La pomme de la Genèse : appropriation culturelle du mythe biblique par les européens convertis au christianisme
Dans la tradition chrétienne, la pomme (bien que le texte biblique ne la nomme pas explicitement) cristallise le « pêché originel ». Ève et Adam, séduits par la promesse d’une sagesse interdite, croquent le fruit défendu, basculant l’humanité dans la conscience de sa finitude : la pomme incarne alors la frontière entre innocence et responsabilité, entre ignorance exemptée de choix et émergence de la liberté individuelle.
Dans la Genèse, la « pomme » (fructus mali) cristallise ainsi le passage à la conscience morale et la perte de l’innocence. Cependant, le texte hébreu parle simplement du « fruit de l’arbre de la connaissance ». Par conséquent, le récit de la Genèse ne désigne jamais explicitement le « fruit » que mangèrent Adam et Ève ; c’est à partir du Ve siècle seulement qu’il est, dans les traditions occidentales, identifié à la pomme. Il s’agit donc bel et bien d’une appropriation culturelle du mythe biblique par les européens convertis au christianisme.
Ainsi, la pomme devient l’archétype du « fruit défendu » (Latin malum/prunum), associant son rouge mordoré au pouvoir irrésistible de la tentation. Sa chair rouge et son croquant deviennent l’image frappante de la tentation : en mordant dedans, Adam et Ève acquièrent la conscience morale, inaugurant la dialectique connaissance / chute et se trouvant entre l’aspiration à l’immortalité – la quête d’un savoir divin – et la chute inéluctable, retour à la condition mortelle et à l’exil hors du Jardin d’Eden.
Par la pomme, l’humanité bascule ainsi de l’innocence vers la conscience morale, acquérant la connaissance du bien et du mal. Ainsi, ce choix de nos ancêtres place la pomme au cœur de l’origine de l’humanité.
La pomme de discorde dans la mythologie grecque : désir, rivalité et guerre de Troie
Trois déesses – Héra, Athéna et Aphrodite – se prévalent tour à tour d’être « la plus belle » lors d’un banquet divin. Éris, déesse de la discorde, jette au milieu des convives une pomme d’or gravée « τῇ καλλίστῃ » (« à la plus belle »). Désigné arbitre, le mortel Pâris choisit Aphrodite comme gagnante, et obtient en échange la main d’Hélène, épouse de Ménélas, et femme d’une beauté renversante.
Ce choix, provoquant la colère vengeresse d’Héra et d’Athéna, ouvre ainsi la voie à la guerre de Troie. La pomme d’or concentre dans un seul signe le pouvoir de séduction, la jalousie et la vengeance : elle montre comment un simple objet peut mobiliser l’orgueil divin et propulser le destin des mortels vers le conflit.
Ainsi, la pomme est au cœur du mythe qui représente le point de départ de l’Iliade, puis de l’Odyssée, les textes fondateurs de la civilisation européenne.
Les pommes d’Idunn dans la mythologie nordique : jeunesse éternelle et équilibre cosmique
Dans l’Edda en prose, la déesse Idunn veille sur des pommes dorées qui restituent aux dieux nordiques leur jeunesse et leur force, prolongeant leur vie au Valhalla. Enlevée par le géant Þjazi, elle prive un temps les habitants d’Asgard de leur élixir de jouvence, faisant vaciller l’ordre cosmique. Les pommes d’Idunn incarnent alors la mémoire cyclique, la régénération et la fragilité du statut d’immortel.
Le nom Iðunn, « celle qui renouvelle », renvoie à la racine indo-européenne citée dans l’Edda de Snorri et l’Edda poétique, soulignant un probable patrimoine commun aux mythes de jeunesse et d’immortalité : pommes de jouvence celtiques, fruits de l’arbre de Vie, etc. Cette convergence suggère une symbolique pan-européenne de l’arbre et de son fruit comme pont entre mortel et immortel.
Idunn, gardienne des pommes dorées, apparaît donc comme la déesse de la régénération. Elle souligne la dépendance universelle des êtres – même divins – à la mémoire cyclique et à la renaissance continue. La pomme, ici, n’est pas un simple aliment : elle est sacrement et talisman, garant de la stabilité cosmique.
Ainsi, par ce mythe nordique, la pomme rappelle que le renouveau exige un lien avec le passé. Elle symbolise la nécessaire cohésion sociale car partager ou voler le fruit implique alliances et trahisons. Elle consacre un certain rapport au temps : la périodicité des récoltes et la cyclicité des saisons se reflètent dans la consommation rituelle des pommes à un certain moment de l’année.
Le fruit de l’Autre Monde dans la mythologie celtique : Avalon, « l’île aux Pommes »
Chez les Celtes insulaires (Britanniques et Irlandais), la pomme désigne l’accès à un territoire parallèle, le locus amoenus de l’Autre Monde. Avalon (Ynis Affallach en gallois, Emain Ablach en gaélique, Avallenn en breton) signifie littéralement « île aux Pommes ». Habitée par des fées ou des sages – Morgane, Guenièvre –, elle apparaît dans la légende arthurienne comme lieu de guérison et de renaissance : c’est là qu’est forgée Excalibur et qu’Arthur, mortellement blessé, est conduit pour recouvrer la vie. La pomme prend la valeur de porte d’accès à un au-delà bienfaisant, mariant féérie, immortalité et perfection primordiale. En tant qu’archétype, elle cristallise la peur et le désir de franchir la frontière entre le visible et l’invisible, entre le temps humain et l’éternité.
« l’île aux Pommes » est un royaume paradisiaque où les pommiers fructifient toute l’année. La fée Morgane et ses huit sœurs y règnent, offrant jeunesse et santé à ceux qu’elles y accueillent. Chez les Celtes, la pomme est donc l’archétype du fruit de l’Autre Monde, vecteur de vie, de savoir et de guérison. La pomme incarne l’immortalité et la transition entre mortels et divins, écho vivant des cycles naturels et du renouveau perpétuel.
Les pommes dans la mythologie romaine : Pomone et les pommes d’or des Hespérides
Les romains célébraient Pomone (du latin pomum, « fruit »), déesse des fruits, des jardins et des vergers, dont le culte promeut la fertilité des vergers. Son nom est d’ailleurs à l’origine du mot « pomme » en français. Pomone est la preuve que la pomme était un fruit important dans la vie quotidienne des Romains, un symbole d’abondance et de fertilité.
Vénérée pour sa capacité à favoriser la fructification, Pomone se distingue par son caractère farouche : selon Ovide, dans ses Métamorphoses, elle repousse toute avance amoureuse jusqu’à ce que Vertumne, dieu des saisons et du changement, métamorphosé en vieille femme, la persuade de goûter aux plaisirs de l’amour.
Ce mythe est une allégorie de l’amour qui prend son temps, de la patience et de la ruse nécessaire pour conquérir un cœur, et de la récompense de la persévérance. La pomme, au centre de l’histoire, n’est pas seulement un fruit, mais le symbole même de la fertilité, du désir et de la passion qui finit par éclore.
Héritées du mythe grec, les pommes d’or (poma aurea) figurent dans la version romaine des Travaux d’Hercule. Librement reprises chez Virgile et chez Hygin, elles symbolisent l’immortalité et l’extrême rareté : le héros doit se procurer ces fruits gardés par les Hespérides et le dragon Ladon pour mener à bien son onzième travail.
Dans le Livre X de ses Métamorphoses, Ovide raconte l’histoire d’Atalante, une jeune femme d’une rapidité légendaire qui promet d’épouser l’homme qui la vaincra à la course. Les prétendants qui échouent sont mis à mort. Pour gagner la course, Hippomène demande l’aide de Vénus, qui lui donne trois pommes d’or provenant du jardin des Hespérides. Pendant la course, il les jette une par une pour distraire Atalante, qui s’arrête pour les ramasser, ce qui lui permet de la dépasser et de remporter la victoire.
Dans la mythologie grecque et romaine, la pomme est associée à l’amour et au désir. Offrir une pomme était un signe de déclaration d’amour, car la pomme était le fruit d’Aphrodite/Vénus.
En plus du culte dédié à Pomone, plusieurs rites ruraux (Feriae Pomonales) célèbrent la récolte du pomum. Les poètes latins exploitent la métaphore du fruit rond et charnu pour évoquer la féminité, la fertilité et la volupté (cf. Catulle, Tibulle). Dans la Villa des Mystères à Pompéi, des nymphes portent des fruits, dont la pomme, allusion à l’abondance et aux mystères de la vie. La pomme se retrouve plus tard dans l’iconographie chrétienne romaine, où elle renvoie parfois au pêché originel, témoignant ainsi de la superposition des traditions païennes et chrétiennes.
En somme, la pomme dans la culture romaine ne se limite pas à une simple importation du mythe grec et continue d’irriguer la culture européenne jusqu’à nos jours.
Continuité symbolique jusqu’à nos jours
Au-delà des récits fondateurs, la pomme irrigue la création artistique européenne jusqu’à nos jours. En peinture, les Vanités du XVIIᵉ siècle incluent souvent une pomme pour rappeler la fragilité de la vie et la vanité des biens terrestres. En poésie romantique, elle évoque l’amour défendu ou consommé (cf. Les Fleurs du mal de Baudelaire). Dans le chant folklorique européen, la pomme est objet d’épreuve : offrir une pomme à la bien-aimée ou la refuser scelle la fidélité ou la trahison, renvoyant à la fois à la tentation originelle et à l’épreuve amoureuse.
La symbolique de la pomme perdure dans la publicité (santé, beauté), la littérature fantastique (talismans de jeunesse) ou la psychanalyse (désir de complétude). Elle est le fruit d’un syncrétisme européen du symbolisme païen et du symbolisme chrétien de ce fruit. La pomme demeure un réservoir symbolique exceptionnel. Elle porte la dialectique du savoir et de l’interdit, de la vie et de la mort, de l’amour et de la discorde. Son omniprésence dans la mythologie, la littérature et les arts européens témoigne de son lien avec la culture et la civilisation européennes.
Photo : Adam et Ève, détail du tableau de Lucas Cranach l’Ancien (1526).
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