes urbains, suivant une stratégie d’évitement de la répression et cherchant à s’extraire de ce qu’attend d’eux le système chinois. En choisissant le silence lourd de sous-entendus plutôt que la manifestation, ces jeunes sapent l’autorité du Parti et font apparaître inique leur répression.
Tout laisser pourrir pour tout recommencer
Successeur du Tang Ping, le « laisser pourrir » continue à être le mot d’ordre d’une partie conséquente d’une génération. Bai Lan est une expression issue du basket, qui signifie arrêter d’essayer de gagner lorsque le match semble déjà perdu. Les jeunes chinois ont perdu contre le marché du travail, et savent qu’ils ont perdu d’avance contre le régime. Ils ont donc décidé de saper les deux.
Dans les préceptes communément adoptés par le Bai Lan, on peut identifier le fait de réduire ses ambitions professionnelles et matérielles au strict minimum, de refuser le mariage, l’achat immobilier ou même d’avoir un enfant. Ce refus du travail et du mariage contredit frontalement les priorités stratégiques du régime, à la fois productiviste et nataliste.
De la recherche de la paix intérieure du Tang Ping, on est passé à un nihilisme ironique, presque accélérationniste. les jeunes diplômés se comparent à Kong Yiji, personnage d’une nouvelle de Lu Xun (1919), lettré déchu incapable de retirer sa robe de savant même réduit à la pauvreté. Trop fiers pour faire un travail qui ne nécessite aucun diplôme, ils se reconnaissent dans ce personnage qui n’a jamais réussi le concours mandarinal ni accepté de travailler de ses mains. Le « meme » numérique issu de cette référence a d’ailleurs lui aussi fait l’objet de la censure gouvernementale.
De nombreux jeunes se déclarent à présent « enfants à plein temps ». Le terme a explosé à partir de 2023 : Ils vivent chez leurs parents, les aident pour les tâches ménagères, et reçoivent de l’argent de leur part. D’après les quelques 40 000 témoignages postés au moment d’effervescence du mot-clé, ils gagneraient souvent l’équivalent de 700 euros, soit à peine moins que le salaire moyen d’un premier emploi.
Une autre tendance, plus créative et activement contestataire est la création de communes rurales pour jeunes épuisés, souvent qualifiées de « villages d’ermites modernes » ou de communes de « retraite anticipée ». Plutôt que de subir des loyers excessifs, de nombreux jeunes diplômés et anciens employés du secteur de la tech s’unissent pour louer de grandes maisons traditionnelles ou des corps de ferme à peu de frais dans des provinces rurales. Certains travaillent à distance dans la gig economy, s’installent en tant qu’artisans ou s’occupent d’un potager, et tous partagent les frais.
L’apparition de ce nouveau mode de vie place le régime face à une situation paradoxale. D’un côté, c’est une opportunité pour les campagnes : le gouvernement cherche désespérément à revitaliser les zones rurales dépeuplées, et l’arrivée de jeunes éduqués apporte un certain dynamisme économique et social dans ces territoires dévitalisés. Mais, d’unautre côté, le projet concrétise l’aboutissement d’une déviance idéologique.Ces communes incarnent le refus d’intégrer l’appareil productif classique, de consommer et d’alimenter la natalité. Les autorités gardent donc ces initiatives sous surveillance pour éviter qu’elles ne deviennent des foyers d’organisation politique ou de contre-culture trop structurés.
Xi Jinping a fait de la « grande renaissance de la nation chinoise » le projet de son mandat. N’ayant pas trouvé comment intégrer à son système une nouvelle génération de travailleurs, ils répondent en ignorant les objectifs du Parti en cherchant des alternatives. Le gouvernement chinois va t-il adapter sa stratégie en prenant en considération les aspirations de la jeunesse, ou bien va t-il réprimer toutes les initiatives qui dévient de son plan ?
[1]« Rapport d’étude sur l’emploi des cols bleus en Chine en 2025 » (中国蓝领就业研究报告), Centre de recherche sur les nouvelles formes d’emploi en Chine
[2] publiée dans le magazine Caixin en juillet 2023
[3]Le saut est réel et confirmé par plusieurs sources concordantes (Caixin, NBS, Trading Economics) : le taux de chômage des 16-24 ans (hors étudiants) est passé de 14,9 % en juin 2026 à 17,9 % en juillet 2026, soit +3 points en un mois.




